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Vous pouvez m’appeler Ibrahim. J’ai 7 ans. Je suis un talibé. Mon père est mort. Je ne le connais pas. Ma mère est au village avec mes deux sœurs, Kadiata et Aïssata. Je ne les vois pas souvent, je les aime beaucoup. Ma mère m’a dit quand elle m’a confié à mon oncle Moustapha que j’allais apprendre la chose la plus importante : la religion. Et qu’ensuite, je deviendrai un homme pour s’occuper d’elle et de notre famille. Que mon papa sera fier de moi au paradis. Je suis parti avec mon oncle, très content. Je vis avec lui. Il est comme mon papa. Il est parfois gentil, parfois méchant. Il me frappe et m’achète des vêtements. Il m’apprend le Coran, il dit que je ne comprends pas vite, mais il m’aime, même quand il me frappe, il me frappe moins que les autres.
Le matin, quand je me réveille, j’apprends mes sourates. Après je vais mendier. Je suis toujours avec mon ami Boubacar. On préfère le vendredi, les gens sont trop gentils. Les autres jours ils nous chassent, ils ne nous donnent rien. J’aime bien aller chez mère Mbaye, elle nous donne toujours à manger, elle veut qu’on se lave chez elle. Elle nous offre des vêtements. Nous on lui demande de l’argent, mais elle ne veut pas nous en donner. Des fois, quand on arrive, elle pleure. Je ne sais pas pourquoi. Elle regarde nos pieds et les plaies qu’on a, et elle se met à pleurer en disant des mots que je ne comprends pas. Moi je n’aime pas la voir pleurer, parce que ça me fait pleurer aussi. Elle dit que nous sommes ses enfants, mais je ne comprends pas, parce qu’elle a des enfants qui ne sont pas comme nous. Un jour, elle est venue parler à mon oncle dans notre daara. Quand elle est partie, mon oncle a dit que c’est notre faute avec Bouba, et qu’il ne fallait jamais plus aller chez elle. Moi j’avais peur, j’avais peur qu’il me frappe, donc je ne suis plus allé chez mère Mbaye.
Hier, deux messieurs nous ont arrêtés dans la rue. Ils nous ont dit qu’ils travaillaient pour une association qui aide les talibés. Nous on ne sait pas ce que c’est. Ils nous ont donné des bonbons, de la nourriture et nous ont dit qu’ils feraient tout pour que nous quittions la rue. On a répondu qu’on ne voulait pas, qu’on devait rentrer chez nous, qu’on a une maison. La rue c’est pour mendier, on n’y habite pas comme d’autres. On voulait rester avec Moustapha, mon oncle et papa, on a répondu. Apprendre le Coran et devenir des hommes pour aider nos familles. Ils ont dit que nous devons être comme tous les autres enfants, avoir des jouets, aller à l’école, porter des jolis vêtements, vivre avec nos familles et avoir des rêves. Nous on ne comprenait rien. Ils nous ont posé des questions pour savoir si on nous frappait. Combien de fois on nous frappait. Et combien on donne à notre papa. Et l’un d’eux a dit qu’il fallait nous sauver, nous retirer de la rue. Avec Boubacar, on n’a rien compris. On voulait repartir mendier pour donner les 500 F à Moustapha. Il me restait 200 F et 350 F à Boubacar. Ils ont dit qu’ils voulaient qu’on parle à la radio, qu’on raconte notre histoire. Nous on voulait s’en aller. Eux c’est comme mère Mbaye, ils disent que notre situation n’est pas normale. Moi, je ne sais pas. Donc je ne sais pas s’ils ont raison. Nous on a toujours connu ça. Normal pas normal, c’est kif-kif. Au village, on jouait, ma mère me frappait quand je faisais des bêtises. Ici, chez mon oncle c’est pareil, et aussi quand j’apprends mal. Ils m’ont demandé où était ma mère. J’ai répondu qu’elle était au village, que c’est elle qui m’a dit que la religion était la chose la plus importante pour devenir un homme. Elle m’a dit que Dieu aime les gens biens qui obéissent, et qui ont peur de lui. Et qu’être un bon musulman, c’était la seule chose bien. Je leur ai demandé s’ils savent ça, ils ont dit oui c’est vrai, mais que c’est différent, qu’on pouvait apprendre différemment. Moustapha, c’est notre seul papa, il sait ce qui est bon pour nous. Ils ne veulent pas aller le voir. D’ailleurs c’est bien, sinon comme avec mère Mbaye, on va nous frapper encore. L’un deux qui ne voulait pas nous donner de l’argent nous a donné finalement 500 F chacun. On est parti jouer au babyfoot. Mamadou, le plus grand, a pris notre argent. Il aime nous frapper lui aussi, mais c’est notre grand frère.
Dans notre daara, ils ont changé les choses. Maintenant, ils nous donnent des cahiers, on doit apprendre et lire en arabe. Moi je préférais avant quand on récitait. Je n’aime pas trop la lecture, car je ne comprends rien. Je trouve ça joli les livres, les écritures, les journaux. Parfois, je suis curieux et je demande aux adultes ce qui est écrit dans leur journal et leurs livres. Ils me chassent. Quand je reviens et insiste, ils deviennent menaçants. Ils n’aiment pas être dérangés, ils sont très sérieux. J’ai l’impression que ceux qui lisent sont toujours concentrés. Ils ne veulent pas nous apprendre. Nous repartons mendier. Les gens ne nous aiment pas.
Quand je serai grand, je serai comme mon oncle. Je veux être un homme pour aider ma maman, Aïssata et Kadiata. Je ne sais pas pourquoi on s’intéresse à nous, les gens pleurent. Mais même nous on ne pleure pas. Moustapha a dit que ce sont les femmes, les poltrons qui pleurent. Nous on veut être des hommes. C’est notre seul rêve. Rendre fiers ma maman et mon oncle Moustapha. Et être un bon musulman.

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