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Fusillez les premiers qui ont raison, c’est ennoblir la martyrologie. Du fumier de leurs cadavres, germeront les suivants, mais aussi, loi du jeu, les usurpateurs. Les indépendances africaines avaient 8 ans quand Yambo Ouolo­guem, un jeune malien, les 28 ans culottés, fait paraître, dans le Paris enfiévré de désirs de liberté en 68, Le devoir de violence. La lucidité du titre en première instance, annonçait déjà la tempête. La suite on la connaît : un front multicolore, uni par sa violence, éreinte le livre. Intellectuels africains d’abord, dont il contrariait la narration sur l’Afrique virginale et heureuse qui ne saurait générer des horreurs. Ils le prirent en grippe, l’accablèrent, le défenestrèrent sans ménagement : le meurtre fratricide s’habille toujours de l’accusation de traîtrise. Nostalgiques coloniaux ensuite, qui s’empressèrent de le coopter pour leur récit, mais dont l’étreinte amoureuse subite trahissait déjà les vilénies. Insaisissable par leur campagne opportuniste, ils le sacrèrent la veille d’un étouffant prix Renaudot (dont il est coutume de s’esbaudir en ajoutant «premier pour un Africain»), ils en firent un paria le lendemain. Des deux côtés de la cisaille qu’il épouvantait par sa liberté, il est découpé. En un souffle, naquit et mourut ainsi, la plus fulgurante carrière de lettres d’Afrique. Accusé de plagiat, argument de la mise à mort, la morsure est venimeuse. Il ne s’en remettra jamais. Hostile au compromis, il part, quelques années après, en retraite précoce. Cap sur Sévaré, petite bourgade malienne aride, c’est là où commence et s’éclaire, à la lueur de la solitude, la véritable histoire d’un homme et d’un monde littéraire.
Plus de 40 ans de silence, de retrait des lumières dites du monde des lettres, et le mystère reste encore entier après sa mort le 16 octobre dernier. Entière aussi sa flamme mystique qui danse, immortelle, et hante le monde littéraire, charriant ses codes et conventions. Yambo Ouologuem a pris l’habitude de narguer ceux qui l’attendaient. Rien n’a filtré de sa retraite de Sévaré, où il vécut modestement, les mains gercées et l’œil toujours rieur. Eprouvant l’expérience radicale du mu­tis­me, il ne confia rien aux demandes, curiosités et inquisitions, pourtant si nombreuses. Il y a quelque chose d’admirable dans ce plomb et cet aplomb. S’en suivirent série d’extrapolations, auxquelles succédèrent d’autres spéculations. Thè­ses, articles, voyageurs suspects, tous infiltrèrent Sévaré, pour un maigre butin. Pourquoi l’ancien normalien, entré avec fracas en littérature avec Le devoir de violence, le pamphlétaire in­cen­diaire, auteur de Lettre à la France nègre ; «négraille», qu’il ébouillante de son insolence, le maître d’un éros si épique dans les mille et une bibles du sexe (publié sous pseudonyme), avait-il renoncé aux honneurs, aux sa­lons, reniant, le couteau entre les dents, cette gloire promise, un temps rêvée, et qu’il résolut de bâillonner par une retraite définitive ? Il est de coutume de suggérer que la blessure à l’ego née de l’accusation de plagiat expliqua tout. Pourtant des plagiaires, le monde en connut et pas des moindres. Beaucoup de noms bâtirent leur succès en nettoyant la voirie de devanciers prestigieux. Ils survécurent au bout de rachat de virginité rapide et reçurent d’ailleurs d’autres honneurs. Pour ainsi dire, le seul plagiat pour le cas de Yambo, d’ailleurs d’une part absous, et d’autre part contesté par des arguments assez peu examinés alors, pèse léger dans la balance. Qu’il rabote des pans de l’ego, oui, qu’il éteigne le feu vif d’un auteur, non. Y’avait-il autre chose ? Assurément. Il est bon d’accepter cette dimension irrésolue de l’équation.
Ce que nous dit la retraite de Sévaré, au bout du compte, c’est surtout affaires nobles des lettres, on s’en réjouit de revenir au texte. Celle du style et des principes. Sur les deux registres, au-delà, il aura été un maître. Sans doute le plus grand. Un styliste, un vrai, sinon le seul. La langue pleine de chair, brûlante, écorchée, glissait harmonieusement dans le pamphlet. Folle, énergique, créative, elle charpentait le roman. Lascive, érotique, vibrante, elle draguait la fresque. Plus encore, l’écrin n’était pas vide. Il habillait une pensée éruptive, courageuse jusqu’à la lucidité. Libre jusqu’à la sécession. Renvo­yant les prompts à l’idolâtrer dans leurs cordes, pour préserver cette liberté solitaire sans laquelle la création n’est qu’une manufacture de pisse-copie préposé. Toujours sincère pour déjouer tous les procès. Avec Yambo naissait une école, peu fréquentée hélas, que quelques travaux académiques rangent, sans inspiration, dans l’école du «désenchantement», dans laquelle cependant il faudrait voir le premier train de la liberté, qui disqualifiait à dose égale, récit plein d’escompte dont se nourrissaient amoureux borgnes et vitupérateurs haineux de l’Afrique, devenus par le concours de l’histoire, afro-optimistes et afro-pessimistes. En éventrant cette querelle lancinante dès son premier roman, Yambo réussissait son premier geste littéraire. Il prédisait cet hygiénisme qui frappe la pensée, et qui la sclérose dans une optique unique. Ecrire, c’est découcher. S’il y a une place pour un regret, c’est de ne point pouvoir voir Yambo chroniquer les lettres africaines aujourd’hui. L’envisager, c’est déjà le vivre.
Dans le silence, comme sous les dorures, il a gardé un panache. Souverain dans son agenda. Mort à 77 ans, nous laissant une œuvre quantitativement modeste mais inépuisable dans ses enseignements. Nous laissant surtout, à tous, des échos sur la conscience, celle d’une culpabilité qu’il avait l’élégance de ne pas nous reprocher. S’il y a quelque justice, je ne cesse de l’espérer, il a laissé un grand manuscrit. Il ne peut en être autrement.

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