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Une langue d’argile que mord l’ombrage des manguiers et des anacardiers. Des deux côtés de la route, des bêtes accablées par la chaleur ruminent leur repas frugal et dédaignent les fruits pourris qui escortent la route. Des varans virils, rompant leur sieste, serpentent furtivement la route y laissant leurs empreintes massives. Un soleil aux reflets métalliques inonde la savane, calcine les tresses des palmiers, et nargue la terre grognant de soif. Devant, l’horizon saturé de poussière ocre découvre un alignement de villages que l’on devine aux plaques entamées par la rouille, et aux petits attroupements devant les moulins. Jacassantes et enjouées, la tête ployant sous quelques charges, la gueule déchirée par des sourires, les jeunes filles, pagnes lâches et mise sans faste, étrennent la bienvenue à Koubalan, Djoubour, Niandane. Sur les petits bancs de bois, les protecteurs de la citadelle, vieillards discrets dans leurs boubous, l’œil silencieux, prennent leur relais et lèvent la main au chauffeur qui le leur rend avec un klaxon frénétique. Des sacs de charbon amoncelés, des bouteilles d’essence solitaires, des étals de fruits, lézardent au soleil, attendant le client rare et passager. Une poésie du silence et un éloge de la lenteur habillent le moment.
Une heure avant la jetée dans ces 45 kilomètres desquels il faut triompher pour arriver à Coubanao dans les Kalounayes, Ziguinchor baignait encore dans sa modestie. La ville assoupie filtrait ses passants, donnait de la voix à travers son marché, et déléguait sa force aux ateliers de menuiserie, souderie, mécanique, où les jeunes hommes ne rechignaient pas à la tâche. Ecoliers et étudiants studieux, apprenaient. L’avenue principale que taquine le taxi, offre des tableaux changeants : Tilène grouille, Belfort se terre, Santhiaba miroite Escale, qui lui-même, abrite l’écho urbain, avec ses rues crevassées, ses hôtels, usines, bureaux et commerces, où bat le cœur de la petite économie. Ondulant sa mangrove et riant sous son pont Emile Badiane, Ziguinchor s’élève à mesure que l’on respire l’air pur de Tobor avec ses effluves d’huitres. Du haut du pont aux ossements fragiles, les vaguelettes argentées clapotent au pied des pirogues à Boudody. Quelques pêcheurs solitaires rafistolent leurs filets. Des touffes rajeunissent la verdeur casamançaise, émergeant du fleuve qui coule le long de la route.
La capitaine à bord de la carcasse qui nous héberge attend le passager comme le pêcheur frissonnant avec sa ligne attend son poisson. Un garçon robuste et juvénile qui inspecte sa bécane, à l’attention dissipée et à la blague fertile. Faut dire que l’on tombe sous son charme dès qu’il lance en rafale ses blagues, dans un wolof rudimentaire, et un français qui l’est davantage. On se lie vite. Il m’avait à bonne, me gratifiant de la place du roi à côté de lui. En attendant le remplissage, condition de départ de la carcasse, nous meublons nos deux – trois – heures d’attente, en mêlant nos souvenirs, qu’un âge commun rend encore plus féconds en complicités. Le trajet, il le fait 4 fois par jour. Les dos d’âne, petits affaissements, sinuosités, tout lui est connu. Il conduirait les yeux fermés lâche-t-il, pas peu fier de sa science autodidacte. Sa voiture, vieux minicar Renault, des années 60, fut blanche. Désormais, avec attention, patience et soin, l’argile de la route a repeint la carrosserie, rognée de toutes parts, la ferraille extraordinairement grimaçante. La carcasse défie les âges et toute précaution raisonnable. Papis n’aime pas le risque, il ne sait ce que c’est. Il l’a dompté dans le langage d’un code de la route qu’il a réinventé, avec l’aide d’un portrait de guide religieux et d’une inscription en arabe dont il avoue ne pas connaître le sens. Le voilà, reparti, comme véritable manitou de la gare, il embrasse, taquine, joue. Le trafic à la gare de Goumel reste animé. Des essaims se forment autour des axes les plus prisés. La cohue administre l’agora. Les vendeurs d’eau, tenanciers de petites gargotes ambulantes, se télescopent. Sans voir l’heure défiler, happé par le trafic -brillant livre ouvert de la vie-, le dernier client arrive. Le compte est bon. A nous Coubanao.
Chargée à ras bord, se démembrant à la moindre accélération, la carcasse survit à chaque mètre, sous la bénédiction complice de Papis. Les petits séismes qui agrémentent le trajet, rapprochent les passagers. A Jiginoum, monte une fille fraichement excisée. Pour la mettre à l’aise, elle est à mes côtés. Elle est ravissante. L’ovalie du visage découvre une bouche que traversent de furtifs sourires. Dans son pagne blanc noué autour du cou, ses cheveux qu’ornent des cauris et des perles, elle est belle de la beauté des innocentes. De la beauté irradiante de pudeur. Nul ne pleure. L’émoi est vite couvert par l’envie de la protéger. Elle se cramponne à mon épaule quand la voiture danse, et ravive mes souvenirs. L’histoire me percute à nouveau. Comme l’a fait chaque image de ce trajet. La plongée en pays d’enfance ouvre une grande mémoire où s’entrechoquent les éclats et les ombres, mais demeure, éternelle, la possibilité d’un avenir.
Aux abords de Coubanao, en enjambant la clôture de Finthiock, l’argile laisse, le temps de quelques mètres, la place au calcaire. Jadis, un terrain de football sablonneux y avait corrompu la forêt dense et sa toison verte. Aujourd’hui, quelques hivernages généreux ont grignoté le terrain. L’herbe a repris son droit. 22 ans que je n’y avais pas mis les pieds. Une larme s’écrase, vite sèche-t-elle dans les bras d’un Agustu que 22 ans n’avaient pas arraché à mon affection.
[A suivre…]

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