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Comment naissent les siècles et les millénaires ? La question paraît dévolue aux immortels seuls, et pourtant, rusons ! Le 21e et le 3e, respectivement, sont nés assez simplement à la fin des années 90. Au Sénégal, ils naquirent au bout d’un accouchement lent, entrecoupé de spasmes. Au cours d’une décennie qui porta la marque et l’empreinte d’un pays, peut-être de son devenir. Elle portait, cette décade, l’augure d’un faste et les angoisses d’une prophétie. Evènements, pêle-mêle, forts, allégoriques ; symboles de ce que le temps, comme la danse des vagues, vient lécher et mordre le rivage. Le repousser, sans jamais le vaincre.
En 91, c’est un conflit de voisinage entre gens de bonne famille, avec la Mauritanie qui s’achève.Un éloge triste des frontières qui annonce les furies meurtrières de l’identité. En 93, c’est la politique qui rencontre le crime, ou renoue avec lui, avec l’encombrante dépouille de Babacar Sèye qui hante, tel un fantôme, les consciences. En 97, c’est Moustapha Guèye et Tyson qui annoncent le faste des années 2000, l’âge d’or de la lutte nationale mourant pour renaître. 97 toujours, où de jeunes soldats sénégalais perdent la vie à Babadinka dans les années les plus chaudes du conflit casamançais. En 99, au stade Iba Mar Diop, Cheikh Charifou professa la leçon – vide – de religion qui exacerba la candeur du fanatisme et la virulence de la déception. 94, où sont mis au pain et sec à l’eau les services publics. Le rationnement étrangleur desdits ajustements structurels. Qui ajustaient la corde du pendu. 90’, plus prosaïquement, où les deux califats confrériques produisirent les figures les plus charismatiques, les règnes les moins contestés à travers Dabakh et Saliou. Comme dans une fabrique, c’est au sein du génie national que le mal et le bien cohabitaient.
Mon grand-père, habile négociant de tissu, pèlerin à 27 ans, enjambait la frontière à Rosso pour se rendre chez ses frères. Le dibi, le thé, les séances de prières avaient affermi les liens de fraternité avec ses amis maures. La frontière était alors une barrière baissée, une bordure d’invitation. Le mode de vie des Bédouins et cette bienveillance doucereuse que le désert inculque aux hommes l’avaient conquis. Il était Mauritanien par ses amis. Se trouva-t-il donc très mal, quand en 89, les pogroms et ratonnades éclatèrent. La frontière revêtait sa tunique barbelée et l’identité empestait tel un poison fratricide. Quand il meurt en 2004, il ne sait pas que près de trente ans après, à Guet-Ndar, en 2018, des accrochages réveilleront le venin de la morsure de l’histoire. La décennie n’avait qu’un an, mais en paraissait déjà 27.
La mort crapuleuse, en 93 et en 97, élisait deux symboles. La probité d’abord. La promesse de l’édification d’une justice politique sereine et garante de la démocratie. Fable heureuse décapitée en plein envol par la cupidité politique. Maître Babacar Sèye est assassiné. La pestilence du cimetière de nos hontes qui prédisait le clientélisme politique. 25 autres jeunes soldats, dans la dévotion patriotique, tombèrent dans le sordide guet-apens de faux paysans. Le ciel de Ziguinchor s’était enténébré ce jour-là. Et nulle maison, d’où ne montait dans le ciel le sanglot d’une ville meurtrie. Les anecdotes, la psychose firent prospérer la terreur. Passé 2000, c’est Barthélemy Dias qui a la gâchette facile, et à Boffa, c’est 13 chercheurs de bois morts qui sont arrachés à la vie. La mort, à travers les âges, dans la crapulerie toujours, au carrefour des ambitions politiques inavouables. La décennie avait 7 ans, l’âge de raison.
Interminable et fabuleux 97 toujours. Il y avait comme l’air d’un drame dans le ciel. Un crépuscule saturé. Les affaires expédiées pour prendre d’assaut le poste de télévision. La saccade des respirations étouffées par le suspens. Le virtuose Tapha doit affronter la foudre inarrêtable Tyson. Entre Fass et Kaolack, le tigre et le futur cheikh, se lança l’arène moderne. La sublime défaite de Tapha signant les feux éteints de la tradition, de la mesure, de la sobriété, et la lutte comme essence, et comme art. La victoire de Tyson, ouvrant l’appétit des ogres, aux fortunes opaques, aux oligarques, à la lutte mercantile et aux muscles suspects. Comme toutes les transitions, elle avait goût de déchirure. On perdait la saveur passée pour nous enivrer de la nouvelle, addictive.
C’est dans ce crépuscule gris, avide de désir, que Cheikhou Charifou, soudoie tout un pays. C’est toujours au stade, devant 12 mille enfiévrés, que le prodige annoncé récite sa gamme théâtralisée et creuse. Tout un pays s’est laissé berner par un bambin joufflu, l’œil presque rieur. Comme tout cocu, la rancune macère, mais la naïveté d’avant ronge. Comme la foi n’admet rien d’autre que l’authentique, la supercherie est découverte trop tard. Les germes du fanatisme sont toujours fécondés par le mensonge. Le filon des commerçants de la foi a connu une croissance financière depuis, et la lutte est irriguée en partie par la mafia. La décennie assommée par le chaos allait mourir. Youssou Ndour remet du baume au cœur en 98, en pays Gaulois, comme Baba Maal en 2018, en pays Wakanda. Conquérir l’ailleurs par le talent s’avère ainsi l’antidote aux blessures de la dépendance et du passé.
Mais c’est réellement quand la décennie a deux ans, en 92, que Pierre Henri Thioune, héros de Sembène dans Guelwar, nous interpelle de son index accusateur. Dans un pamphlet cinématographique sans fausse note, la leçon de l’écran peint, en ombres et lumières, la fragilité d’un pays dont le cœur pur est rongé par des démons périphériques, mais si proches. La décennie avait bien vécu. Il lui fallait mourir. Il lui restait à passer le flambeau. C’est ainsi que les siècles et les millénaires meurent. Par éclipse. Comme les pages d’un livre déjà écrit qu’il appartient à tous de réinventer. Il y a dans les années 90 le marché ouvert. Bien choisir dans l’offre d’époque était la condition d’une entrée épanouie en 2000.

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