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Petit pays sans grandes ressources exceptionnelles, démographiquement insignifiant, fondu dans le maelstrom des petits états africains frappés par la pauvreté, le Sénégal jouit pourtant d’une image très avantageuse. Une scène intellectuelle y brille tant bien que mal. La démocratie, largement perfectible, offre certains gages. Dakar est un des aérodromes de l’actuel «Africa rising». Les Arts y drainent un monde d’experts et une foule de touristes chantent leur admiration. Bref, même si la comparaison avec le pire n’est jamais flatteuse, le Sénégal doit son image très positive, presque surévaluée dans le monde, à une série de choses relevant du mérite national, mais aussi de la «baraka de l’histoire», formulera-t-on avec euphémisme. Il le doit surtout à l’entretien d’un mythe fondateur, sur l’unicité du pays.
Les conteurs du récit sénégalais, menés par le Professeur Iba Der Thiam, auront le beau rôle de rendre le récit de la chasse au lion. La réparation et la restauration de l’image d’une histoire se font toujours à coup de petits mensonges enchanteurs, sur grand fond de vérité toilettée. L’histoire nationale du Sénégal, en cours de rédaction, portera très certainement ce caractère d’épopée, de conte, et de légende. Qui en voudra aux rédacteurs de prendre leurs aises avec la vérité ? Personne. Et puis, c’est connu, la vérité dans l’histoire est trop nue. Il faut toujours lui faire porter un habit ; planter sa bannière. Lui donner une couleur. Et puis, si un mensonge bien mijoté peut rendre la fierté à 14 millions d’âmes en proie à une estime de soi meurtrie, n’est-il pas bienvenu ?
Les mauvaises langues, quoique lucides, constateront quant à elles que le Sénégal a été un sage de la colonie. Un favori, un prince, un enfant gâté, dont les privilèges acquis ont été négociés sur la base d’une bonne entente avec l’oppresseur. «Je te donne du privilège, du gadget, de la pacotille et tu répands mon aura.» Le troc originel. Cette thèse, avouons-le, n’est pas très jolie-jolie. Ceux qui en émettent la petite musique seront taxés, et vite, de rabat-joie. Ils auront pour eux quelques documents historiques, jalousement gardés par les «archives nationales» (ces terribles preuves), et surtout des faits récents qui attestent d’une courtoisie idyllique entre le colon et le colonisé. La particularité du pays se trouve dans une étrangeté : c’est au cœur même des résistances anticoloniales que se loge une partie de la collaboration. Sans parler des politiques, les vœux de désaliénation ont produit un autre type d’aliénation.
C’est dans une conférence mal éclairée, captée clandestinement au téléphone, qu’un conférencier, qui se trouve être le chef suprême des Armées, donne un début de réponse. Solidement appuyé sur Iba Der Thiam, décidément soutien si pratique de bien des pouvoirs en manque d’inspiration, le conférencier liste les privilèges du pays pendant la colonisation. Le malaise du «dessert» est connu. Même les députés français qui ont essayé de faire voter une loi sur les aspects positifs de la colonisation ont dû ravaler leur projet. Fort à parier qu’ils se sont trompés d’Assemblée, au Sénégal, il aurait été voté. Mais allons encore plus loin ! Nous ne tenions pas là une bourde du conférencier. Ni une gaffe. On peut le croire sincère et documenté, quand bien même médiocre, car dans bien des exemples, cette idée d’un Sénégal élu, béni des dieux et du ciel, ménagé des affres, qui prit des avances sur ces concurrents et voisins, moins rusés, est le mythe fondateur de «l’unicité sénégalaise». Alors d’accord, le dessert n’est pas une bonne trame narrative, mais l’idée de fond du conférencier était celle-là : nous avons une singularité – petit pays, mais grands hommes, grande histoire. Sur un autre terrain, le conférencier ne faisait hélas que déployer un mythe bien ancré au Sénégal.
Que cet inconscient complexe de supériorité qui habite bien des Sénégalais soit trahi par le conférencier, et pas n’importe lequel, est sans doute une bénédiction. Si pour être juste le chauvinisme est une denrée bien partagée entre les Peuples, au Sénégal a été construite patiemment, avec de la complaisance et des fausses vérités, l’idée d’un pays élu, aux confréries providentielles, aux intellectuels rayonnants dans le monde, à la stabilité solidement ancrée, aux soucis économiques presque marginaux ; et dans un registre plus culturel, un pays avec les plus belles femmes du monde, à la langue française récitée sans accent, à la pratique religieuse civilisée, au dialogue islamo-chrétien précurseur, au paganisme anémié, etc. Ce chapelet de gloires auto-construites a une genèse plus ancienne. C’est en effet dans la période coloniale que se forge en partie cette légende. Un certain nombre de privilèges qui créent la hiérarchie, comme la citoyenneté française des quatre communes, les facilités administratives coloniales, la gouvernance à travers l’assentiment des chefferies locales fonderont cette relation trouble et schizophrénique entre un bourreau que l’on feint de haïr, mais dont on convoite le pouvoir et les habits.
Du reste, dans son rapport aux deux colonisations qui l’ont converti, le pays garde du zèle et de la docilité. Il apprend vite et devient un bon élève. Tel un enfant surdoué que l’on adoube. La querelle intellectuelle sur l’aliénation est devenue en conséquence un jeu de posture. Si tout le corps culturel, politique et intellectuel de résistance, à l’unisson, milite pour la décolonisation, le retour aux valeurs dites anciennes, on note des fissures dans le front, car dans cette entreprise l’impossible aveu d’une complicité, d’une part de responsabilité, rend la sincérité compromise, le résultat aussi. La cacophonie des accusations, où chacun accuse l’autre d’être aliéné, est presque commode, le fracas domine toute lucidité.
C’est ainsi qu’on rencontre encore des vieillards, nostalgiques de la «période des Blancs», du «Dakar propre», de «l’Administration bien tenue». Très souvent, issus de la couche populaire, les tenants de ce genre de discours, décomplexés par l’âge, le savent très bien : la colonisation a surtout été un agent de discrimination. Elle a permis aux relais locaux d’étager la société, en surpassant la logique des castes. Et in fine, elle a servi un pouvoir local qui s’est maintenu. En oubliant dans son offre ce volet d’égalité, le décolonialisme finit en farce pas très drôle, où un conférencier, pas n’importe lequel, présentant son livre, avoue implicitement l’aliénation du contre-discours. C’est le pays de Cheikh Anta Diop qui est l’enfant gâté de la colonie. Curieuse affaire ! Si la colonisation n’a aucun effet positif, il faut sans cesse le marteler, elle a en revanche servi à divers pouvoirs locaux. Alors, le dessert est bien anecdotique et bien ridicule, car le conférencier, avec la maladresse d’un aveu et sans doute inconsciemment, questionne le privilège sénégalais, fait d’emprunts, d’ombres et de lumières. Et devinez qui proposait l’antidote bien des années plutôt ! Senghor qui chantait les tirailleurs en ces vers si prémonitoires :
Je ne laisserai pas la parole aux ministres, et pas aux généraux
Je ne laisserai pas — non ! — les louanges de mépris vous enterrer furtivement.

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