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Sur les plateaux de télévision, à l’occasion de la retransmission des matchs de football, un duo de commentateurs est d’ordinaire au micro. Le journaliste sportif est constamment assisté d’un consultant, ancien footballeur. L’observation des dispositifs de médiatisation de la Can 2017 en fournit une illustration. La configuration de couverture des matchs qui s’appuie sur le direct intègre une paire de commentateurs. Nous vous proposons de pénétrer dans l’intimité du binôme.

Habib Bèye est au micro. Il est joint en duplex. Le consultant décrit les tenants et les aboutissants du match d’ouverture de la Can 2017, commenté par Abou­bakry Bâ et Philippe Doucet. De loin, ils s’échangent commentaires et avis. Leurs analyses alimentent le flux médiatique. Derrière, des séquences de jeu sont retransmises, en hors-champ du direct. Consultant et journaliste s’expriment à vif sur des actions de jeu. Ce moment qui s’écoule entre le coup de sifflet final du match Gabon contre Guinée Bissau et la reprise d’antenne a permis d’introduire un peu plus de recul et d’analyse. Les points de vue entre journaliste et consultant qui l’accompagne se contredisent. Le tout dans un espace d’expression diversifié lié à l’espace de l’événement source. Cette configuration, vue plusieurs fois dans la retransmission des matchs du premier tour de la Can sur Canal+, va certainement se répéter. Avec des variantes tout aussi éclairantes : le journaliste sportif patenté est associé à l’ancien sportif.
Le premier, chargé d’informer et de commenter le fait sportif, est épaulé par le second, dont le rôle médiatique conduit au décryptage. «En direct, j’essaye d’éclairer des points de controverse sur lesquels je suis interpellé», explique l’ancien capitaine de l’Olympique de Marseille, Habib Bèye. En direct, le récit des matchs télévisés se fait instinctivement. Le live des rencontres se traduit, comme à l’accoutumée, par l’insertion d’images, de voix et de sons (ambiance). Le commentaire se fait pendant les matchs et non plus seulement avant ou après. La fonction de reportage est assurée par au moins deux commentateurs, témoins de l’événement.
Dans ce contexte, la question de la définition du champ journalistique, en tant qu’espace professionnel d’une part et la place et le rôle du journaliste de sport d’autre part, peut être sujet de débat. «L’erreur est de croire que le rôle du journaliste se limite seulement à donner la parole aux autres», se défend Xavier Giraudon, journaliste sportif à Canal+. En fait, l’une des critiques fréquemment formulées au journaliste sportif,  c’est son incapacité à assumer ses fonctions face au consultant. L’implication de ce dernier est parfois perçue comme une ingérence dans le travail du journaliste. «Dans le commentaire de match, le journaliste est au début et à la fin du processus», ajoute Xavier Giraudon.
Toutefois, l’intrusion des consultants perturberait l’équilibre de la configuration historiquement composé exclusivement par des journalistes. Ce qui peut laisser penser que le journaliste sportif va être déplacé à sa marge, laissant ouvert le débat autour de l’identité des professionnels ayant la charge d’informer.
L’apparition du consultant sportif a donc permis aux chaînes de télévision de diversifier la prise de parole à l’écran. Les consultants et journalistes se trouvent dans une quasi-obligation de collaborer en duo permanent. Un tandem qui fait souvent naître des complicités insoupçonnées, des rivalités sourdes aussi. Patrick Mboma explique ses débuts : «Je me souviens de mon premier commentaire où j’étais en duo avec un journaliste. Au début, je me demandais quel serait l’accueil à côte du journaliste. Je me méfiais.» Il pense que le consultant est souvent considéré comme une menace pour le journaliste sportif.
La médiatisation à outrance du football et l’importance des enjeux économiques liés au foot-business ont suscité un allongement des chaînes d’interdépendance, entre acteurs. Dans le cas particulier des commentaires de match télévisé, les relations de coopération ou de complicité avouée ou non débouchent souvent sur des interactions plus complexes qu’elles n’y paraissent. Ce qui pousse d’ailleurs le sociologue Jean-Baptiste Lega­vre à parler d’«associés-rivaux», en faisant allusion aux rapports entre les journalistes sportifs et les communicants.
L’évolution du traitement médiatique du sport, tant dans les genres employés que les innovations, s’adapte désormais au format mis en place par les dirigeants des chaînes de télévision qui, visiblement, souhaitent à la fois maximiser la visibilité médiatique des consultants pour des raisons commerciales. A Canal+ par exemple, l’idée était de mettre en avant des valeurs spécifiques (Esprit Canal). C’est-à-dire de mettre en avant des stratégies commerciales afin d’élaborer une marque au sens marketing du terme.
Dans un marché de droits de diffusion où la lutte concurrentielle est assez rude, les chaînes de télévision sont devenues des «marchandes de spectacles». «Bien entendu, les consultants produisent du succès d’audience en ce qu’ils sont porteurs de notoriété et de frétillement d’une popularité soudaine. Outre leurs points de vue singuliers, ils permettent à la chaîne qui les emploie d’augmenter son au­dience», avoue Xavier Giraudon.
La «valeur ajoutée» de l’ancien sportif est «incontestable» pour traduire la complexité d’un événement sportif. Habib Bèye confirme : «Le commentaire de foot n’est rien d’autre que la description de ce qui se passe sur le terrain. Il serait dommage d’inventer. La plus-value du consultant n’est donc pas sa présence sur place, mais sa connaissance du foot.»
Aboubakry Bâ est d’avis que l’intervention du consultant, ancien footballeur, est un indicateur du ressenti du joueur sur le terrain, des envies simultanées ou des réflexes qui l’habitent. Il pense que le consultant sportif «peut deviner ce qui se passe dans la tête du joueur».
Avec l’arrivée des anciens footballeurs, le journaliste à Canal+ avoue avoir «changé ses habitudes». Désormais, l’on attribue classiquement au consultant le rôle d’analyser et au journaliste celui d’informer. La dérégulation du dispositif informationnel devient ainsi le garant d’une meilleure retransmission sportive. Le bouleversement des rôles dans la chaîne de production de l’information sportive est tel que les journalistes se sentent le devoir de laisser, très souvent, la parole aux consultants. Toute­fois, il semble qu’aujourd’hui, pour être consultant, il faut au préalable faire une carrière sportive de haut niveau. Habib Bèye, rencontré en entretien, estime qu’il a une «certaine légitimité pour parler de football». «J’ai eu une carrière professionnelle assez fournie. J’ai plus de quinze ans de carrière. Je pense avoir une certaine légitimité pour parler de football.»
Dans une logique de domination du temps et de l’espace pour faire face à l’événement sportif, le dispositif médiatique joue un double rôle auprès du public. D’une part, il donne accès à l’information scientifique en mettant en avant des consultants-experts, anciens footballeurs qui, en situation de direct, permettent de rendre les actions de jeu plus compréhensibles et appréhendables par le téléspectateur. D’autre part, le dispositif médiatique contribue à la création de l’émotion au sens où sa configuration présente un potentiel émotionnel. «L’expert-consultant rend accessible et compréhensible une action de jeu qui paraît irréalisable au premier abord», reconnaît Aboubakry Bâ. Les champs lexicaux utilisés sont révélateurs d’un passé sportif des consultants-experts qui ont en commun de fonder leur légitimité sur l’expérience vécue. Le vocabulaire est renforcé : «Il a bouffé la feuille», «Elle était téléphonée cette passe», «Oh la toile du gardien !» etc.
Xavier Giraudon nous en dit plus sur les catégories de professionnels intervenant dans le commentaire et leurs relations : «Le journaliste sur le plateau anime les débats et organise les passages à l’antenne des journalistes présents sur les tribunes des stades, accompagnés de consultants-experts. On est là face à un dispositif classique, où les rôles sont répartis d’une manière explicite. Le journaliste sur le plateau pilote la chose, c’est-à-dire le débat. L’objectif est d’intégrer au maximum le consultant dans le dispositif de couverture. A propos du duplex dont je vous parlais tout à l’heure, les journalistes et les consultants sur le terrain sont invités à interagir en direct. L’idée est d’organiser la remontée à l’antenne, en direct, des commentaires venus d’horizons divers. Pour le journaliste, on lui demande d’être plus réactif sur le plateau et à y faciliter des échanges de commentaires.»
C’est que les chaînes de télévision sportives sont venues confirmer l’existence de nouvelles modalités de traitement de l’information où le journaliste est souvent devancé par le consultant dans la collecte et les propos recueillis. Aujourd’hui, le consultant défend la primeur de ses contacts avec les joueurs dont il va recueillir les réactions à chaud, à la manière du journaliste sportif. De manière partielle et au cours des commentaires de match, le consultant peut devenir une source d’informations pour le journaliste à ses côtés. Aboubakry Bâ, rencontré en entretien, confirme cette réalité : «Un consultant peut aussi obtenir des informations que le journaliste n’aura pas. Le consultant a les qualités et l’expérience nécessaires pour apporter de l’expertise.»
Le journaliste, explique Habib Bèye, «couche sur papier ce qu’il va dire, moi j’improvise complètement».
Dans l’exercice de sa nouvelle fonction de consultant, Habib Bèye y voit plusieurs avantages. Commenter un match à partir de la tribune de presse ou du plateau de télévision lui fournit des émotions semblables à celles qu’il a pu vivre alors qu’il était sur les aires de jeu. Son vécu en tant que footballeur le rapproche davantage des acteurs sur le terrain, un atout non négligeable. En tant que sportif à la retraite, les émotions qu’il ressent ont un lien direct avec l’espace réel de la pratique sportive.

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