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La bande des filaos Guédiawaye étouffe sous la pression démographique. Le seul espace d’extension pour ce département né en 2002, aiguise les appétits. Alors que la procédure pour accéder au foncier dans cette forêt classée n’est pas toujours respectée. Avec l’avènement de la Vdn 3, les mairies, avec la complicité d’agents des domaines, du Cadastre et des autorités déconcentrées, multiplient les délibérations au moment où le Président Macky Sall donne plus de pouvoir aux gouverneurs et préfets dans l’affectation des terres du Domaine national. Le Quotidien a mené l’enquête au niveau de ce littoral objet de toutes les convoitises en violation de toutes les normes environnementales. Un paradoxe dans un Sénégal qui est en pleine promotion des espaces verts.

La bande des filaos est un patrimoine, qui risque de disparaitre et de faciliter l’avancée de la mer. A Guédiawaye, la nature autrefois généreuse et verdoyante a laissé place à un espace sec et aride. Sur la bande des filaos, la chaleur assèche les arbres dont les feuilles tombent sous les assauts du vent. A Hamo Téfess, le soleil pose ses rayons sur des dunes de sable, qui souffrent de l’extraction, des lotissements se multiplient, les filaos sont coupés… Plantée pour fixer les dunes de sable et protéger la cuvette maraîchère, la bande des filaos est programmée à mourir à cause d’une forte urbanisation sauvage sur «fonds» de spéculation foncière. L’océan, malgré sa brise berceuse, gronde à quelques mètres et rappelle le danger qu’il représente avec l’effondrement de cette barrière naturelle. Les défenseurs de l’écologie ruent dans les brancards mais la détermination des coupeurs est inébranlable : cette zone doit être habitée. A tout prix. En violation des normes environnementales. Dans cette forêt classée gérée par le ministère de l’Environnement à travers la Direction des eaux et forêts, trône une bande de terre dénommée dans le jargon commun à Guédiawaye, «Cité des magistrats». La cession de cette assiette foncière controversée a fait couler beaucoup d’encre.
Le Quotidien est entré en possession de ce décret 1738 du 11 septembre 2018 qu’on ne trouve pas encore dans le Journal officiel. «L’Union des magistrats du Sénégal a bénéficié d’une assiette foncière d’une superficie de 4ha 20a 00 ca pour les besoins d’un lotissement administratif. Le terrain se situe au niveau du nord de la commune de Sahm Notaire. Il est limité au nord par la Vdn3 au Sud dans le quartier Hamo Téfess et l’ouest par une partie de la Bande des filaos», peut-on lire dans le projet de décret signé par le ministre de l’Environnement de l’époque, Pr Mame Thierno Dieng. Le site se trouvant dans le périmètre de reboisement et de restauration des Niayes, fait partie du domaine forestier de l’Etat. Mais l’Ums a introduit au niveau du ministère de l’Environ­nement, une demande de dé­classement de l’assiette foncière en question.
Dans son rapport, la Com­mission nationale de conservation des sols a émis un avis favorable pour l’octroi de cette bande de terre à l’Ums. Mais, l’organisation des magistrats se devait de réaliser une étude d’impact environnemental comme l’exige l’article 2 dudit décret. Nous avons essayé de retrouver de cette étude en question nécessaire quand on décide de construire dans une zone forestière. Contacté, le président de l’Ums a montré sa disposition à nous fournir tous les documents nécessaires et relatifs à la cession de ce foncier à son organisation. Souleymane Teliko nous avait promis de nous mettre en relation avec le responsable chargé des affaires sociales qui gère la coopérative de l’Ums. Malgré de nombreuses relances, les messages envoyés (Sms et WhatsApp), le juge Teliko ne nous est pas revenu.
L’Ums a-t-elle réellement réalisé cette étude d’impact environnemental ? Les populations se sont mobilisées à travers le Collectif Aar sunu suuf-Aar sunu littoral des banlieues pour interpeller la maire de Sahm Notaire. «Nous avons saisi Mme Ami­nata Kanté qui ne nous a dit qu’il n’est mêlé n’est ni de près ni de loin à une étude d’impact environnemental et social», précise Pape Michel Mendy, coordonnateur du Collectif. «Je n’ai pas connaissance d’une étude d’impact environnemental réalisée par l’Union des magistrats du Sénégal», confirme par téléphone Mme Aminata Kanté, en poste depuis 2014. Alors que le décret a été signé le 11 septembre 2018.
En tout cas sur les lieux devenus très prisés avec le prolongement de la Vdn, chaque espace est un investissement à rentabiliser à moyen et court termes grâce à l’explosion du prix du mètre carré. Au moment où le président de la République a pris un décret la semaine dernière pour retirer la désaffectation des terres du Domaine national aux autorités déconcentrées, la spéculation ronge le littoral de Guédiawaye avec la complicité des mairies. «La plupart des propriétaires ne viennent pas pour habiter à Guédia­waye. Ils attendent que cet endroit soit prisé pour faire de la spéculation», déplore Abou Mbaye, coordonnateur du Front pour la sauvegarde du littoral de Gué­dia­waye.
Ça ne chôme pas à côté de la Vdn 3, une route qui devrait longer tout le littoral jusqu’à Saint-Louis. Cet axe routier qui relie Dakar à sa banlieue en un temps record est une zone de convoitises… C’est la course vers la Vdn prolongée.

Course sur la Vdn 3
D’ailleurs, les magistrats ne se seraient pas limités à 4ha, d’après les riverains. «Nous avons engagé des géographes pour mesurer la partie réservée aux magistrats. Ils sont à 5ha 200. C’est inadmissible. Déjà, nous ne connaissons pas dans quelles conditions ces 4 ha leur ont été attribués et ils prennent maintenant les 5ha 200», accuse Modou Faye, promoteur immobilier habitant à Guédiawaye. Cet entrepreneur, qui travaille avec beaucoup de communes de Guédiawaye, est révulsé par l’accaparement du littoral de Gué­diawaye.
A Malibu, un quartier de Golf Sud, le Syndicat des impôts y a lu élu domicile avec des immeubles dont le prix de l’appartement tourne autour de 20 millions de francs et plus ! Comment ces agents ont-ils eu possession de cette assiette foncière ? Nous n’aurons jamais de réponse à cette interrogation. Pis, l’attitude du Syndicat des agents des impôts et domaine sème le trouble. L’inspecteur des impôts, El Hadji Assane Cissé, chargé des Revendications au niveau du syndicat, a accepté de nous recevoir pour un entretien avec des documents à l’appui. Nous lui avons envoyé nos questions via WhatsApp. Quelques jours plus tard, il nous est revenu avec ce message : «Salam M. Diop, désolé de te signifier la volonté du bureau de ne pas participer à l’enquête. Pour d’autres sujets, nous vous promettons notre participation.» Zones d’ombre. Lors du Conseil des ministres du 20 janvier 2016, le président de la République avait engagé le ministre de l’Environnement et du développement durable à veiller à la conservation de la «bande des filaos». De même, lors du Conseil des ministres du 20 juillet 2016, Macky Sall avait aussi donné des instructions au Premier ministre «de veiller à la préservation stratégique du littoral national, notamment de la bande des filaos et des cordons dunaires».
Egalement, lors du Conseil des ministres du 30 novembre 2016, le chef de l’Etat avait demandé au Premier ministre de lui faire un «rapport circonstancié sur la situation foncière et immobilière le long de la bande des filaos, qui fait l’objet d’une grande convoitise, suite à la réalisation de la nouvelle Voie de dégagement nord (Vdn)». Quatre ans plus tard, les spéculateurs, en complicité avec des services de l’Administration, se sont emparés des parcelles. Une situation qui tranche avec les propos du général Mame Thierno Dieng, ministre de l’Environnement de septembre 2017 à avril 2019. «Une partie de la bande des filaos a été déclassée pour des intérêts publics, notamment l’érection à Guédiawaye de cimetières musulman et chrétien. Le déclassement a été fait en parfaite conformité avec la loi et les exigences du Code forestier. Aucun promoteur privé ne dispose d’un centimètre carré en sa faveur. Si on se mettait à déclasser toutes les demandes des promoteurs privés, la bande aurait disparu», avait-il dit en janvier 2019 en marge d’une cérémonie de présentation de vœux à des journalistes.
Les quatre communes de Guédiawaye concernées par le littoral à savoir Ndiarème Lima­moulaye (15ha), Golf Sud (3ha), Sahm Notaire (12ha) et Wakhinane Nimzatt (8ha) organisent la vente de terres par le biais de conseillers municipaux. Le Quotidien a eu possession de certains actes de vente à Wa­khinane Nimzatt, commune dirigée par Racine Talla, par ailleurs Directeur général de la Rts. Dans cet acte de cession, un terrain de 155 m2 est vendu à 11 millions de francs Cfa. Le document date de janvier 2019 et porte l’approbation de Hamady Diallo, officier chef d’état civil et 2ème adjoint au maire de Wakhinane. Dans cette commune qui abrite le nouveau cimetière, des actes de vente commencent à voir le jour aux abords de ce lieu de culte qui n’est pas encore fonctionnel. Ces terres pour l’érection de cimetières ont été attribuées depuis 2015. Mais la Ville de Guédiawaye ne semble pas très pressée à concrétiser ce projet qui donne 8ha aux musulmans et 4ha pour les chrétiens. Autour de ce site, des fondations commencent à sortir de terre. Un terrain fertile à la spéculation…

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