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Après près de 30 ans d’errance, les populations du village de Bissine, situé dans la commune d’Adéane, sont aujourd’hui sur le point de rentrer chez elles. Ce projet de retour maintes fois différé à cause de l’insécurité qui régnait dans cette zone frontalière avec la Guinée Bissau va bientôt se concrétiser après que l’Armée a réussi à sécuriser le secteur, en y occupant les différentes positions stratégiques. L’espoir se lève au Sud !

C’est une date gravée dans les mémoires : A la veille de la rentrée scolaire prévue le 9 octobre 1992, les combattants du Mouvement des forces démocratiques de la Casamance (Mfdc) ont fait irruption dans le village de Bissine. Une journée noire pour les populations locales qui ont ce jour-là vécu des violences, des pillages, avec à la clé six morts et des blessés.

Touchées dans leur chair, transis de peur, les villageois entament un exode massif et tournent le dos à leur terroir pour aller se réfugier dans d’autres contrées comme Adéane, Ziguinchor, Sédhiou et Kolda et en Guinée Bissau, en Gambie. Une longue période d’errance, provoquée par des activités de guérilla des combattants d’Atika perpétrées contre les populations civiles,  ponctuée par des tentatives de retour au bercail qui se seront révélées infructueuses.

Cette situation semble désormais se conjuguer au passé dans la zone sud-ouest du département de Ziguinchor, sécurisée par l’Armée. Cette contrée qui polarise les villages déplacés des communes de Boutoupa Camaracounda et d’Adéane était soumise aux assauts des combattants d’Atika et des bandes armées qui y faisaient régner leurs lois depuis plusieurs décennies. Mais il y a près de deux mois, l’Armée a engagé une vaste opération de sécurisation dans ce secteur du département de Ziguinchor, frontalier avec la Guinée Bissau voisine. Une dynamique qui s’est soldée par l’installation d’une importante base militaire à Bindjalou Manjacque, commune de Boutoupa Camaracounda ; et ce, avant de prendre possession de Bissine, une localité de la commune d’Adéane, abandonnée par ses populations en 1992 du fait de la crise.

Sur place, l’Armée tient deux zones stratégiques, car Bissine et Bindjalou Manjacque sont des passages obligés pour accéder au niveau des départements de Ziguinchor et de Goudomp, voire en Guinée Bissau voisine. En plus, elle a réussi à établir dans la zone un cordon sécuritaire pour empêcher aux bandes armées de pénétrer dans la zone sénégalaise et d’en sortir comme elles l’auraient souhaité. Cette présence militaire va permettre de lutter contre vol de bétail très récurrent au niveau de cette bande frontalière. S’y ajoutent des enjeux liés également à la coupe illicite de bois, à la culture de chanvre indien et à l’insécurité ambiante notée lors de chaque campagne d’anacardes. Une période de récolte de noix de cajou qui mobilise les communautés locales avec son lot d’exactions et de violences perpétrées par des bandes armées sur les populations civiles. L’autre enjeu de taille pour l’Armée qui a fini d’imposer ses bases dans l’arrondissement de Niaguis est surtout de favoriser le retour au bercail des populations de Bissine et environs. Des populations déplacées qui aspirent de plus en plus à un retour au niveau de leurs terres qui regorgent d’énormes richesses économiques longtemps exploitées par des bandes armées.

A la faveur des dispositifs sécuritaires mis en place par l’Armée qui a investi la zone sud-ouest du département de Ziguinchor, les populations, qui ont payé un lourd tribut à ces longues années de conflit retrouvent le sourire. Bissine, le martyr, n’attend que le signal de l’Etat pour retrouver ses habitants. «On est mieux que chez soi», racontent-ils.

Les populations de Bissine, village situé à une quarantaine de kilomètres de Ziguinchor, piaffent d’impatience de retourner au bercail après près d’une trentaine d’années d’errance. Cette fois-ci, elles espèrent que la tentative sera conclue par un succès : Programmé en mars 2008, puis en janvier 2015, elle s’est soldée par des échecs. Une initiative qui porte d’ailleurs l’empreinte de l’Union pour la réhabilitation et la reconstruction du village de Bissine (Urb) qui multiplie les rencontres pour trouver une solution à un retour définitif et paisible au niveau de leur terroir. Entre-temps, beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Bissine, seule localité de la commune d’Adéane frontalière de la Guinée Bissau, totalisait près de 1 000 âmes et plus de 100 ménages lors du dernier recensement effectué avant le déplacement des populations vers les années 90. Désormais, il s’agit d’autres générations qui rêvent de retrouver les terres de leurs aïeuls qui ont fait leurs humanités entre les quartiers Albondy, Bissine-Baïnounk, Tenda et Dianna.

A l’image de tous les villages de la Casamance naturelle, toutes les ethnies y ont cohabité dans la plus grande convivialité en se contenant de l’agriculture vivrière. C’est aussi grâce aux Services des Eaux et forêts et de l’agriculture que Bissine dispose en outre d’une forêt dense constituée en grande partie de tecks (exploitation du projet forestier 1950-1988) et qui, à nos jours, fait l’objet de convoitise et d’exploitation abusive aussi bien des populations civiles que des combattants du Mfdc. Agressée par une mafia, cette forêt classée, la seule de tout l’arrondissement de Niaguis, a été pillée dans une impunité sidérante.

 L’Armée rallume l’espoir
Ainsi à la faveur de l’installation de l’Armée dans cette contrée, les populations de Bissine et environs sont plus que jamais d’avis que le retour dans leur village d’origine apparaît aujourd’hui comme une nécessité. Et pour cause ? Les conditions précaires dans lesquelles elles vivent loin de leur environnement naturel n’ont cessé d’alimenter ce fort désir de retour afin de pouvoir exploiter leurs terres et améliorer leurs conditions de vie. Un projet de retour longtemps différé à cause de la présence des mines, des cantonnements rebelles. Bref, par l’insécurité. Ainsi après sa possession par l’Armée il y a près de deux mois, la localité, à nouveau visible sur la carte, semble enclencher le processus de retour de ses fils. «Pendant 28 ans, les gens ont tenté plusieurs expériences de retour sans succès. Nous espérons que celle-ci sera la bonne, étant donné que l’Armée a cette fois-ci devancé les populations chez elles. Et nous avons espoir que dans les mois à venir, nous verrons ce retour effectif des populations», confie l’édile d’Adéane Ibou Diédhiou. Un espoir suscité par cette volonté  de l’Etat qui, à travers l’Armée et certains de ses démembrements tels que l’Agence nationale de relance des activités socioéconomiques en Casamance (Anrac), est en train de prendre toutes les dispositions pour sécuriser cette zone et maximiser les chances d’un retour des populations. «Nous remercions l’Armée pour ces initiatives qui sont prises ainsi que les autorités administratives et territoriales et tous les partenaires engagés dans ce processus d’accompagnement de ces populations», renchérit le directeur technique de l’Anrac. Ismaïla Diédhiou poursuit : «Si beaucoup de villages étaient dans les dispositions de rentrer, les 2/3 ne pouvaient hélas le faire du fait de l’insécurité qui régnait au niveau de ces terroirs. Mais aujourd’hui avec les nouvelles positions que l’Armée a occupées, il y a eu une évolution de la situation sur le terrain.» Cette position est confortée par le sous-préfet de Niaguis, Richard Birame Faye, qui a déploré les conditions difficiles et inhumaines auxquelles étaient soumis les réfugiés sénégalais en Guinée Bissau. «Le moment est venu de créer les conditions pour un retour apaisé de toute cette frange de la population au niveau de leur terroir», plaide-t-il.

Bissine attend le feu vert de l’Etat
Déplacées depuis 1992, les populations de Bissine n’attendent donc aujourd’hui que le signal de l’autorité pour regagner leur terroir. Un processus de retour qu’elles comptent d’ailleurs matérialiser pendant cet hivernage en cours. Signe de ce processus déjà enclenché, les populations ont entamé depuis plusieurs semaines des opérations de nettoyage, de désherbage et d’élagage de leur village abandonné depuis 1992 et envahi aujourd’hui par les arbres et des herbes sauvages, du gibier. «Avec l’opération de sécurisation que l’Etat a engagée pour permettre le retour des populations, l’Armée a sollicité la mobilisation des populations pour le nettoyage de la zone», déclare Malamine Diédhiou, natif de Bissine, mais résidant à Ziguinchor. Un acte communautaire initié par l’Armée et qui mobilise deux fois par semaine toutes les Bissinois installés dans la commune d’Adéane, de Ziguinchor, Goudomp et de Sédhiou. «Des populations viennent régulièrement le week-end pour des opérations de nettoyage en attendant leur retour définitif au bercail», confirme à son tour le sous-préfet de Niaguis. Et ce fut le cas le dimanche dernier où ils étaient plusieurs centaines de jeunes, de femmes et d’adultes de Bissine venus de plusieurs contrées défricher leur village et leurs anciennes habitations abandonnées. Certains comptent d’ailleurs aménager des abris provisoires pour s’installer provisoirement en attendant le grand retour. Une initiative accompagnée par les populations des villages riverains, mais également par les autorités administratives, territoriales et par l’Anrac. «Grâce au redéploiement de l’Armée dans la bande frontalière, l’Anrac est disposée à accompagner les populations de Bissine. Et ces opérations de désherbage, de nettoiement, c’est en quelque sorte une préparation à la réinstallation de ces populations», précise Ismaïla Diédhiou. Dans ce sillage, la direction a initié avec les autorités administratives, territoriales, la société civile, les projets et programmes publics une démarche unique et inclusive afin d’identifier les besoins des communautés affectées par le conflit. «C’est ce qui fait que nous avons réagi aussi promptement pour accompagner les populations de Bissine par rapport à leurs besoins de l’heure ; et ce, dans le cadre de l’appui qu’elles apportent à l’Armée», renchérit Ismaïla Diédhiou. «Cette aide est venue à son heure, car tous ces vivres permettront aux populations de mener à bien ces opérations de nettoyage et permettront également à ceux qui vivent dans d’autres villages de mener  leur confinement en toute sécurité», martèle Richard Birame Faye.

«Aujourd’hui, tous les efforts se concentrent sur cet objectif d’accompagner les populations dans ce processus de retour de la paix. Pour ce faire, je compte saisir le ministère du Développement communautaire dans le cadre du programme transfrontalier, Puma, qui a laissé en rade la commune d’Adéane. Ce serait l’occasion d’intégrer Bissine dans ce programme pour faciliter le retour des populations dans leur localité ; localité où l’école a presque disparu, avec une structure sanitaire non fonctionnelle et où l’accès à l’eau potable et autres services sociaux de base sont devenus une nécessité», confesse le maire d’Adéane.

Alors que la situation est sur le point de connaître une fin heureuse, il faut panser certaines plaies et relancer le dialogue communautaire pour concrétiser ce projet de retour des habitants qui ont quitté leurs terres pendant près de 30 ans. «Il s’agit de populations dispersées et dont les rapports, distendus au fil du temps, n’ont pas été rétablis depuis longtemps et qu’il faut aider», conseille M. Diédhiou. Il parle d’un début qui ravivait l’espoir dans ces hameaux pillés par plusieurs décennies de conflit armé. «Ce qui se fait à Bissine est le début d’un processus, car d’autres localités comme Bindjalou s’organisent également et se préparent au retour. Donc, il faut pour cela une dynamique communautaire. Et pour ce faire, il faut que les populations, dans cet élan, travaillent avec l’ensemble des acteurs», estime Ismaïla Diédhiou. Même son de cloche du côté de Ibou Diédhiou. Lequel plaide également la sensibilisation des communautés. «La particularité de Bissine est que la localité dispose de quatre grands quartiers dont chacun se singularise par son caractère ethnique. Donc, il va falloir qu’on travaille d’abord avec les populations afin de les préparer à la paix, à la cohésion sociale afin de permettre à l’Etat de les accompagner», avance-t-il. Natif de Bissine, Malamine Diédhiou insiste sur la nécessité de la sensibilisation, du dialogue et de l’engagement communautaire. «Après l’opération de sécurisation menée par l’Armée pour permettre le retour des populations, celle-ci a sollicité notre mobilisation  pour le nettoyage de la zone. Malgré l’espoir, la peur n’a pas disparu dans le Sud à cause de la présence de certains éléments du Mfdc qui veulent chahuter ce processus qui marque le retour de l’Etat dans certaines zones.» Perturbés par la dynamique actuelle, des combattants du Mfdc menacent de saboter le processus : «Ils estiment que ce sont les populations de Bissine qui ont sollicité le concours de l’Armée pour une intervention dans la zone. Ce qui est contraire à la réalité, car l’Armée a été d’abord à Bindjalou avec de s’installer à Bissine. Actuellement nous sommes victimes de menaces. C’est pourquoi nous invitons l’Etat à continuer à renforcer et à sécuriser la zone», dit Malamine Diédhiou. Mais il espère que l’Etat va garder le cap pour concrétiser cette ambition : «Il y a Singhère, Boussoloume entre autres qui attendent encore leur retour.»

La Casamance, meurtrie par des années de conflit, ne peut retrouver le fil de son existence normale sans la résolution de la lancinante question des déplacés. Ce retour programmé au bercail des populations qui avaient fui leur village dans un climat de terreur est un pas de géant vers la paix en Casamance. En réalité, elle est souvent tributaire des enjeux socioéconomiques et des intérêts divergents des parties  prenantes à ce conflit. D’ailleurs, la dernière fusillade de Bilass, qui a fait trois blessés à Boutoupa Camaracounda et l’explosion d’une mine à Bissine Albondy, ayant  occasionné la blessure d’un soldat, sont venus rappeler à nouveau qu’en Casamance les chemins menant vers la fin du conflit sont tortueux et parsemés d’embûches.

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