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Donner naissance et élever son enfant devraient être la plus belle chose dans la vie. Toutefois, cela n’est pas le cas dans toutes les situations. Dans certaines circonstances, c’est un drame, un traumatisme qui suit la personne toute la vie. C’est le cas de certaines filles ayant été victimes de viol suivi de grossesse et qui, si elles ne bénéficient pas d’un accompagnement ou d’un suivi psychologique, risquent d’avoir une haine envers cet être innocent. Le Quotidien est allé à la rencontre de certaines victimes et témoins pour voir comment elles parviennent à gérer cette situation difficile.

Regard hagard, démarche lente, Adja (Ndlr : Nom d’emprunt) a vécu il y a deux ans un drame qui a changé le cours de sa vie. Trouvée dans une structure destinée à l’accompagnement des enfants et des femmes victimes de violences sexuelles, Adja tente de se refaire une nouvelle vie. Aujourd’hui, la jeune fille de 18 ans se sent mieux, mais dès l’évocation du traumatisme qu’elle a vécu il y a deux ans, son visage change. Elle devient une autre personne et a du mal à cacher son émotion. En effet, il y a deux ans cette jeune fille, élève à l’époque en classe de 3ème, a été violée par un enseignant qui était son répétiteur. La voix étreinte par l’émotion, Adja a du mal à faire sortir les mots pour parler de cet épisode de sa vie. Il faudra l’aide de la coordonnatrice de cette association pour l’amener à se confier. Voix tremblante, yeux pleins de larmes, elle relate ce moment qui a changé sa vie : «Cela s’est passé quand j’étais en classe de 3ème, il y avait un enseignant qui me donnait des cours les après-midi. Ce jour-là il a libéré tôt les autres élèves et il ne restait que moi. Et il a profité de ce moment pour me violer. J’ai eu très peur, je n’ai rien dit, quand je suis rentrée ma mère était très inquiète parce que c’était la première fois que je rentrais aussi tard.» C’est 6 mois après que les choses vont éclater parce qu’elle était enceinte. A l’entendre c’est comme si la vie était en train de s’écrouler sous ses pieds alors qu’elle n’était même pas encore sortie de l’enfance. Une grossesse qui a chamboulé sa vie, mais avec l’aide de ses proches, elle a tenu le coup. Aujourd’hui, informe-t-elle, l’enfant est avec sa mère qui s’occupe de son éducation. A la question de savoir quel nom a-t-elle donné à son enfant ? Elle répond d’une petite voix étreinte par l’émotion : Il porte mon nom. Et Adja d’ajouter : «Quand il sera grand, s’il demande, je ne lui dirai rien d’autre que la vérité.» Cette fille, qui a 18 ans maintenant, tente de se reconstruire et surtout d’essayer de donner de l’amour à cet enfant arrivé dans de telles circonstances. Avec l’aide de ses proches et l’accompagnement qui lui ait offert dans cette structure, elle comprend que l’enfant n’a pas demandé à venir au monde et ce serait une erreur de le rejeter. Sauf que toutes les femmes ou filles ayant vécu un viol suivi de grossesse ne parviennent pas à accepter cette situation. C’est le cas d’une fille de 14 ans violée par 4 gaillards. Mame Safiatou Ndiaye, chargée de l’accompagnement psycho-social des enfants victimes de maltraitance au niveau du Centre de guidance infantile de Dakar (Cegid), qui a eu à suivre ce cas, est toujours marquée par ce drame. Revenant sur ce triste épisode de sa carrière elle raconte : «Cette fille quand elle est venu ici, elle ne savait pas qu’elle était en état de grossesse. C’est quand j’ai fait le référencement au niveau de l’Association pour le bien-être familial (Asbef) qu’on s’est rendu compte de la situation.»

«La fille disait que si on n’amène pas l’enfant ailleurs elle risque de le tuer»
Choquée par la situation de cette fille, Mme Ndiaye avoue même qu’elle en a pleuré parce que «le pire c’est que la fille a été violée par 4 gaillards». Une douleur qui était difficile à supporter pour un enfant de 14 ans et qui en plus devait supporter une grossesse. D’après la travailleuse sociale de formation, «c’était même difficile pour la maman de la fille qui a confié vouloir se suicider». «Elle m’a dit sérieusement je ne pourrai pas tenir», raconte-t-elle. Un travail compliqué pour la chargée de l’accompagnement psy­cho-social au niveau du Cegid qui devait s’occuper aussi bien de la mère que la fille. Ce qu’elle est parvenue à faire, mais le traumatisme est toujours présent chez la victime. «Elle est toujours affectée et elle a souvent besoin de parler à une personne de confiance. Elle m’appelle souvent et j’essaie de la rassurer et lui dire que ce n’est pas de sa faute», renseigne-t-elle. Et quid de l’enfant ? Mame Safiatou Ndiaye ne pense pas que cette fille puisse l’aimer un jour. La raison pour elle : «C’est très difficile ce qui est arrivé à cette fille violée par 4 personnes, une seule personne c’est déjà dur, imaginez quatre et puis à son âge.»
Aujourd’hui, cette fille est suivie par un psychologue et son enfant a été mis dans un orphelinat. Parce que, explique-t-elle, «la victime disait que si on n’amène pas l’enfant ailleurs elle risque de le tuer». Toutefois, Mme Ndiaye a espoir qu’un jour elle arrivera à prendre conscience que l’enfant n’y est pour rien. «Peut-être d’ici quelques années elle arrivera à récupérer son enfant», souhaite-t-elle. Dans une autre structure destinée à l’accompagnement de filles victimes de violences sexuelles, une dame confie qu’il lui arrive de voir des victimes qui ne veulent pas du tout de cet enfant issu d’un viol. D’après cette dame, elle a rencontré un cas où cette personne voulait avorter. A l’en croire, elle se roulait par terre, elle faisait des activités physiques intenses pour perdre cet enfant. C’est aussi ce que dit Mame Safiatou Ndiaye qui soutient avoir rencontré des cas où la victime disait préférer «se suicider que de garder la grossesse».

«Je préfère me suicider que de garder cette grossesse»
Mais grâce à l’accompagnement et le suivi psychologique offerts dans ces structures, elles parviennent à sauver ces victimes et éviter qu’elles fassent un acte puni par la loi. C’est ce que confirme la chargée de l’accompagnement psycho-social au niveau du Cegid. D’après Mme Ndiaye, «le plus souvent elles gardent leur bébé» si elles sont suivies. «Il m’est arrivé seulement deux ou trois cas où elles ne voulaient pas garder l’enfant. Au début ça peut être difficile mais après l’accouchement elles arrivent à gérer et se dire que ce n’est pas la fin du monde. Les mamans aussi les poussent à aimer l’enfant», soutient-t-elle. Que dire des filles ou des femmes qui ont subi ce traumatisme et qui n’ont pas eu la chance d’avoir accès à ces structures pour diverses raisons ? La réponse, d’après Mme Ndiaye, est à chercher dans la stigmatisation qui les pousse à garder le silence. «C’est très difficile, on ne passe pas comme une victime mais comme coupable parce que y aura des gens qui diront tu l’as cherché. C’est ce qui poussent certaines à garder le silence et à ne rien dire», déplore-t-elle. Cette «loi du silence» conduit à des situations désastreuses parce que la personne ayant subi ce traumatisme n’aura pas la chance d’être accompagnée. Pire, d’après Mme Ndiaye, elle développe «un risque suicidaire énorme et aussi des symptômes post-traumatiques qui peuvent apparaitre des années et des années après l’agression». Le combat des associations de défense des droits des femmes et de lutte contre les violences sexuelles c’est d’arriver à briser le silence et aussi de criminaliser ces actes. Pour les personnes interrogées pour mettre fin à ces violences, il faut que les auteurs soient punis. Et cela passe par la dénonciation et le courage d’aller jusqu’au bout de la procédure.

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