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Il s’appelle Seyni Badji et est originaire de Cabadio, dans le Naran. Observateur averti de la crise casamançaise, l’homme aura été, de Diouf à Macky en passant par Wade, au cœur du processus de paix en Casamance. Mais seulement dans l’ombre ! Et aujourd’hui, à la faveur de la forte accalmie et des nouveaux enjeux sécuritaires sur le terrain, cet enseignant de formation et acteur infatigable du processus de paix, a décidé de sortir de l’ombre et des abords du maquis pour porter sa voix et apporter son concours pour une paix définitive en Casamance. Et ce, pour le compte du Groupe Asaninga, mouvement porté sur les fonts baptismaux en 1990 et qui s’active sur le terrain afin que le Mfdc et l’Etat du Sénégal puissent arriver à la table des négociations. Ainsi, profitant de la célébration de la Journée internationale de la paix ce lundi 21 septembre, Seyni Badji, qui a toujours porté en bandoulière le flambeau de la paix, a décidé, pour une fois et dans cette interview, d’asséner ses vérités aux parties prenantes du processus de paix, notamment au Mfdc. Non sans manquer de décliner «sa» feuille de route pour des négociations franches et sincères entre l’Etat et le Mfdc.

La Casamance vit un conflit qui dure depuis près de 40 ans. Pouvez-vous nous faire d’abord l’état des lieux du processus de paix en cours ?
A mon humble avis j’ai un grand espoir par rapport à l’état du processus de paix. Espoir, parce que nous avons eu la chance d’échapper aujourd’hui à la violence armée. Le Mfdc, aile militaire et celle politique confondues, et l’Etat du Sénégal se sont rendu compte qu’ils ne pouvaient plaider pour la cause des populations et à chaque fois poser des actes sur le terrain qui font souffrir celles-ci pour qui ils sont censés défendre les intérêts.
J’ai donc espoir car il y a cette prise de conscience chez les deux parties par rapport à cette situation. J’ai également beaucoup espoir, du fait de la nouvelle démarche mise en branle dans le cadre du processus de paix et qui se veut participative et inclusive avec l’implication de plusieurs acteurs.

Il y a certes une floraison d’acteurs impliqués dans ce processus de paix ; mais est-ce il y a une synergie de tous ces acteurs à même de permettre à la Casamance de faire un bond en avant par rapport à cette paix tant recherchée ?
Oui, il y a une possibilité de synergie et les gens y travaillent. La crise a duré presque 38 ans, et cette durée dans le temps fait qu’il n’est pas facile de mettre ensemble des visions, des stratégies. Mais malgré tout, nous sommes en train de travailler avec tout le monde et osons espérer que tous seront mobilisés autour de la question de la paix. Et pour cause !
J’ai tantôt parlé de la nouvelle démarche ; car nous avons pensé que le Mfdc, depuis l’avènement du conflit armé en 1982, a connu, à un moment donné, une violence extrême à tel point que certains membres même de ce mouvement ont pensé que cela ne valait pas la peine de poursuivre le combat. Aujourd’hui que nous avions travaillé avec les différentes ailes combattantes jusqu’à ce qu’elles acceptent le principe d’aller négocier, nous pensons donc qu’il y a des raisons d’avoir tout le monde autour de la table des négociations. Et c’est aussi fort de cela que nous pensons qu’il fallait organiser une assemblée de retrouvailles, qui permettrait d’avoir pour le Mfdc la même vision, le même entendement et de travailler dans le même sens autour de ce mouvement avant de faire face à l’Etat. Et nous avons dit que si cette assemblée générale est convoquée, et nous avons une idée de la date, cela nous permettrait de dire aux membres du Mfdc, aux dirigeants dudit mouvement, toute la pertinence d’aller à la table des négociations. Et par rapport à la multiplicité des acteurs, nous avons dit qu’au sortir de cette assemblée générale de retrouvailles, il faudra inviter tous les cadres casamançais ou tous ceux qui peuvent apporter leur contribution, leur expertise par rapport à cette dynamique déjà enclenchée. Et si le Mfdc s’accorde à aller à des négociations, il serait important de prendre langue avec tous ces cadres-là afin de leur expliquer, leur communiquer et partager sa démarche, ses exigences et travailler ensemble avec eux. Et l’intérêt de cela c’est de combler cette carence de ressources humaines à laquelle est confronté le Mfdc au niveau local. Tout cela pourra aider à la confection de certaines thématiques et ce sera non seulement une bonne chose mais cela va aussi régler cette multiplicité des acteurs ; car chacun s’y retrouvera.

A la lumière de vos propos, il est indéniable que la volonté du Mfdc d’aller à la table des négociations est manifeste. Peut-on en dire autant, selon vous, de l’Etat du Sénégal ?
Comme je l’ai dit tantôt, la crise a trop duré. Seulement la communauté internationale, les partenaires au développement doivent tous apporter leur pierre à l’édification de la paix en Casamance. Et pour répondre à votre question, nous avons toujours entendu l’Etat, par le canal du président de la République dire que «je répondrai au Mfdc partout où le besoin se fera sentir». Nous pouvons donc dire que l’Etat, de par sa plus forte personnalité, est disposé à aller à la table des négociations.
Acteur de l’ombre au début de la crise, vous êtes aujourd’hui actif sur le terrain dans le cadre de la recherche de la paix en Casamance. Ainsi compte tenu de toutes vos expériences, qu’est-ce qui, selon vous, pourrait saper cette dynamique d’aller vers une paix définitive et vers la table des négociations ?
A mon humble avis, cela pourrait être lié à un problème de communication. Si au sein du Mfdc on règle le problème de la communication, j’ai grand espoir que nous allons contourner tous les écueils. Parce qu’effectivement le problème de communication est un goulot d’étranglement au sein de ce mouvement où on a souvent l’impression qu’il se pose un problème d’écoute, voire de capacitation. On ne saurait gérer un dossier aussi compliqué qu’est le problème casamançais sans avoir la formation requise pour pouvoir le mener à bien. Voilà pourquoi nous pensons qu’il est extrêmement important que plus qu’on avance, plus les gens doivent travailler pour qu’il y ait plus de ressources humaines pour ne pas dévier de cette ligne déjà tracée, de ce processus déjà enclenché.

On sait qu’au sein du Mfdc il y a plusieurs factions qui ne s’entendent souvent que sur leurs divisions. Il y a par exemple le cas Salif Sadio, qui semble jouer en solo dans le cadre de ce processus de paix. Que vous inspire sa démarche ?
Moi, je ne pense pas que Salif Sadio est un cas. Pour moi, Salif est déjà à la table des négociations ; et le cas, c’est donc plutôt ceux qui ne sont pas encore à la table des négociations. Et il faut d’abord amener tout le monde à la table des négociations. Ce qui nous permettra à ce moment-là de savoir si tout le monde dit la même chose et s’il y a possibilité de jonctions entre les factions. Et si tel n’est pas le cas, il est clair qu’il sera difficile de concilier les positions. Mais encore une fois je dis que tout un chacun doit respecter l’autre par rapport à sa vision. Il faut du respect pour Salif et pour tout ce qu’il entreprend. L’idéal est que tout le monde travaille dans le bon sens pour arriver à la jonction et à la synergie de toutes les forces.

Salif Sadio ne constitue donc point un obstacle, à vous entendre parler ?
Pour revenir toujours à Salif Sadio, personnellement j’ai eu à travailler avec lui à travers des personnes interposées. J’ai beaucoup apprécié qu’il ait accepté de discuter avec l’Etat et ils sont même arrivés à la table des négociations. Et comme il a pris sur lui la décision de déclarer un cessez-le-feu unilatéral, il reste maintenant à formaliser le cessez-le-feu. Et là aussi il faut qu’on y travaille ; car tant que le cessez-le-feu n’est pas formalisé, il est clair qu’à tout moment un belligérant a la possibilité de saper la dynamique pour que les choses reviennent à la case départ.

Quid du rôle et de la place de la diaspora casamançaise sympathisante du Mfdc dans le cadre de futures négociations ?
J’ai parlé tantôt d’une rencontre avec les cadres casamançais qui permettrait à tous d’avoir une vision commune. Et au sortir de cette rencontre, nous allons pouvoir rencontrer tous les programmes et projets en Casamance ainsi que les Ong. Car, nous ne voudrions pas au niveau de la table de négociations que l’Etat dise : «J’ai fait çà, réalisé çà en Casamance» et que nous ne soyons pas en mesure d’attester ou d’infirmer cela. Il y a en outre presque près de 300 Ong qui veulent la paix en Casamance et il serait donc normal que nous discutions avec elles pour savoir ce qu’elles attendent de nous pour que cette paix tant recherchée puisse aboutir.
Dans le même schéma, nous proposons également de rencontrer les artistes qui se battent pour la paix. Les élus locaux sont également dans notre ligne de mire. D’ailleurs, j’ai toujours dit que la Casamance n’appartient pas au Mfdc et donc ce dernier ne doit esquiver aucun casamançais dans le cadre de la présentation de sa vision. Et ce afin de permettre à chacun d’avoir une certaine lisibilité de ses motivations et d’apprécier librement à sa manière. D’ailleurs, avec le cessez-le-feu déclaré unilatéralement par Salif Sadio et l’autre brandi par le front nord, il reste à travailler sur les thématiques avec tout ce beau monde. Car en travaillant sur les thématiques des cessez-le-feu, cela va permettre de faire un pas de plus et à l’Etat également de jauger de la situation côté Mfdc et d’avancer dans le processus de paix. Et tout cela sera également validé au niveau des départements et des différentes régions pour que ce soit l’affaire de toute la Casamance. Et ce qui sera retenu en Casamance sera ensuite présenté au niveau de la diaspora avec qui nous avons en partage la Casamance. Nous ne devons pas prendre des décisions qu’eux de la diaspora ne maîtrisent pas et vice versa. C’est dire que de chaque côté on appréciera et validera ensemble.

C’est après seulement que sera mis sur pied un comité scientifique qui doit travailler sur les Tdr dans le cadre des futures négociations ainsi que sur les choix des représentants du Mfdc et de personnes ressources pour ces futures rencontres avec l’Etat.

Vous semblez donc prôner une démarche inclusive et participative pour aboutir à ces négociations ?
Personne ne sera exclu dans ce processus. Seulement tous ceux qui veulent avoir des responsabilités au sein du Mfdc, je les exhorte à travailler dans le cadre de l’unité, des retrouvailles. Et si les gens ne peuvent s’unir à 100%, qu’ils se retrouvent au moins pour faire de grandes choses. Car nous avons en commun la même chose, nous pensons la même chose mais on ne se retrouve pas. Le combat maintenant c’est de se retrouver, de s’écouter mutuellement et de s’exprimer d’une manière franche. Et encore une fois, je suis très optimiste par rapport à cette feuille de route.

 

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