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La commission du dialogue politique doit aussi «vivre avec le virus» pour éviter un nouveau report des élections locales. C’est l’avis de Ababacar Fall qui souligne la nécessité pour les parties prenantes de s’accorder au moins sur l’audit du fichier et l’évaluation du processus électoral. Le Secrétaire général du Groupe de recherche et d’appui conseil pour la démocratie participative et la bonne gouvernance (Gradec) estime que les élections pourraient se tenir au plus tard en juin 2021 et non «au plus tard le 28 mars» de la même année comme initialement prévu.

Quel bilan faites-vous de la gestion de la crise sanitaire de façon générale ?
Mon constat est que la crise sanitaire a été gérée selon des approches assez désordonnées qui ont mis à nu l’incohérence de certaines décisions des autorités au plus haut niveau. C’est vrai que la pandémie nous a surpris dans une certaine mesure car nous n’avions pas pensé que le virus se propagerait de façon aussi fulgurante dans le monde et atteindrait aussi rapidement notre pays. Les autorités ont tardé à réagir par exemple sur la fermeture des frontières ; ensuite elles ont, à mon avis, géré plus l’émotion en prenant dans la précipitation des mesures qui n’étaient pas opportunes. Il y a eu d’abord l’instauration de l’Etat d’urgence assorti d’un couvre-feu nocturne qui a été inutile, comme si le virus ne circulait que la nuit ; cela n’a pas empêché les cas de se multiplier. Ensuite, la fermeture trop tôt des établissements scolaires et universitaires alors qu’on était juste au début de l’apparition des premiers cas, les audiences organisées par le Palais qui, à un certain moment, ont semblé plus à une théâtralisation et une volonté de récupération politique qu’autre chose. Il faut rappeler qu’initialement, c’était l’opposition parlementaire qui était concernée. Il y a aussi la décision de distribuer des kits alimentaires dans la précipitation avec toutes les suspicions que cela a provoquées dans l’attribution des marchés. Mais également le temps que cela prend alors qu’il était plus judicieux de procéder à un bon diagnostic qui prend en compte l’ensemble des personnes impactées et leur donner par exemple de l’argent par le système du transfert électronique afin qu’elles déterminent elles-mêmes leurs priorités et leurs besoins. Enfin, nous avons noté ce cafouillage dans les mesures de restriction et fermeture de nos marchés sitôt décrétées, aussitôt levées. Bref, il n’est pas exagéré de parler de tâtonnement ou de pilotage à vue. Glo­balement, la stratégie mise en place pour gérer la crise sanitaire pose problème car elle met hors-jeu toutes les autres institutions du fait que, dans ce contexte, l’obligation de transparence et de redevabilité est fortement affaiblie par la loi d’habilitation qui empêche tout débat démocratique à l’Assemblée nationale sur des questions cruciales comme le plan d’investissement, le schéma de déconfinement et la relance de l’économie. Tout ceci pose la problématique de la gouvernance dans un état de droit où la continuité du fonctionnement démocratique des institutions doit être garantie.

Que pensez-vous de la mise en place du comité de suivi du Force Covid-19
En soi, c’est toujours une bonne chose de mettre en place dans ce genre de situation une structure de gestion, de contrôle et de suivi, mais est-ce le cas de ce comité ? N’oublions pas que le Président, dans son adresse à la Nation, avait parlé de comité de pilotage qui a tardé avant, sous les interpellations des organisations de la Société civile, de mettre en lieu et place un comité de suivi après avoir mis en œuvre son plan de résilience. Ceci enlève au comité de suivi toute possibilité de peser sur les décisions. Si le comité est créé pour suivre la distribution de l’aide alimentaire seulement, je crois que ce n’est pas la peine. Par contre, si c’est pour suivre et corriger globalement le plan de contingence et de résilience qui est plus vaste et qui doit être adossé à un programme d’investissement cohérent qui prend en compte la mobilisation des ressources pour faire face à la crise dans ses aspects sanitaire, social et économique et leur utilisation judicieuse et transparente, là nous disons oui.

La Société civile a été cooptée dans ledit comité. Peut-on en déduire une volonté de transparence du pouvoir ?
Dans le principe c’est cela, mais la Société civile au Sénégal n’est pas une entité homogène qui fonctionne avec des mécanismes de prise de décision ou de choix dans ce genre de situation. Disons qu’il y a deux organisations faitières qui ont été consultées et qui ont envoyé chacune 2 à 3 représentants. Maintenant, est-ce qu’ils ont les moyens de peser sur les décisions du comité dans lequel, il faut le dire, les politiques et les représentants de l’Etat sont très fortement représentés ? Je ne le pense pas.

Que pense le Gradec des mesures d’assouplissement prises par le chef de l’Etat ?
Je pense que c’est prématuré parce que d’une part l’Etat a cédé sous la pression de certains groupes religieux concernant les lieux de culte, du secteur informel qui a durement vécu les mesures de fermeture des marchés et des transporteurs très affectés par les mesures d’interdiction de circuler au niveau du transport inter urbain. Si cette situation avait perduré, on ne serait pas à l’abri de risques de manifestations violentes. D’autre part, il y a les impératifs d’ordre économique et financier qui pèsent sur le dos de l’Etat du fait du ralentissement de l’activité et des pertes de recettes énormes. Maintenant, c’est un pari risqué car, comme vous le constatez, la maladie progresse et on a franchi la barre des 3000 personnes infectées.

Et c’est dans ce contexte que les classes d’examen vont reprendre les cours le 2 juin. Cela vous inquiète-t-il ?
Ça c’est vraiment une grande source d’inquiétude pour tout le monde. Beaucoup de membres de la communauté éducative nourrissent des appréhensions quant à la capacité de l’Etat à tenir ses engagements pour ce qui concerne les mesures d’accompagnement comme la dotation de masques en nombre suffisant, de gels hydro-alcooliques, de thermo-flashs, des problèmes d’eau et de toilettes dans les écoles et transport des élèves et des enseignants… etc. Dans un contexte où la maladie prend de l’ampleur, la volonté de sauver à tout prix l’année scolaire doit-elle primer sur l’obligation de préserver la santé des élèves et du personnel enseignant qui constituent une très grande partie du corps social et qui peuvent, dans ces circonstances, être vecteurs de prorogation du virus dans les foyers ? C’est là la grande question. Je crois que d’autres pistes de solution pourraient être explorées.

Les dialogues national et politique doivent-ils, à leur tour, «vivre avec le virus» comme le veut le chef de l’Etat pour les autres activités ?
Je pense qu’il faut au moins reprendre le dialogue politique qui était dans une phase presque terminale. La pandémie ne doit pas provoquer une mise entre parenthèses de la vie démocratique. Les élections locales ont été déjà reportées deux fois ; il ne faut pas que cette situation s’éternise parce que les conseils municipaux et départementaux sont dans l’illégalité. Il faut mettre en œuvre très rapidement deux points essentiels du dialogue sur lesquels tous les acteurs sont d’accord, à savoir l’audit du fichier et l’évaluation du processus électoral. La commission pourra reprendre les discussions en procédant à la réduction de la taille des plénipotentiaires par exemple 3 ou 5 par pôle politique plus les représentants des Oge (Organismes de gestion électorale) dont la taille sera également réduite. Ainsi, avec 25 ou 30 personnes, le dialogue pourra redémarrer avec le respect des mesures de prévention et des gestes barrières. Il est à peu près certain que le calendrier électoral sera impacté mais les élections pourraient se tenir au plus tard en juin 2021 par exemple au lieu de la date butoir de mars initialement retenue.

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