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(Envoyé spécial au Burkina Faso) – A Ouagadougou, le jeune réalisateur, Alain Gomis, fait partie du cercle restreint des cinéastes africains qui ont reçu au Fespaco, l’Etalon d’or de Yennenga. Cela ne lui donne pour autant pas des airs de prince. La simplicité et l’humilité de cet homme l’amènent, au sortir de la première projection de son dernier long-métrage, à se plier en quatre pour aller vers les gens, discuter, échanger des contacts, traîner même au restaurant du Ciné Burkina, le temps de rester à l’écoute de son public, avant de consentir spontanément à répondre aux questions du journal Le Quotidien. En exclusivité, le réalisateur de Tey (Aujourd’hui) aborde à cœur ouvert le projet et le contenu de son dernier chef d’œuvre, qui a déjà remporté l’Ours d’Argent à la 67e édition de la Berlinale.

Avez-vous les mêmes sentiments à la sortie de cette projection de Félicité au Fespaco qu’à la Berlinale ?
A la Berlinale, j’étais très tendu c’était la première du film, on le montrait à un public qui est aussi un public européen, etc. Donc il y avait beaucoup de pressions. Ici (Ndlr : au Fespaco), je suis plus détendu et plus curieux de la réaction du public parce que le film est fait pour un public africain en même temps, c’est un film qui a des codes un peu… Bon, moi je fais un peu du cinéma un peu libre. Donc, je suis plus à l’écoute en fait. A Berlin, j’étais plus sur un mode de guerrier presque. Ici, je suis à l’écoute de comment les gens vont réagir, qu’est-ce qu’ils ont aimé ou pas aimé dans le film, etc. Je suis plus curieux.

Vous avez senti des ondes positives du public ?
Oui, j’ai senti quelque chose qui a… (Ndlr : il ne termine pas sa phrase). Le film est dur aussi d’une certaine façon. Donc, il y a quelque chose… On vient de commencer la carrière du film. Je constate que les cinéphiles qui sortent de salle sont un peu sous le choc. Ils ont besoin de quelques minutes pour venir parler du film. C’est très beau ce qui se passe. Je suis très content d’être là, d’être arrivé après avec la comédienne (Ndlr : l’actrice principale du film) et de voir tout le monde comme ça venir la voir, la prendre dans ses bras, la féliciter. Franchement, c’est très touchant pour moi.

Quand vous dites le film est dur, qu’est-ce que vous voulez dire par là ?
Ce film dit une réalité qui, elle-même, est dure et il l’a dit, il la montre sans fioritures. Il la montre crument comme ce qu’elle est. Cette femme se bat, tout le monde connaît ça. Il y a son enfant qui est malade, il faut trouver de quoi le soigner. Bon ! Ça, tout le monde connait cette situation-là franchement. Donc, il le montre (Ndlr, le film), il montre qu’elle va à l’hôpital et on lui demande de payer d’abord. Sinon, on ne le prend pas en charge. Donc il y a quelque chose-là, quand même qui est difficile et puis, il y a des moments dans le film, qui choquent.
Il y a des moments où malgré sa ténacité, son combat, il y a des fois où elle perd aussi. Et ça c’est dur, c’est violent, mais la vie parfois, elle est dure, elle est violente. Je crois que les gens le découvriront le message du film. Mais le but du film c’est de dire justement, on ne va pas nier la réalité qui est dur et parfois violente. Parfois, on est frappé et on ne sait pas pourquoi. Mais quand on est frappé, on pense qu’on a plus l’énergie de se relever. La vie, il faut l’aimer et il faut s’aimer. On ne sait pas par où ça passe quoi, mais Dieu est grand.

Qu’est-ce qui a inspiré ce film ?
Vraiment, c’est beaucoup de petites choses, dont ma vie à moi et celle de mes proches. Par exemple cet enfant avec son accident. Toutes ces choses, qui sont dans le film, sont arrivées autour de moi. Donc, ce sont des choses que j’ai réunies en une seule et même histoire, mais toutes ces choses qui sont dans le film, ce sont des choses que j’ai vécues ou des proches ont vécues. Ce sont des choses prises comme ça dans nos vies quotidiennes.

Ce film est un hommage à la femme, à la femme africaine surtout. Qu’est-ce que la femme africaine représente pour vous personnellement ?
Nous tous, nous savons aujourd’hui que dans la plupart des cas, si nous sommes en train de marcher et parler, c’est parce qu’il y a eu autour de nous des femmes qui ont tenu l’impossible. Com­ment on fait ? Moi, je viens d’un quartier populaire que ce soit en France ou au Sénégal. Je viens des quartiers populaires. Donc qui est à la maison pour essayer de joindre les deux bouts, de faire qu’il y ait à manger, de faire qu’il y ait un toit, essayer de gérer le quotidien, pour nous tenir, pour nous apprendre à rester droit ? Ce sont les femmes qui, dans l’ombre, nous font avancer avec humilité. Ce sont elles qui portent, en fait du coup, les valeurs de la société. Ça c’est la réalité, on peut faire de grands discours mais dans les choses concrètes, celles qui nous ont tenu la main, qui ont fait que nous sommes là aujour­d’hui, ce sont nos mères, nos sœurs, nos tantes qui étaient là.

La force de ce film, c’est aussi le casting que vous avez fait. Les personnages principaux : Félicité et Tabou jouent très fort. Comment s’est fait ce casting ?
Quand je fais un casting, d’abord je m’attache à voir toutes les troupes de théâtre possibles. Tout le monde est bienvenu, donc, les professionnels, les non-professionnels. Et puis, il y a un moment comme sur le rôle de Tabou où j’avais du mal à trouver ce que j’étais en train de chercher.
On a donc continué à faire le casting dans les garages-mêmes de Kinshassa, et on a rencontré le personnage. Dans la vraie vie, il est un mécano. Je voulais quelqu’un qui soit fort comme ça, qui a un physique comme ça, qui a un profil impressionnant et qui peut bien jouer ce rôle. C’est très difficile de jouer un soulard. Vraiment, c’est quelque chose de très compliqué, en plus il fallait aussi quelqu’un qui a un peu d’humour. Nous on a cherché, quelqu’un nous a amenés vers lui et, franchement, on a travaillé ensemble après pour qu’il soit à l’aise devant la caméra, qu’il ait confiance, qu’il se sente bien. Et je ne suis pas déçu parce que, il est extraordinaire dans le film.

Déjà primé Etalon de Yennenga, vous revenez au Fespaco après avoir reçu un Ours d’Argent à la Berlinale. C’est quoi le secret de Alain Gomis ?
Non ! Il n’y a pas de secret. S’il y a un secret, c’est le travail, sincèrement. D’abord, j’ai eu la chance de rencontrer des gens qui m’ont fait confiance, qui ont travaillé avec moi. Jusqu’à aujourd’hui, mes films sont des films qui ont été financièrement faits dans des conditions justes. Economiquement, on a réussi à travailler avec des  gens, à qui on donne 10 et qui font comme s’ils avaient  reçu 100. Ces gens m’ont fait confiance, m’ont rendu la confiance que je leur ai donnée. Et on a fabriqué ensemble ce film-là. C’est quand même beaucoup d’argent : c’est 900 millions. Mais, c’est un film qui aurait dû couter le double.
On y est allé avec de l’énergie et le travail des gens. Donc, on a beaucoup travaillé et on continuera à travailler. Mon père m’a enseigné une chose, qu’il repose en paix, il nous a quittés il y a quelque temps au mois de décembre dernier : «C’est le travail, il faut travailler.» Il m’a appris le travail. Vraiment, je lui dois ça. Je crois aux valeurs du travail et pour moi c’est ce qui compte. Qu’on travaille, qu’on soit devant la tâche qui est la plus grande de ce que l’on veut faire.

Félicité est un film en Lingala qui est une langue très musicale. Même lors­que les gens parlent, il y a une poésie qui est derrière, sans compter la belle musi­que congolaise en fond sonore. Le scenario  est-il écrit comme ça ? Est-ce voulu ainsi dès le départ du projet ?
Oui ! C’est écrit et puis ensuite il y a eu aussi des improvisations. Mais le film est montré partout en Lingala. C’est important de pouvoir faire des films dans la langue parlée par les gens. C’est-à-dire que ça ce sont des systèmes de financement aussi qui pèsent de temps en temps et qui peuvent imposer des langues, comme le français par exemple.
Pour certains types de financement, on peut obtenir d’autres types de financement  un peu moindres mais qui permettent de faire ce qu’on a envie de faire. Pour ce film, on est à Kinshasa, donc forcément on fait le film en Lingala. En Lingala aussi, en Chilouba, c’est aussi la langue des musiciens du groupe. C’est un peu pour moi la difficulté car je ne parle pas le Lingala. Je comprends un tout petit peu. Par contre, le grand avantage c’est d’être en connexion avec les gens de façon profonde. C’est bien de ressentir, au-delà de la langue, de quoi ils parlent. Maintenant comment ils le disent, tout ça je le leur laisse. C’est eux qui le prennent. Et j’ai appris au fur et à mesure à faire plus confiance à donner quelque chose aux gens, quand on donne, ils vous rendent plus quoi. Donc c’était formidable de travailler avec eux comme ça.

La musique dans le film a été essentielle. Outre la Rum­ba, il y a eu une place pour la musique chorale. Pour­quoi cette musique chorale ?
J’ai trouvé ça à Kinshasa. J’ai trouvé un orchestre symphonique qui est extraordinaire qui a été fondé par un homme sur 20 ans. C’est Papa Armand. Sur 20 ans, il a mis en place cet orchestre et pour moi, il représente bien Kinshasa au sens où c’est une ville qui rend l’impossible possible et parfois l’inverse (rires). C’est cette espèce de dualité qui rend cette ville aussi fascinante, c’est-à-dire que les choses les plus simples peuvent paraître inatteignables, les choses inatteignables peuvent paraître très simples. C’est très paradoxal. Et à part cet orchestre-là, il n’y avait pas d’autres orchestres disponibles en Afrique subsaharienne.
C’est à Kinshasa où ils ont déjà une masse de problèmes qu’ils ont réussi à mettre en place cet orchestre. Donc j’ai voulu donner une place à la musique de cet orchestre qui vient raconter le film comme un chœur. Il raconte le film comme ça se fait. Même parfois dans le conte, de temps en temps, c’est le chœur qui reprend. Voilà, c’est la production de ce film.

Comme dans Tey (Au­jour­d’hui), il y a dans Félicité, un côté un peu philosophique, un peu obscur. Des séquences de l’histoire tournée en noir et qu’on ne comprend pas forcément… ? Pourquoi cette façon de conduire vos films ?
Bon ! C’est comme ça. On ne sait jamais pourquoi, les choses vous viennent comme ça. Mais en tout cas, c’était pour moi très important de retranscrire cette idée que le visible et l’invisible dialoguent ensemble. Franchement, ça fait partie de nos quotidiens. Cette idée que la frontière entre le monde réel et l’autre monde est minime. Donc, c’est quelque chose que nous vivons de façon quotidienne. Pour moi, ce n’est même pas une idée philosophique, c’est une idée très concrète.
Dans notre vie de tous les jours, moi je suis un Manjack, la vie avec les morts c’est quelque chose de quotidien et de concret. Donc, pour moi, c’est tout à fait naturel de le faire ressortir dans ce travail-là.

Vous travaillez déjà sur un autre projet de film ?
Oui ! Bon, ce n’est pas encore très précis. Mais je commence à réunir les éléments pour un prochain film. Je vous en dirai plus dans quelque temps (rires).

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