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Tivaouane, haut lieu de prière inspiré par Seydi El Hadji Malick Sy, est aujourd’hui le point de convergence de plusieurs milliers de fidèles. L’histoire de la capitale de la Tidiania se résume à l’œuvre et à la vie du saint homme de Gaya et de ses illustres fils et «moukhadams» (grands érudits). Habitée à une certaine époque par des Ceedoos, Tivaouane est devenue un sanctuaire de l’islam, couru par des millions de musulmans. Dans cet entretien, Atoumane Ndiaye, historien, archiviste et ancien directeur des Archives judiciaires de la région de Louga, aujourd’hui à la retraite, revient sur l’univers de cette ville lumière aujourd’hui très célèbre du fait de la dimension d’homme de Dieu exceptionnel de Maodo qui a joué un rôle très important dans l’expansion de l’islam au Sénégal.

Pouvez-vous revenir sur l’histoire de cette cité dénommée Tivaouane ?
J’ai beaucoup étudié l’histoire de la ville. J’ai écrit un livre sur cette histoire de la ville intitulé Tivaouane en images depuis 1886. C’est une cité cosmopolite, mais qui a deux sens : habitée par les Ceedoo et ensuite reprise par les religieux. Le trafic ferroviaire de cette cité a commencé en juillet 1885. Donc à cette époque, Tivaouane était une commune grandissante puisque tout ce qui est pouvoir économique y était implanté, notamment la culture de l’arachide. Ce faisant, les Français, notamment les maisons de commerce bordelaises et marseillaises, se sont implantées dans la ville et ont commencé à faire vraiment leur commerce.

Ce sont eux qui ont fondé la ville ?
Non, ils n’ont pas fondé la ville, mais ils se sont implantés avec le trafic ferroviaire.

Alors la ville est fondée en quelle année ?
Nous avons dans nos mémoires que parmi les premiers explorateurs il y en a qui ont connu cette ville vers 1700. Donc en 1700, la ville existait déjà. Et l’histoire raconte que c’est un nom qui vient de l’expression «Suwaa-won», qui signifie «Cela n’existe pas, mais ça existera». Il semblerait qu’un homme de Dieu d’ethnie pulaar a fréquenté la ville et demandé à ses hôtes comment s’appelle la ville. On lui a dit que cette ville n’a pas encore de nom, c’est-à-dire «Suwaa-won kono-maa-won». Donc Tivaouane est venue de l’expression «Suwaa-won» (Ce n’est pas encore). Dieu faisant, on peut dire que c’est El hadji Malick Sy qui a fait vraiment de la ville sa véritable fierté. Parce que quand il s’y est implanté vers 1902, il a vraiment vu qu’il avait des gens qui étaient imbus de la richesse et de la connaissance de Dieu. Or, sa seule préoccupation était de faire connaître et d’enseigner Dieu. Par rapport à cela, il avait trouvé des gens qui étaient sensibles et disposés à connaître la vérité divine. C’est alors qu’il s’est établi ici. Et il disait souvent : «Si on m’avait demandé de chercher ma propre ville, j’aurais habité Gaya parce que c’est là où je suis né et où réside ma mère.» Donc, il y a eu une prophétie qui l’a amené à Tivaouane. Il s’y est installé et il a trouvé vraiment le cadre nécessaire pour son épanouissement, mais aussi l’accomplissement de sa volonté : enseigner Dieu et s’imbiber vraiment de la vérité divine. Et il a trouvé une population accueillante et qui l’a vraiment aidé à construire son ministère. Donc c’est dans ce cadre-là que la ville était devenue une expansion tidiane. Or en ces temps-là aussi, il y avait l’Administration coloniale parce que Tivaouane était le chef-lieu du cercle du Cayor. Et l’Administrateur du cercle résidait ici. Malgré donc tous ces problèmes, El Hadji Malick Sy a su vivre sa vie sans pour autant dérangé les autres et sans que les autres ne le dérangent. Pourquoi ? Parce qu’il était imbu de sa personnalité et de la mission que lui avait confié Dieu et son Prophète (Psl). Par rapport à tout cela, les gens l’ont accepté. C’est pourquoi avec le temps, la ville a su avoir sa mosquée. Et c’est le 13 février 1903 que la communauté musulmane a eu l’autorisation de construire une mosquée. C’est important. Le 3 août 1903, Seydi El Hadji Malick Sy a eu l’autorisation d’ouvrir un daara. Des institutions qui étaient sous la garde et sous le regard de l’Adminis­tration coloniale. Personne ne pouvait ouvrir ces institutions sans l’aval de l’autorité, mais comme Maodo était un homme très discret et loyal et qui était en phase avec l’Administration, il a su quand même dominer cela. Ce qui fait qu’il a eu sa mosquée et son daara, les deux éléments très importants pour établir son ministère. Donc partant de cela, il était vraiment un homme accompli. Ceci étant, la ville de Tivaouane répondait à ses aspirations, les gens venaient et Tivaouane devenait une université populaire, chacun venait soit s’abreuver ou amener ses enfants à la recherche de la vérité et des connaissances. Et ce qui est encore très intéressant, c’est le côté cosmopolite de la ville. Tivaouane regorge d’autres personnes et personnalités qui sont d’autre confession. Il y a des Mourides…

Et des catholiques aussi…
Oui, et des catholiques. Il y a des cimetières catholiques qui existent depuis 1888. Parce qu’en 1885, les Français et les catholiques se sont installés dans la ville avec le trafic ferroviaire. Mais malgré tout cela, des gens qui sont de confession et de religion différente, El Hadji Malick Sy a su vraiment dominer tout cela sans que personne ne le reproche de quoi que ce soit. Pour dire qu’il y a un esprit de tolérance extrême que Seydi El Hadji Malick Sy a su faire vivre à Tivaouane. A ce titre, il a fait une chose extraordinaire dans les années 1905. Il a choisi un Mouride du nom de Serigne Mor Mbacké parmi les imams de la grande mosquée de Tivaouane. Et une chose encore beaucoup plus extraordinaire, c’est que du temps du khalifat de El Hadji Abdoul Aziz Dabakh, ce dernier a pris un vieux qui s’appelait Serigne Amadou Dia Aminata, un fervent Mouride qui s’était implanté à Tivaouane depuis 1945 sous le ndiguel de Serigne Moustapha Mbacké. Ce vieillard qui était bien et extraordinaire sur le plan de la religion, sur le plan social, un ami de Dabakh, il en fait imam parmi les imams qui officiaient à la zawiya de El Hadji Malick Sy. Ce qu’on ne voit pas ailleurs. Un Mouride officier dans la zawiya de Maodo, cela n’a existé qu’à Tivaouane.
Est-ce que tout ce que vous venez de dire montre que Tivaouane peut jouer un rôle très déterminant face à la problématique de l’extrémisme religieux violent qui fait des ravages un peu partout actuellement dans le monde ? Un thème d’ailleurs a été soulevé lors de la visite de Macky Sall à Tivaouane.
La réponse de Tivaouane par rapport à cette question-là a été déjà donnée par Seydi El Hadji Malick Sy et ses héritiers. Parce que le fait qu’ils ont choisi deux imams qui sont de confession mouride et qui ont officié à la grande mosquée et à sa zawiya, cela prouve nécessairement que pour lui le côté confessionnel a été réglé. C’est l’individu, c’est l’homme en tant que religieux et croyant et en tant que représentant de Dieu sur terre, c’est cette dimension-là qui l’intéresse. Donc un esprit de tolérance extrêmement puissant et poignant dans la pensée et dans l’œuvre de El Hadji Malick Sy. Et encore, vous voyez cette photo (Ndlr : Il montre la photo). C’est la photo du gouverneur de la colonie du Sénégal, Pierre Auguste Michel Mari Lamy. Il a dirigé le premier Conseil du gouvernement à l’époque de la loi cadre dirigé par le vice-président Mamadou Dia. Quand il a terminé son ministère au Sénégal, il est rentré en France. En 1971, Lamy est venu, il s’est confessé devant les autorités locales et administratives de l’époque dont El Hadji Ibrahima Mbaye Palla, député-maire, et le préfet Ibrahima Ndao de Tivaouane pour leur dire que : «Je suis Pierre Lamy, je suis catholique, mais j’aime profondément El Hadji Malick Sy et sa famille. Et j’aimerais qu’à ma mort je sois enterré ici à Tivaouane dans le cimetière catholique et sans même que l’on mette des épitaphes. Mais qu’on m’enterre dans la terre où repose El Hadji Malick Sy et sa famille.» Voilà une confession poignante et ça c’est une vérité historique. Le Président Abdoulaye Wade et Serigne Abdou Aziz Sy Al Amine connaissent cette vérité.

Comment ?
Parce que Lamy leur a effectivement rencontré pour leur dire qu’il voudrait qu’à ma mort il soit enterré ici. C’est important.

Est-ce que ce vœu de Lamy a été matérialisé ?
Très bien. Il avait laissé son testament. Malheureusement, quand il est décédé en 1994, ce n’est qu’en 2010 qu’on a retrouvé la lettre alors qu’il était déjà enterré en France. Pour vous dire que sur le plan de la croyance, cette terre est bénite, aimée et même par des gens qui sont de confession différente. C’est pourquoi Serigne Babacar Sy disait que tous les catholiques qui sont enterrés ici à Tivaouane, je peux dire que jamais on leur demandera la question lors du jugement dernier : «Qui a été votre Prophète». Parce qu’il y a un pacte entre Dieu et le Prophète (Psl) par rapport à El Hadji Malick Sy. Pour vous dire que c’est une ville qui a une histoire et une vraie histoire que nous avons cherché à établir par rapport à nos recherches et investigations personnelles.

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