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Si certains Sénégalais ont bénéficié de prêts bancaires pour démarrer leurs activités, ce n’est pas le cas de Bocar Samba Dièye. Le commerçant est parti de 25 mille francs pour construire un empire financier. Aujourd’hui, en bisbilles avec la Cbao pour une histoire de créances, Bocar Samba Dièye est sur le point de perdre une grande partie de ses biens «confisqués et vendus» par la banque.  Même la maison où il habite présentement, et y exerce son business, est saisie. Il brise le silence pour revenir sur cette affaire ainsi que d’autres qui l’ont «façonné».

Les Sénégalais  vous connaissent de nom, mais ils ignorent votre  histoire. Pouvez-vous nous dire par où vous êtes passé pour atteindre ce niveau qui vous confère cette renommée ?
bocar-samba-dieyeJ’ai fait aujourd’hui  59 ans à Dakar. Depuis lors, je ne fais que ce que je peux. En tout cas, ce ne sont pas des études qui m’ont amené à ce niveau. J’ai embrassé le métier de commerçant en 1985. Cette année-là, le Prési­dent Abdou Diouf avait dit qu’il manquait du mil dans le pays. Il a invité les commerçants à importer. Mais comme je n’avais aucune expérience dans ce domaine, je  suis allé à l’ambassade d’Egypte pour chercher des renseignements. Vous savez, dans l’histoire de la religion, quand il y avait eu la famine, l’Egypte était le seul pays  qui disposait de mil et tous les pays affluaient vers elle pour s’approvisionner. C’est ainsi qu’on m’a mis en rapport avec le chargé commercial qui avait ses bureaux à la place de l’Indépen­dance. Je lui ai demandé comment  je pouvais amener du mil au Sénégal.  Il m’a dit qu’il va m’apporter du mil en provenance de son pays. Nous nous sommes accordés sur un prix. Pendant ce temps, j’avais ouvert un compte à la Biao. J’ai fait un prêt. La banque était d’accord pour m’accorder ce prêt, mais le directeur commercial de la banque s’y est farouchement opposé. C’est ainsi que je suis allé voir la banque islamique. Elle m’a réclamé une garantie de 20 % que j’ai versée. Ainsi, elle m’a fait venir un bateau de 11 000 tonnes le 29  septembre 1985.  Quand il est arrivé, les commerçants ont demandé à l’Etat de partager ce mil à tout le monde. Mais le directeur commercial d’alors s’est opposé à leur demande en leur faisant savoir qu’il ne pouvait pas partager le mil qui ne l’appartient pas. Il leur a fait savoir que c’est Bocar Samba Dièye qui a fait la commande et que s’ils veulent s’approvisionner, ils n’ont qu’à acheter. Mais, les éleveurs m’ont fait comprendre que le maïs est plus riche en nutriments et plus intéressant que le riz. Ils m’ont demandé d’en apporter. J’ai commencé à importer le maïs que je leur vendais. C’est comme ça que je suis entré dans l’importation.

Mais, vous êtes plus connu dans l’importation du riz que du maïs ?
C’est en 1987 que j’ai commencé à importer du riz. En fait, l’importation du riz était réservée exclusivement aux traders. Elle n’était permise aux commerçants qu’en cas de pénurie. Depuis l’indépendance, seuls les blancs  vendaient du riz. Après l’indépendance, c’est la société Osea qui importait le riz. Et quand le gouvernement a manifesté ce besoin, je lui ai vendu une partie et une autre au Mali. J’ai vendu au Mali du riz pendant longtemps. Quand les commerçants ont commencé à se regrouper, des problèmes ont commencé à surgir. En 1971, il y a eu des problèmes, qui ont conduit à la dislocation de ce groupement. Nous avons mis en place l’union «Ges et Convin Ges». Le Président Léopold Sédar Senghor nous a demandé de nous unir pour former une seule entité. Mais en fait, c’était pour nous affaiblir. Car un jour, il a disloqué cette structure en confiant la gestion à une personne de son choix. Depuis lors, je suis resté à ma place. Mais, quelque temps après, des gens sont venus de l’Unacois, ils m’ont dit que le Ges voulait discuter avec moi. Ils m’ont dit qu’ils veulent un  Gest  Sa, ce qui nous permettra d’avoir des moyens conséquents pour notre  business. J’ai été élu président de cette structure. On m’a proposé un salaire que j’ai décliné. Mon objectif était de faire marcher cette structure, mais pas pour gagner de l’argent. Tous les magasins-témoins travaillaient avec moi. L’Unacois a connu des problèmes mais pas le Ges parce qu’il y avait une gestion vertueuse et sobre de cette structure. Quand tout a bien marché, j’ai quitté la présidence après 2 ans 2 mois. L’Unacois avait demandé  de fermer la caisse de péréquation parce que le gouvernement ne peut plus importer  du riz. C’est ainsi que nous avons commencé à importer du riz en 1999.  J’ai importé un bateau en 2000, 10 bateaux en 2001, 8 bateaux en 2002, 8 bateaux en 2003, 7 bateaux en 2004, 4 bateaux, 2005 18 bateaux, 2006 5 bateaux, 2007 8 bateaux, 2008 15 bateaux. C’est en 2008 que mes problèmes ont commencé avec la Cbao, mais j’ai importé au total  103 bateaux de riz.

Comment est née l’histoire de la banque sénégalo-tunisienne ?
Abdoul Mbaye a travaillé avec nous à la Cbao. Un jour alors que j’étais chez moi, il m’a appelé en m’informant qu’il a quitté la Cbao et qu’il se trouve à la banque centrale. Je suis allé le trouver  dans son bureau. Il m’a dit qu’il connait une personne très riche. C’est un ressortissant mauritanien, mais j’ignore son nom. Il m’a dit qu’il voudrait  qu’on crée une banque, mais l’étude coûte très cher.  Je lui ai demandé le prix de l’étude, il m’a dit que c’est 10 millions de francs.  J’ai fait un chèque de 10 millions de francs que je lui ai remis. Quelques jours après, il m’a dit que l’étude est prête.  Il me l’a remise en me conseillant de la montrer à une personne de confiance. C’est ainsi que je l’ai amenée chez Mamadou Touré, l’ancien ministre des Finances, qui s’y connait bien dans le domaine des banques.  Il  m’a demandé de faire venir  Abdoul Mbaye chez lui. Nous sommes allés chez Mamadou Touré ensemble. Il a discuté avec Abdoul Mbaye sur la création de la banque et après il nous a conseillé de racheter la Bst qui disposait déjà d’un agrément et qui était en vente.  J’ai demandé 25 % des actions. Abdoul Mbaye et Aliou Sow qu’il avait associé à ce projet ont refusé. Ils ne m’ont accordé que 3000  actions. C’est après que je me suis battu pour avoir 13 059  actions (l’équivalent des 25%).  D’ailleurs c’est pourquoi je voulais disposer de 25% d’actions comme ça, ils ne pourront pas vendre la banque sans m’en informer. Les Marocains (Attijariwafa Bank) qui ont acheté la banque ont convoqué une Assemblée générale, mais personne ne m’a informé. J’ai adressé une lettre à la banque pour  signifier au directeur que je dois être présent à l’Assemblée générale parce que je suis actionnaire. La nuit, les nouveaux acquéreurs de la banque ont répondu à ma lettre en m’envoyant par la même occasion, une convocation pour prendre part à l’Assemblée générale.
J’ai fait savoir au cours de cette rencontre au président du Conseil d’administration que le directeur (Raghni) va engendrer des problèmes avant de quitter le Sénégal. Après l’assemblée, le président du Conseil d’Adminis­tration  qui venait  du Maroc  m’a demandé si je pouvais réitérer les propos que j’ai tenus devant le directeur. Je lui ai dit oui. Il m’a fixé un rendez-vous dans le bureau du Dg à la Cbao. J’ai réitéré là-bas mes propos. Ils étaient même très discourtois. Je lui ai dit qu’il n’est pas venu aussi Sénégal pour la paix. Et quand nous sommes sortis du bureau du Dg, ce dernier est venu  chez moi. Il m’a dit qu’un boucher ne vit que de la viande de vache. En réponse, je lui ai dit que celui qui s’approche de cette vache ou la dépèce va mourir. Depuis lors je ne l’ai plus revu. Un jour ils m’ont remis une lettre datant du 2/4/2009. Alors que quand la Cbao a acheté la banque, ils ne m’ont rien donné. Ils ne m’ont jamais prêté de l’argent.  Mais ce qui est étonnant dans cette histoire, est qu’eux-mêmes ont reconnu que je me suis acquitté du découvert de 4 802 552 293 qu’ils m’ont fait. D’ailleurs, c’est au notaire Moustapha Ndiaye  qu’ils ont de­mandé de faire la main levée.  Voici la  main levée (il l’exhibe).  Mais ce qui m’étonne est que depuis lors, ils ne m’ont plus rien remis. Ils ont refusé de travailler avec moi. D’ailleurs pour les 4 bateaux que j’avais commandés avec l’appui de la Bst, la Cbao a remis les papiers à Ascot alors que j’avais fini de recevoir les commandes. J’ai vendu ce riz et j’ai versé l’argent dans le compte de la Cbao. C’est pour une valeur de 11 237 633  000 francs. Donc, si je leur devais de l’argent, ils n’auraient pas accepté que je prenne de l’argent dans leur compte pour payer une autre banque.  C’est plutôt la Cbao qui me doit la somme de 3 907 146 636 francs. Dans la convention que nous avons faite, la Cbao m’a trompé en me disant  qu’elle allait me rendre mes découverts et ainsi nous allions poursuivre notre collaboration. Chaque année, je paie à la Cbao 800 millions d’agios. C’est moi qui ai porté plainte contre elle. Le Tribunal a ordonné une expertise qui a confirmé que c’est la banque  qui me doit de l’argent.  En fait, les responsables de la banque ont fait partir le Directeur général pour dire que son remplaçant est étranger aux faits.

Mais quels sont les actes posés concrètement par la banque sur votre patrimoine ?
Ils ont pris dans mon compte de Biao que j’ai ouvert en 1971, la somme de 10 millions de francs. D’ailleurs, c’est plus que cela.  Mon compte ne dispose pas seulement de 10 millions de francs. Même quand ils ont fermé ce compte, j’ai continué à y verser de l’argent. J’ai avec moi mes reçus de versement. Aussi, ils m’ont présenté trois traites différentes. Un bateau ne peut pas avoir trois traites. La somme (8, 574, 962, 94  Euros) est la même mais les dates  sont différentes. (Il montre les documents).
Face à tous ces problèmes, et au vu de tout ce que vous avez fait pour le pays, est-ce que le gouvernement a volé à votre secours ?
Effectivement, je me suis sacrifié pour mon pays. Je suis parti de rien et j’ai fini par bâtir un grand empire financier, qui a beaucoup impacté l’économie sénégalaise. Mon défi a toujours été qu’il n’y ait pas de pénurie au Sénégal même si je devais vendre à perte et quelles que soient les fluctuations des prix du marché. J’ai toujours employé des Séné­galais et je n’ai aucun compte à l’étranger. Si mon pays avait une bonne protection et promotion de ses privés nationaux, aucune banque n’aurait pu affaiblir quelqu’un de mon rang à qui la Nation doit reconnaissance. J’ai toujours été à la disposition de mon pays pour que le riz soit à la portée de tous les Sénégalais  même quand les bailleurs ont exigé de l’Etat la suspension de la subvention sur le riz. Malheu­reusement pour répondre franchement à votre question, je vous dirais que l’Etat s’est rangé du côté de mes adversaires. Le gouvernement ne m’a pas aidé dans ces moments difficiles. J’ai sollicité un arbitrage mais je n’ai pas reçu  d’écho favorable.  J’ai saisi toutes les personnes in­fluen­tes que je connais comme le Premier ministre, le président de la République, les ministres des Affaires étrangères et du Com­merce en ce sens, mais tous n’ont pas donné une suite à mon interpellation. .

Et parmi  vos collaborateurs qui vous a fait le plus du tort ?
C’est un notaire….  Il a changé mes papiers qu’il a remis aux Marocains. Un jour il est venu me réveiller à 23h 30mn. Nous sommes allés à la Primature. Nous sommes arrivés là-bas à 00 h05mn. L’ancien Premier ministre Hadjibou Soumaré m’a demandé ce que je voulais.  Je lui ai répondu que je ne voulais rien. A quatre reprises, il m’a demandé si je voulais de l’argent, mais je lui ai répondu par la négative. Je sais que si j’avais accepté quelque chose du gouvernement, j’allais répondre aujourd’hui devant la Crei. J’ai même appris que lors d’un Conseil des ministres, Hadjibou Soumaré a demandé que le gouvernement vienne à mon aide afin que la banque n’abuse pas de moi, parce que j’avais fait des sacrifices en acceptant de vendre le riz à un prix raisonnable alors que le kilogramme risquait d’atteindre la somme de 700 francs voire même 800 francs. Certaines sources disent d’ailleurs que cela fait partie des raisons qui l’ont amené à quitter le gouvernement. Je n’en suis pas très sûr parce que je n’étais pas présent au Conseil des ministres.

La banque vous a-t-elle causé aussi un préjudice ?
Ils ont vendu mes maisons à plus de 5 milliards de francs. Il y a deux titres fonciers. La banque a vendu ces deux titres fonciers pour une valeur de 6 307 485 378 francs, ce qui représente la valeur d’une seule maison, qui a 5 magasins. Ils ont vendu aussi un autre titre foncier. Même la maison où j’habite présentement, la banque l’a vendue aussi.  Alors que quand j’étais là en 1959, je n’avais pas plus de 25 000 francs. Je ne suis pas né avec une cuillère d’argent dans la bouche. Je me suis beaucoup battu  pour arriver à ce niveau.

Pouvez-vous nous dire ce que vous avez réellement fait pour le pays ?
Vous savez, personne ne peut faire assez pour son pays. On fait quelque chose pour soi. C’est ainsi que l’Etat pourra y tirer profit. Mais j’ai essayé de satisfaire la demande des éleveurs et de répondre à certains besoins de l’Etat en important du riz.

Aujourd’hui qu’attendez-vous de cette affaire ?
Je voudrais que l’Etat sache que je ne dois rien aux Marocains. Il y a une expertise judiciaire, qui atteste que la banque est dans l’incapacité d’apporter une preuve de ses allégations de créances sur ma personne. Et malgré cela, ils continuent de vendre mes biens à des prix  dérisoires et en toute impunité.  Même la plainte que j’ai déposée contre le Directeur général de la banque, et malgré les efforts du juge, le concerné refuse de se présenter. Si nous sommes dans un Etat de droit, nul ne doit être au-dessus de la loi. J’engagerai toutes les procédures judiciaires nécessaires pour que la vérité éclate dans  cette affaire et que je sois rétabli dans mes droits. Ce qui est grave est qu’aujourd’hui, la Cbao est en train de passer outre la saisie conservatoire ordonnée par le juge d’instruction pour protéger mes droits et cherche à  m’expulser de ces immeubles, qui sont placés sous mes registres. Si c’était l’Etat qui avait pris ces biens, cela ne me ferait pas très mal parce que j’espère qu’un jour peut-être, un de mes fils pourra diriger ce pays. Je ne peux pas accepter que mes biens soient entre les mains des Marocains.  En tout cas, je voudrais avoir une rencontre avec la banque pour qu’elle me dise si le notaire a le droit de tripatouiller mes papiers. Pourtant, il a reçu pendant 3 ans ces papiers, mais il n’a jamais apporté de réponse. Les Marocains doivent savoir que la vie ne continuera pas ainsi. Je ne pas dois 5 francs à la Cbao. ­

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