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Le Sénégal dispose des moyens pour atteindre l’objectif des 90-90-90 du Sida attendu pour 2020, selon le directeur d’Enda santé. Daouda Diouf pense le Sénégal, qui est très attendu dans la sous-région ouest africaine, n’a pas d’autre choix que d’atteindre cet objectif.

Où en est le Sénégal dans la lutte pour l’élimination du Sida à l’horizon 2030 ?
Dans la lutte contre le Sida, on a un nouvel agenda, construit autour d’un objectif mondial qui est d’atteindre 90% des personnes vivant avec le Vih, qu’ils fassent un dépistage et sachent leur statut sérologique, que 90% des séropositifs puissent être soumis au traitement et que 90% de ceux qui sont sous traitement aient une charge minimale indétectable. Cela veut dire simplement que nous avons des objectifs ambitieux et nous allons les atteindre d’ici 2020. Le Sénégal n’a encore atteint ni la première catégorie ni la deuxième.

Ces objectifs seront-ils atteints puisque nous sommes à deux ans de 2020 ?
C’est dans deux ans et si vous enlevez les fêtes et tout, cela va arriver très vite et entretemps on a plusieurs agendas. En 2019 nous avons un agenda électoral, qui fait qu’il y aura aussi d’autres priorités. Si pour les autres pays, c’est dans deux ans, le Sénégal a moins de deux ans. Compte tenu de cet agenda et du temps court qui nous reste, le Sénégal doit adopter une stratégie d’accélération vers l’atteinte des 90-90-90, qui est la condition sine qua non pour arriver à l’élimination du Sida comme problème de Santé publique en 2030. Le Sénégal n’a certes pas atteint les 90-90-90, mais nous avons un certain nombre de populations et de régions où les progrès énormes ont permis de maintenir la prévalence relativement bas et de la baisser, y compris chez les travailleurs de sexe. Le Sénégal est un des rares pays à avoir accompli cela. Si nous continuons dans cette voie, en accélérant un peu la cadence, on peut arriver à l’atteinte des 90-90-90. Cela va être très difficile, ce ne sera pas évident, mais nous n’avons pas le choix parce que certains comme le Burkina Faso en Afrique de l’Ouest, sont en très bonne voie. Mais si l’on prend l’Afrique de l’Ouest globalement, qui est la région la plus en retard pour l’atteinte des 90-90-90, la seule région où nous avons un peu près de 30% d’accès au dépistage alors qu’on va vers les 90%, le Sénégal est en avant. Maintenant, le problème est que même si le Sénégal fait des efforts, il reste entouré de plusieurs pays, alors que la mobilité transfrontalière est assez importante. D’où la nécessité d’avoir une véritable dynamique régionale, une dynamique inter-pays pour aller vers l’atteinte des objectifs. C’est pour cela que le programme travaille non seulement avec le Sénégal mais aussi avec d’autres pays, parce que nous devons assurer une synergie dans la cadence et les progrès vers le 90-90-90.

Quelle est la prévalence du Sida au Sénégal ?
Elle est de 0,5% dans la population générale. Nous avons une prévalence d’un peu moins de 6% chez les travailleurs du sexe, alors qu’on a quitté 21% il y a quelques années. Donc des progrès énormes ont été faits. Les difficultés se situent maintenant au niveau des hommes qui ont des relations sexuelles avec des hommes, au niveau des détenus et au niveau des consommateurs de drogue. Les principales barrières pour l’accès au dépistage et au traitement, sont la stigmatisation, la discrimination et la peur chez les populations les plus touchées. Il faut qu’on réfléchisse sur comment créer un environnement favorable, pour que toute personne qui veut connaitre son statut sérologique puisse aller vers le dépistage sans crainte d’être stigmatisée, que toute personne séropositive, même dans un couple sérodiscordant, où l’un des partenaires est séropositif et l’autre séronégatif, que l’information puisse être partagée dans le couple sans que la femme en général ne craigne d’être expulsée de la maison. Ce sont des barrières sur lesquelles on doit travailler, mais on ne peut les lever que s’il y a une démarche conjointe, un mouvement dans lequel les réseaux, les professionnels de la communication, les Ong, le gouvernement, tout le monde, est impliqué. Nous tenons cet atelier pour avoir la même compréhension sur le lien qui existe entre les droits hu­mains, la peur, la stigmatisation, la discrimination et la barrière que cela constitue pour l’accès au dépistage et aux soins.

Où se situe le Sénégal par rapport à cet objectif de 90-90-90 qui doit être atteint dans deux ans ?
Pour le dépistage, on est à peu près à 65%. Nous avons la possibilité de l’atteindre mais l’accès au dépistage va déterminer l’accès au traitement, parce que le traitement est donné à ceux qui sont positifs. On a encore quelque 25 points et il faut qu’on pousse pour aller un peu plus loin. Aujourd’hui le Sénégal a tout, vraiment tout pour atteindre les 90-90-90.

Le Sénégal est en retard par rapport aux autres pays de la région ouest-africaine alors qu’il dispose des moyens pour atteindre les 90%. Quel est l’obstacle majeur ?
Il y a le Burkina, la Côte-d’Ivoire qui ont fait des bonds significatifs et sont en avance sur le Sénégal, mais pour les autres pays de l’Afrique de l’Ouest et du Centre, on est un peu en avance. Nous devons rattraper ces pays et nous avons tout pour les dépasser. Quand on se compare à des pays comme la Zambie, le Botswana…, dont certains ont déjà atteint les 90%, le petit pays que nous sommes, avec une prévalence très faible, avec quoiqu’on dise un système de santé qui marche assez bien, avec nos experts et la volonté politique très forte pour avancer sur ces questions, le Sénégal devrait pouvoir le faire.

Pourquoi on n’y arrive pas ?
Il y a un certain nombre de barrières sociologiques, culturelles, la discrimination, la stigmatisation, la peur, quand on est séropositif, de voir même son ami pour dire qu’on est séropositif. Il y a encore cette crainte dans la société sénégalaise qui fait que des personnes qui ont osé partager leur statut sérologique ont été victimes de discrimination et rejetées dans leur famille. Aussi longtemps qu’on aura ces barrières, les gens auront du mal à aller facilement vers les structures de dépistage. C’est ça véritablement la barrière fondamentale.

Que faut-il faire alors ?
J’insiste sur l’importance de la non-discrimination et la non-stigmatisation. Des personnes séropositives qui étaient sous traitement, ont du jour au lendemain abandonné leur traitement parce qu’il y a tellement de discrimination et de stigmatisation. Cela est quand même assez grave, dans un pays où le traitement et les infrastructures sont disponibles. Je crois également que le Sénégal est capable d’atteindre les 90-90-90 si nous levons toutes les barrières. Nous avons toute l’infrastructure et l’expertise pour atteindre cet objectif, il nous reste maintenant à lever toutes les barrières et à mobiliser toutes les forces pour cela. Le Sénégal est attendu dans l’atteinte de cet objectif. Tous les pays regardent le Sénégal pour voir si nous allons y arriver ou pas. Nous en avons les moyens et l’expertise, donc il faut se donner l’engagement et la volonté politique pour le faire.

Vous êtes optimiste ?
Au-delà d’être optimiste, je pense que le Sénégal ne pourrait pas en 2020, dire que je n’ai pas pu atteindre. Un pays aussi, c’est la réputation, ce sont les progrès réalisés, c’est aussi toutes les dispositions mises en place dans ce pays. Quoiqu’on dise, nous avons un système de santé qui fonctionne, les dépistages et les traitements disponibles et gratuits avec une forte contribution du gouvernement. Il reste simplement à identifier l’ensemble des barrières, à identifier les populations les plus touchées et à intensifier aussi les actions dans les régions les plus touchées que sont Ziguinchor, Kol­da, Sédhiou, Tambacounda et Kédougou où les prévalences sont plus élevées que dans le reste du pays.

Qu’est-ce qui explique la hausse de la prévalence dans ces régions par rapport au reste du pays ?
C’est vraiment une situation multifactorielle. D’abord, on n’avait pas une couverture complète de l’ensemble de la région de la Casamance en termes d’actions et de lutte contre le Sida, pour la situation sociopolitique qu’on a connue. Deuxièmement, ce sont des régions où il y a une forte mobilité transfrontalière, raison pour laquelle nous devons conjuguer nos efforts avec les autres pays. Troisièmement, ce sont des régions comme Tambacounda, Kédougou où les infrastructures sanitaires et le système sanitaire sont un peu plus faibles que dans le reste du pays. Quatrièmement, ce sont des régions où on n’a pas cette forte mobilisation des acteurs communautaires, parce que pour amener les tests de dépistage, pour amener l’accès au traitement le plus loin possible, discuter avec la population sur l’impact de la stigmatisation et de la discrimination, ce n’est pas au gouvernement de le faire mais à la Société civile, aux Ong et aux associations.

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