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Docteur Bakary Samb est revenu sur les propos du président Macky Sall lors du dernier Forum paix et sécurité en Afrique, qui s’est tenu à Dakar au début du mois de décembre dernier. Le président de la République avait agité, à l’époque, la réponse doctrinale comme une réponse au jihadisme. Pour le directeur de Timbuktu institut, l’observatoire des radicalismes et conflits religieux en Afrique, la seule réponse doctrinale ne saurait être efficace face à la montée du jihadisme chez les jeunes. Il propose au chef de l’Etat des politiques d’inclusion sociale. Une manière, selon lui, de donner aux jeunes en quête de sens, une chance pour affronter les défis du moment. Dr Samb a également mis en garde la société face aux propos de certains imams qui, maintenant, dénigrent les enseignements des chefs religieux. Il estime que c’est une stratégie coordonnée et mise en place pour s’attaquer aux confréries, qui sont le dernier rempart contre le jihadisme.

Lors du dernier Forum paix et sécurité, le Président Macky Sall avait demandé aux religieux de mettre à contribution la réponse doctrinale pour combattre le jihadisme. Mais vous trouvez que celle-ci n’est pas suffisante comme réponse…
La réponse doctrinale sans les politiques d’inclusion sociale reste inefficiente. Parce que la question du terrorisme ne peut pas se réduire à une question doctrinale. Il y a d’autres motivations. Récemment, une étude a été publiée dans le Nord Mali par l’Institut d’études de sécurité qui classait les motivations pour lesquelles les jeunes partaient sur les fronts jihadistes. La doctrine vient en 20ème position. Il y avait des motivations sécuritaires. Pour ce cas, il y a l’exemple des éléments du Mouvement de libération du Macina, qui sont allés rejoindre les gens de Al-Qaïda, parce qu’ils avaient besoin de se préparer pour apprendre à manier les armes pour se protéger des Touaregs qui leur prenaient leur bétail. Il y a l’exemple des jeunes du nord du Mali qui avaient rejoint les groupes armés pour des raisons pécuniaires.
Quant aux jeunes dans le bassin du lac Tchad,  ils rejoignaient Boko Haram suite à l’interdiction de la vente du poivron et du poisson par les autorités, croyant que c’étaient les sources de revenus de Boko Haram. L’orga­nisa­tion terroriste était devenue le premier employeur de la région. Donc, les motivations économi­ques sont là. C’est pourquoi j’ai dit que la seule réponse doctrinale, sans des politiques d’inclusion sociale, serait inefficiente.

Mais quand on évoque le terrorisme, on pense automatiquement à la religion musulmane…
C’est la manipulation des symboles religieux pour des raisons politiques et économiques. La religion a toujours servi d’alibi. Malheureusement dans les analyses, on a suivi une certaine tendance qui a mené beaucoup de chercheurs à aller dans le sens d’une sécurisation de la radicalisation alors que l’extrémisme violent tient plus du facteur religieux. Je ne le nie pas mais il est dû à d’autres facteurs économiques, sociaux qu’il faut régler pour trouver une solution plus globale que la seule réponse doctrinale.
Ces jeunes par cause de désespoir embarquent dans les bateaux ou dans des pirogues de fortune pour rejoindre l’Europe. Ces jeunes-là ne sont pas seulement en quête de sens mais aussi en quête de chance. Il faudrait qu’on leur donne la chance de s’insérer.
La récente étude que nous avons menée dans la banlieue a montré que 90% des jeunes rejettent le jihadisme et que 76% de ces jeunes en banlieue disent que s’ils connaissaient un jeune qui allait s’engager dans le jihadisme, ils allaient le décourager.
Par contre, la question du chômage reste cruciale à 36%. Plus de 60% des jeunes n’ont aucune activité socio-professionnelle et sont livrés à eux-mêmes. Il faudrait répondre à cette question sociale. Maintenant, la réponse doctrinale peut compléter et peut délégitimer le combat des jihadistes qui utilisent l’Islam qui n’a rien à voir avec le terrorisme et, en ce moment-là, la réponse doctrinale combinée à une réponse sociale par rapport à une demande sociale d’une jeunesse en quête d’avenir serait beaucoup plus efficiente.
Est-ce que cet amalgame entre la religion et le terrorisme n’est pas sciemment entretenu ?
Absolument. Ceux qui combattent l’Islam, les parties islamophobes en Europe, en France, aux Etats-Unis… Donald Trump s’est précipité pour dire après l’attaque contre Berlin que les musulmans ne cesseront d’attaquer notre civilisation chrétienne. Ce sont en même temps les djihadistes eux-mêmes et les tenants  de la guerre des civilisations et du choc des cultures, ceux-là ont tout intérêt à ce que la religion soit un facteur central. Partant de ce postulat, s’arcbouter sur la seule réponse doctrinale serait une manière de réduire le terrorisme à une question religieuse, islamique et là c’est dangereux.

Vous dites qu’il faut une inclusion sociale mais, apparemment, cette solution est reléguée au second plan par les gouvernements qui ne parlent que de cette réponse doctrinale ?
C’est là le plus dur dans le combat. Le plus aisé, c’est d’entrer dans la rhétorique des jihadistes. Et je suis d’accord, il faut un contre-discours à la radicalisation. Il faut que les Oulémas puissent répondre pour dire que ceci n’a rien à voir avec l’Islam mais procède d’une manipulation des symboles de l’Islam. Mais il ne faut pas s’arrêter là. Il y a des causes structurelles que sont le chômage, la pauvreté, le désœuvrement  de ces jeunes-là.

Dernièrement au Sénégal, on a parlé du terrorisme à tout va. On l’agite au-dessus de nos têtes comme pour nous faire peur. Est-ce qu’on n’est pas en train d’exagérer dans le discours…
Une telle perception est dangereuse. Il ne faut pas tomber dans le déni. Quand j’ai fait le premier rapport, en 2013, sur le radicalisme religieux et la menace terroriste au Sénégal, je devais être le seul à penser cela. C’est après qu’on a découvert que certains Imams et jeunes avaient rejoint l’Etat islamique et que le retour de ces jeunes poserait problème. Il y a une réalité du terrorisme. Maintenant, il faudrait que cette menace soit prise au sérieux par, d’abord un travail de prévention en amont, mais aussi un travail de réintégration, parce que ces jeunes-là ont besoin d’être réhabilités par une inclusion sociale.
Le Sénégal faisant partie de la catégorie des pays qui offrent une approche prospective, on n’est pas un pays qui est sous pression comme la Mauritanie, le Niger ou le Tchad. On a encore le temps de réfléchir. Ce pays devrait valoriser la construction des résiliences communautaires en s’appuyant sur les religieux, la société civile, les femmes et nos cultures traditionnelles et la prévention.

 Il y a l’Imam de la Mos­quée Al Falah qui a récemment dit que la célébration du Maoulid relè­ve du bida (de ce qui est profane). Est-ce qu’on devrait se méfier de ce genre de propos qui remettent en cause les actes de nos chefs religieux ?
De telles paroles ne sont pas à prendre comme étant des propos isolés. Cela relève d’une stratégie globale de reconquête de l’espace sénégalais, de vouloir terrasser les confréries tel qu’elles le disaient dans les années 90. Ce n’est pas un acte isolé. Cela a commencé dans les cités comme Touba où ils sont en train de dénigrer l’enseignement de Chei­kh Ahmadou Bamba. Der­niè­rement, c’était à Rufisque, des mouvements empêchaient des fidèles de la confrérie tidjanya de vouloir faire leur Wazifa dans la mosquée, au point d’en venir aux mains. Et tout récemment aux Parcelles Assainies, ils ont voulu s’attaquer aux gens qui lisaient des khassaîdes de Seri­gne Touba en disant que cela ne servait à rien et que ces khaîssades ne faisaient pas partie de l’Islam.
Les propos de l’Imam de la mosquée Al Falah sont à prendre très au sérieux, parce que cela relève d’une stratégie globale de dénigrement dont l’objectif final est de venir à bout du système confrérique, qui est notre rempart contre le terrorisme, et de vouloir imposer d’autres visions qui, dans des pays, ont amené la destruction des mausolées de Tombouctou.

Quelle doit être la posture de l’Etat à ce sujet ?
L’Etat joue son rôle de maintien de la paix. On a entendu Macky Sall lorsque quelqu’un s’est attaqué virulemment à la famille de Serigne Touba. On a aussi vu les mesures qui ont été prises et les initiatives prises avec nos forces de défense et de sécurité, avec le commandement territorial. Mais on devrait redoubler de vigilance face à de tels discours qui ne sont pas encore de la violence physique mais qui sont de la violence symbolique. Car ces gens qui développent un tel argumentaire n’ont pas encore les moyens de la violence physique et il faudrait trouver des solutions avant que cela n’arrive.

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