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Né en 1947 à Dakar, Oumar Dioum fut le premier étudiant sénégalais diplômé en ingénierie mathématique à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne en 1974. Titulaire d’un doctorat de 3e cycle en économie mathématique, en économétrie à l’Université Paris Panthéon Sorbonne en 1978, et d’un PhD à l’Ecole polytechnique de Montréal en 1992, Dr Dioum a reçu plusieurs distinctions relatives à son combat pour la réhabilitation de l’histoire des Noirs. Auteur du livre «Inventeurs et héros noirs», édité en 1998 à Montréal, et «Lumières noires de l’humanité», paru en 2010, Dr Dioum aborde dans cet entretien l’idéologie de Thierno Souleymane Baal, l’artisan de la Révo­lution torodo de 1776. Militant infatigable de la cause et du mouvement des Noirs, il prêche pour une revalorisation du legs de Thierno Souleymane Baal.

Qu’est-ce qui a amené un scientifique comme vous à s’intéresser à l’histoire ?
C’est parce que j’ai suivi une formation à la fois classique et scientifique. Je m’intéresse aussi bien à l’histoire qu’aux sciences exactes. Et en tant que militant «Cheikh Antaiste» (Ndlr : de Cheikh Anta Diop), j’ai toujours retenu ce qu’il disait : «Un peuple qui n’a pas de conscience historique n’est qu’une population.» Pour avoir enseigné la statistique pendant plusieurs années, je peux vous dire qu’une population est définie comme étant un ensemble, un conglomérat d’individus qui ont des caractéristiques communes. Quand vous prenez un ensemble de zèbres, d’éléphants, de tigres, de lions, c’est une population. Un Peuple qui n’a pas de conscience historique est donc comparable à un ensemble d’animaux. Je m’intéresse à l’histoire, à mon histoire et je garde toujours en tête ce que ma grand-mère me disait : «Oumar neddo so maddji ngonga moum maddji» (Ndlr : Un homme qui a perdu ses origines et un homme perdu). Donc même étant en Amérique du Nord, j’ai toujours été un militant du mouvement Black history (l’histoire des Noirs) et de la réhabilitation de l’histoire des Peuples africains et afro-descendants. De tous ces descendants d’Africains qui ont été transplantés de gré ou de force depuis le continent africain vers d’autres lieux dans le monde, en particulier les victimes de la Traite négrière comme les Africains-Américains, les Haïtiens, les Dominicains, les Afro-Cubains… Et c’est dans ce cadre que j’ai mené plusieurs recherches sur la question et publié les livres Héros noirs, et Lumières noires de l’humanité.

Dans ce dernier livre, vous parlez de Thierno Souley­mane Baal, père de la Révolution torodo. Qui était cet homme pour vous ?
Thierno Souleymane Baal, je l’ai rencontré par hasard au Canada. Il a fallu que j’aille au Canada pour être informé sur l’Almamiyya du Fouta Toro. C’est là-bas que j’ai appris qu’il y a eu en 1776 au Fouta Toro une révolution qui a été menée par une classe paysanne… J’ai su par la même occasion la définition du mot Torodo : c’est-à-dire un travailleur de la terre, islamisé, lettré et militant des droits de l’Homme. J’ai appris que cette révolution de 1776 avait donné naissance au premier Etat organisé du monde. Je le dis à la page 70 de mon livre Lumières noires de l’humanité, dans le chapitre dédié à Abdoul Kader Kane, premier Almamy du Fouta. Thierno Souleymane Baal était l’idéologue du mouvement, nul n’était mieux placé que lui pour devenir Almamy, mais il a laissé le pouvoir à Abdoul Kader Kane. Pour lui, le combat contre les Maures qui faisaient payer un lourd tribut au Fouta était encore plus important. C’était un homme désintéressé, ce n’était pas un «pouvoiriste», il était un patriote, un panafricaniste. C’est l’un des plus grands hommes de l’histoire de l’humanité.

Qu’est-ce qui fondait la pensée de Thierno Souley­mane Baal et de l’Alma­miyya du Fouta ?
Toute la philosophie et la pensée de Thierno Souleymane Baal se résument à la déclaration de ce qu’il a fait à Seno Palèl en 1776 et que je rapporte dans Lumières noires de l’humanité. Il disait ceci : «La victoire est avec les patients. Moi je ne sais pas si je trouverai la mort dans ce combat (combat contre les négriers de Saint-Louis et contre les Maures de Mauritanie, les complices de ceux qui dirigeaient le Fouta pour vendre les Foutankobés comme esclaves pour la Traite négrière atlantique), mais si je meurs, retenez bien : 1- Prenez pour chef un imam savant, scrupuleux et honnête, qui n’aime pas le pouvoir pour le pouvoir ; 2 – après l’avoir élu, si vous le voyez s’enrichir outre mesure, destituez-le, enlevez-lui ces biens mal acquis ; 3 – S’il (cet imam) refuse son évocation, combattez-le et chassez-le afin qu’il ne laisse point à ses descendants un trône héréditaire ; 4 – Elisez pour le remplacer un autre imam, homme de science et d’actions et de n’importe quelle origine sociale ; 6 – Ne laissez pas le trône comme monopôle d’une même tribu (ethnie), car si vous le faites, il se transformera en bien héréditaire ; 7 – Que quiconque le mérite devienne votre roi ; Ne tuez ni enfant ni vieillard ; Que nul d’entre vous ne mette à nu une femme. Si on le fait, ce sera un scandale pire que le meurtre.» Voilà de façon résumée le fondement idéologique de la révolution de 1776 au Fouta.

Que faudrait-il retenir de cette déclaration ?
On vient aujourd’hui nous donner des leçons de bonne gouvernance jusque chez nous. On vient nous vendre très souvent des choses comme si ça était inventé ailleurs, alors qu’elles existaient bien chez nous. C’est parce que nous ne connaissons pas très bien notre histoire. Thierno Souleymane Baal avait tout résolu depuis 1776. Cheikh Moussa Camara, l’auteur de Zouhouroul bazatine (Florilège au jardin de l’histoire des Noirs), disait dans son livre que le Sénégal se doit d’être fier d’un de ses plus illustres fils, Souleymane Baal. Dire que ces belles idées démocratiques et progressistes ont été émises en 1776, bien avant la Révolution française de 1789, et qu’on nous parle aujourd’hui de démocratie ! Thierno Souley­mane Baal avait bien dit en 1776 : «Elisez un imam, homme de science et d’actions et de n’importe quelle origine sociale ; Ne laissez pas le trône comme monopôle d’une même tribu (ethnie), car si vous le faites, il se transformera en bien héréditaire ; Que quiconque le mérite devienne votre roi !» N’est-ce pas cela la démocratie ? La méritocratie ! Cette déclaration résout même le problème de la dévolution monarchique que nous avons vécue il y a 5 ans au Sénégal et la question de l’alternance et du nombre de mandat. La seule fois où un Almamy l’a été deux fois consécutivement, c’est Youssouf Ciré Abba Ly. «Ne tuez ni enfant ni vieillard !» Ce n’est pas ça les droits de l’enfant ? Il suffit de replonger dans l’histoire, de réactualiser l’héritage pour faire, comme le disait Jean Jaurès : être fidèle au foyer des ancêtres, ce n’est pas en garder les cendres, c’est en maintenir la flamme allumée.

Quels impacts la Révo­lution torodo et l’Alma­miy­ya ont eu au Fouta et en dehors ?
La Révolution torodo de 1776 a renversé la dynastie des Deniyankés, des féodaux qui, de concert avec leurs complices maures et négriers de Saint-Louis, vendaient leurs propres compatriotes comme esclaves. L’Almamiyya a duré 1 siècle (de 1776 à 1881), mais dès leur accession au pouvoir, les Almamys ont fait en sorte d’éradiquer la Traite négrière au Fouta Toro. (C’est-à-dire 13 ans avant la Révolution française de 1789). Beaucoup ont fait l’éloge de l’Almamiyya au 18e siècle, C’est le cas d’un Suédois qui disait en 1787-1788, à propos de la conduite du roi-Almamy, ceci : «…Il s’est rendu tout à fait indépendant des Blancs. Il a non seulement défendu la traite des esclaves dans ses Etats, mais en 1787, il n’a même pas voulu permettre aux Français de faire passer par ses Etats les captifs du Galam (région de Bakel). Il rachète ses propres sujets lorsqu’ils ont été pris par les Maures et les encourage à élever des troupeaux, à cultiver la terre et à exercer leur industrie de toutes les manières.» Un explorateur français qui passa au Fouta, 12 ans après la mort de Abdoul Kader Kane, disait la même chose : «Ils ont un esprit national. Ils ne vendent jamais les leurs et les rachètent lorsqu’un des leurs est vendu.» Pour vous dire que la Révolution torodo a connu un retentissement au-delà même des frontières du Fouta. L’Almamiyya a permis de sauver plusieurs esclaves et pas seulement musulmans, mais aussi il s’est répandu dans le reste du territoire. Influencé par les idées généreuses de l’Almamiyya du Fouta, le damel Birima Fatma Thioubou confisquait les fusils et chevaux des ceddos à l’approche de chaque hivernage et leur disait d’aller cultiver «boulène fab allalou diambour, boulène nangou diabarou diambour» (n’arrachez point le bien d’autrui, ni sa femme). Quand El Hadj Omar est revenu de la Mecque en 1840, pour rectifier les errements des dirigeants de l’époque, il leur a dit : «Vous mangez et buvez l’injustice comme des infidèles.» C’était pour continuer ce mouvement de Thierno Souleymane Baal qui était le condisciple de son père à l’Université de Pire.

L’héritage de Thierno Souleymane Baal est-il bien sauvegardé aujourd’hui ?
Les Sénégalais ignorent tout de Thierno Souleymane Baal et de la révolution qu’il a menée au Fouta en 1776. Il y a un silence assourdissant, ahurissant et abrutissant autour de la révolution de Thierno Souleymane Baal. Je ne sais pas pourquoi. En 1998, Elikia Mbokolo, un grand historien, un historien émérite, écrivait dans Le Monde Diplomatique d’avril 1998 un article sur les résistances à la Traite négrière et avait omis de parler de Thierno Souleymane Baal et la révolution de 1776. Comment se fait-il que Mbokolo ignore une telle révolution ? Pourquoi les Sénégalais ignorent Thierno Souleymane Baal ? On célèbre l’Almamy du Fouta et la Révolution torodo même au Togo. Un romancier togolais a écrit une pièce de théâtre en hommage à l’Almamy du Fouta et est même prêt à ce qu’elle soit jouée au Sénégal. Il ne demande aucun droit d’auteur. Pourquoi au Sénégal aucun lycée public, aucune rue, aucune université ne porte le nom de Thierno Souleymane Baal ? Le minimum c’est qu’on le fasse connaître dans son pays et de bâtir un amphithéâtre à son nom, comme on l’a fait avec l’amphithéâtre Khaly Amar Fall.

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