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C’est un maire qui ne met de gants quand il relate le désarroi des populations de sa commune de Djibanar dans le département de Goudomp, région de Sédhiou. Dans cet entretien au sortir d’un atelier tenu à Ziguinchor axé sur les défis sécuritaires en Casamance, Ibou Diallo Sadio considère que les réactions de l’Etat sont souvent très timides face aux interpellations des populations et des élus locaux par rapport à leurs besoins de survie face aux défis sécuritaires et économiques.

Veuillez nous présenter la commune de Djibanar que vous avez l’honneur de diriger depuis les élections locales de 2014.
La commune de Djibanar comprend 29 villages, parmi lesquels, 23 ont disparu, les populations se sont déplacées du fait des exactions qu’elles subissaient de la part de bandes armées. Il ne reste que 6 villages. 3 villages sont en profondeur : il s’agit de Kounayang, Kloniya et Bafata. 3 sont installés sur la Rn6 : il s’agit de Djibanar, chef-lieu de commune, Birkama et Ba­con­ding.
C’est en même temps un chef-lieu d’arrondissement qui polarise 7 autres communes. Des communes qui sont pour la plupart frontalières à la Guinée Bissau. C’est le plus grand arrondissement dans le département de Goudomp.

Qu’est-ce qui empêche les 23 autres villages d’être repeuplés puisqu’une accalmie est constatée dans le crépitement des armes.
Ce sont des villages déplacés du fait de la crise. La situation d’insécurité est toujours là. A un moment donné, les villages subissaient des attaques. Même le village de Kloniya s’était déplacé. Les populations ont pris leur destin en mains pour revenir. Le village de Bafata n’allait pas exister n’eut été l’Armée. Prenez le cas du village de Kounayang, à un moment donné, pratiquement toutes ses populations s’étaient installées à Djibanar. Avec les moments d’accalmie intermittents, les populations sont revenues. Mais il y a des villages qui ne se sont plus réinstallés depuis leur départ. Ce sont des villages qui sont sous le contrôle des bandes armées. Leurs terres sont occupées par des bandes armées qui exploitent leurs productions d’anacarde, leurs productions de mangues, et j’en passe. Voilà la situation de détresse dans laquelle se trouve la commune de Djibanar. La plupart des déplacés sont à Djibanar, certains sont à Goudomp, le chef-lieu du département, d’autres ailleurs dans la région et d’autres encore en Guinée-Bissau, et ont le statut de réfugiés et ils sont sous le contrôle et le suivi du Hcr (Haut-commissariat aux réfugiés). Jusqu’au moment où je vous parle, ces villages ne sont plus là. Leurs habitants parfois, prennent le risque d’y retourner pour cueillir leur anacarde ou les mangues.

C’est dire que la sécurité n’est pas encore au rendez-vous dans votre commune
La situation sécuritaire n’est pas encore rassurante. Il faut avoir le courage de le dire. Les populations ne sont pas accompagnées. Beaucoup de gens veulent retrouver leur patelin mais il n’y a pas de mesures d’accompagnement de la part de l’Etat. Dans ces conditions, il est suicidaire de s’aventurer à repeupler les villages abandonnés. Régu­lièrement, il y a des vols de bétail, donc il y a encore des bandes armées qui écument la zone, qui rackettent les populations. Il y a souvent des enlèvements de jeunes à bord de motos. Leurs terres sont occupées par des bandes armées. L’Etat est au courant mais garde un silence incompréhensible. L’autre élément, c’est que les populations bissau-guinéennes viennent occuper nos terres, nos rizières, et les exploitent contre la volonté des propriétaires. Récemment, j’ai alerté qui de droit. Je suis allé moi-même constater cela. J’ai trouvé des femmes qui étaient dans des rizières appartenant aux Séné­galais. Elles travaillent sous la surveillance d’hommes, certainement armés. Les Bissau-guinéens ont fait une incursion dans les terres sénégalaises sur plus d’1 km. Vous voyez ces risques. Sans compter l’agression faite sur la forêt classée de Bafata. J’informe, j’alerte, j’écris ; mais aucune autorité compétente ne semble être assez sensible à cette situation.

Quid des défis du développement de la localité. Comment vous-y prenez-vous dans ces conditions ?
Les autochtones ne sont pas à l’abri des dangers. Tout le temps, ils sont en danger. Victimes d’exactions, avec des moments de courte accalmie. C’est l’éternel recommencement. Leur bétail volé, leurs terres reprises. Nous avons tenté une petite diplomatie locale, qui marche tant bien que mal. Mais j’ai toujours proposé qu’on mette un consulat de la Guinée à Gou­domp, et un autre du Sénégal à Ngoré en Guinée. Je crois que cette forme de diplomatie pourrait apaiser l’environnement. Si vous allez pour des négociations en Guinée vous avez difficilement des interlocuteurs. La Guinée n’est pas comme le Sénégal. En Guinée, il n’y a pas de maires. L’autorité compétente c’est le sous-préfet, le préfet ou le gouverneur. La Guinée n’a pas une politique de décentralisation à l’image du Sénégal. Le sous-préfet a pour interlocuteur son homologue. Nous élus locaux, nous parlons directement aux populations. On a mis en place des structures transfrontalières dans le cadre du dialogue entre les populations des 2 pays, des Cgp (Comité de gestion de paix) mis en place. Ils ont la possibilité d’être là pour harmoniser en cas de conflit entre les populations de part et d’autre de la frontière. Mais jusque-là l’Etat ne se sent pas. L’Etat brille par son absence dans la zone. Les Ong ont fait beaucoup d’efforts, continuent à faire de bonnes choses pour les populations. C’est le cas pour ma commune, de l’Ong Afrique-Enjeux et de Casades. Mais l’Etat est absent, sinon, timidement présent.
De l’autre côté, on sent l’implication de l’armée bissau-guinéenne auprès de ses compatriotes. Ce qui n’est pas le cas chez nous.

Comment voyez-vous le rôle que devrait jouer l’Etat pour la résilience des populations aussi impactées que celles de la commune de Djibanar par la rébellion armée ?
L’Etat doit renforcer le dispositif de sécurité. Je disais tantôt, à titre de comparaison avec Vélingara que je connais bien, il y a des postes transfrontiers des Forces de défense et de sécurité. Il y a le suivi des frontières, la mobilité des personnes et des biens est contrôlée dans l’autre partie de la région de Casamance. Ce qui n’est pas le cas chez nous. Vous quittez Ziguinchor jusqu’à Kolda, vous n’avez aucun poste installé au niveau des frontières. Même les bandes armées ont conscience que la zone est dans une situation de porosité extrême, à la merci des bandes armées. L’Etat doit marquer sa présence de manière plus visible. Pour que les populations puissent circuler librement. Si tel n’est pas le cas, il n’y a pas de contrôle. On ne sait pas qui entre, qui sort, à quelles fins. Dans le département de Vélingara existent aux frontières des postes de police, de gendarmerie et de la Douane. Vous avez même les militaires. Nous demandons la présence de l’Etat au niveau des frontières. Les Bissau-guinéens le font. Si vous franchissez le territoire sénégalais, vous vous rendez compte que, à chaque coin de rue, vous trouvez des militaires. Si le vol de bétail a repris à des proportions que l’on connait, c’est qu’il n’y a pas de contrôle à nos frontières avec la Guinée-Bissau. Nous ne savons rien des clauses qui sont signées entre le Sénégal et la Guinée-Bissau en matière de sécurité, mais si ça continue comme ça, on est loin du développement économique et social dans notre département.

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