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Depuis 1960, le Sénégal et le Japon entretiennent des relations diplomatiques stables et suivies. Pourtant, la perception de l’Empire du Soleil Levant reste encore floue au pays de la «Teranga», comme sont faibles les relations économiques. L’ambassadeur du Japon à Dakar, son Excellence Tatsuo Arai, saisit ici l’occasion offerte par la célébration de ces soixante années de relations, pour lever, dans Le Quotidien, certains coins d’ombre et montrer le dynamisme d’une coopération en croissance continue.

Le Japon et le Sénégal célèbrent cette année, 60 années de relations ininterrompues. Pourtant, on a le sentiment que sur le plan économique, les choses pour raient être encore meilleures. Est-ce à dire que c’est plus les bons rapports diplomatiques qui sont privilégiés ?
Le partenariat entre le Japon et le Sénégal, nourri par des relations d’amitié de 60 ans, s’étend à divers domaines, non seulement sur le plan diplomatique mais également sur celui de la coopération au développement, les échanges sportifs et culturels, etc. Il est vrai que les relations économiques restent à être approfondies davantage. Le renforcement des échanges sur le plan économique est ainsi une des priorités pour l’ambassade du Japon. La visite en février 2020 d’une mission pour la promotion des investissements au Sénégal, incluant 20 entreprises japonaises spécialisées dans différents domaines (commerce, finance, énergie, construction, agriculture, Ict, éducation, etc.) et dirigée par le Vice-ministre parlementaire chargé des Affaires étrangères, montre bien la détermination du Japon à renforcer les relations économiques sur le plan à la fois public et privé.

Sur les échanges écono­miques, la balance penche fortement en faveur du Japon. L’Asepex (Agence sénégalaise pour la promotion des exportations) note qu’en 2018, le Sénégal a importé pour plus de 142 millions de dollars américains de produits japonais, et n’a exporté que 12 millions 200 mille dollars de produits dans l’autre sens. Est-ce qu’il  y a de part et d’autre des initiatives pour encourager plus d’exportation de produits du Séné­gal ?
Durant la visite de la mission économique en février de cette année, la première édition du Comité économique Japon-Sénégal pour la promotion des investissements s’est tenue sous la présidence de Son Excellence Monsieur Amadou Hott, ministre de l’Economie, du plan et de la coopération et moi-même. De plus, plusieurs séminaires pour la promotion des investissements, y compris des présentations de la part des deux parties, une visite à la zone économique spéciale de Diamniadio, des réunions B to B et une réception pour l’établissement de réseaux d’affaires ont été organisés. Je suis convaincu que les participants japonais se sont rendu compte durant leur séjour, du haut potentiel commercial du Sénégal et de ses produits locaux.
En plus, la Jetro (Organisation japonaise du commerce extérieur) coopère étroitement avec l’Asepex afin de promouvoir la participation des entreprises sénégalaises à «Foodex Japan», la plus grande foire internationale dans la région de l’Asie qui se tient annuellement au Japon. C’est une grande opportunité de faire connaître des produits locaux sénégalais au Peuple japonais, de susciter les intérêts des entreprises et des investisseurs japonais, et de promouvoir ainsi l’exportation des produits du Sénégal vers le Japon et d’autres pays en Asie.
Je souhaiterais également vous présenter un bel exemple de l’initiative privée. Il s’agit d’une Pme japonaise Orita­ma, qui a proposé une solution pour la promotion de l’exportation de «super-food» sénégalais (poudre de baobab, moringa et hibiscus) en utilisant sa propre technologie d’emballage de haut niveau, après avoir effectué des missions d’études sur place, avec un financement de la Jica (Agence japonaise de coopération internationale) dans le cadre de son programme d’appui aux Pme japonaises à exporter leurs expertises vers des pays en voie de développement, dont le Sénégal. Après la phase-pilote financée par la Jica en 2017, ladite société a continué d’importer ces produits locaux en partenariat avec des producteurs locaux. Je crois que l’accumulation de cette sorte de partenariat public-privé est un autre moyen efficace pour la stimulation des échanges commerciaux.

Si la coopération écono­mique se porte bien entre les 2 pays, elle se caractérise surtout par l’aide et l’assistance du Japon au Sénégal, dans plusieurs domaines. Mais on ne trouve quasiment pas d’investisseurs japonais importants au Sénégal. Le Sénégal n’a-t-il vraiment rien qui puisse intéresser les Japonais ? Sinon, quels sont les blo­cages à l’investissement des entreprises japonaises au Sénégal ?
Tout d’abord, je souhaiterais souligner qu’une des particularités de l’assistance publique au développement du Japon est qu’elle met l’accent sur la coopération technique via la personne, notamment le transfert de technologie à travers la formation. Le Centre de formation professionnelle et technique (Cfpt) Sénégal-Japon est un des meilleurs exemples. Par conséquent, notre coopération a beaucoup contribué à aménager un environnement favorable pour les investisseurs.
Pour répondre à votre question sur les blocages pour l’investissement, je dirais qu’il n’existe pas de vrai «blocage» malgré quelques «défis» pour l’amélioration de l’environnement des affaires. C’est plutôt une question de «connaissance», à mon avis. Il est vrai que les entreprises japonaises ne détiennent pas suffisamment d’informations sur le Sénégal (voire sur l’Afrique de l’Ouest francophone en général) comme destination pour leurs investissements, ceci en raison sans doute de la distance géographique et de la barrière de la langue. Mais cela ne veut pas dire que les investisseurs japonais ne s’intéressent pas au Sénégal. Plusieurs entreprises japonaises telles que Mitsubishi Corp., Komatsu, Kagome et Dai Nippon Construction se sont déjà installées à Dakar depuis des années. En plus, la mission en février que je viens d’évoquer a été réalisée en réponse à de fortes demandes de la part du secteur privé japonais qui manifeste de plus en plus d’intérêt pour la croissance potentielle du Sénégal, y compris la stabilité politique, une bonne situation sécuritaire, la réputation d’un bon environnement commercial et l’exploitation du pétrole et du gaz. Suite à la mission, certains participants tels que Dive into Code (éducation d’Ict) et Sucrecube/Tumiqui Japon (Ict et énergie solaire) ont déjà conclu des contrats avec des entités sénégalaises. Notre am­bassade échange régulièrement avec des autorités compétentes du Sénégal afin de concrétiser des idées exprimées par le côté sénégalais, telles que la création d’une zone économique exclusive et d’un guichet unique au sein de l’Apix spécialement dédié au Japon, afin de faciliter davantage les investissements et les échanges commerciaux entre les deux pays.

Les Sénégalais aussi ont besoin de mieux connaître le Japon. Les signes visibles de la coopération japonaise au Sénégal sont surtout la Maison de la Rts (Radio-Télévision du Sénégal), le Cfpt (Sénégal-Japon), ou les volontaires de la Jica. Après 60 ans de relations, quels autres éléments pourraient encore afficher le bon état des rapports entre les deux pays ?
Le Principe directeur (objectif global) de la politique d’assistance du Japon pour le Sénégal est «apporter une aide équilibrée entre le développement économique et le développement social, contribuant à la stabilité et au développement de la région de l’Afrique de l’Ouest». Ce principe a été adopté en 2012 après le dialogue entre les différents ministères concernés du côté sénégalais, le gouvernement et l’ambassade du Japon et la Jica, et ce à travers deux domaines principaux d’intervention.
Dans le domaine de l’appui à la croissance économique durable, quelques projets de renforcement du fonctionnement urbain de Dakar sont en cours. Par exemple, le projet de construction de l’usine de dessalement de l’eau de mer aux Mamelles permettra le renforcement de la capacité de fourniture et la diversification des sources de l’eau, et ainsi l’amélioration de l’accès à l’eau potable sûre. Comme programme d’appui à l’amélioration de l’économie rurale, la Jica déploie, entre autres, la coopération technique visant à améliorer la productivité de la riziculture dans les aménagements hydroagricoles dans la vallée du fleuve Sénégal.
Par ailleurs, dans le domaine de l’amélioration des services sociaux de base, plusieurs projets de l’appui financier et de la coopération technique ont été réalisés et sont en cours, dans le cadre du programme d’appui à la couverture santé universelle (Uhc), qui est une des priorités de son Excellence le Président Macky Sall.
Je souhaiterais également saisir cette occasion pour présenter notre appui à la lutte contre le Covid-19 au Sénégal. Jusqu’à présent, le Japon a octroyé plus de 10 milliards de F Cfa, via la contribution au Force-Covid-19, la fourniture des équipements médicaux et kits sanitaires, l’aide alimentaire, l’appui aux projets de l’Unicef et la sensibilisation en différentes langues locales. Nous souhaitons continuer tous nos efforts pour soutenir le gouvernement et le Peuple sénégalais, afin de surmonter ensemble ce grand défi sans précédent.

Comme beaucoup d’au­tres pays développés, le Japon réunit régulièrement les pays d’Afrique à travers la Conférence de Tokyo sur le développement de l’Afrique (Ticad). Quel est pour le Japon, l’élément important dans la tenue de ces conférences ? Pourrait-on espérer un jour voir une Ticad organisée en terre africaine ?
Tout d’abord, permettez-moi de vous rappeler que le processus de la Ticad a débuté en 1993, comme le pionnier d’un forum international spécialisé dans le développement de l’Afrique. Depuis toujours, la Ticad a proclamé l’importance de «Owner­ship» et «Partnership», c’est-à-dire l’appropriation par les pays africains du développement de leur continent et le partenariat avec différentes entités (organisations internationales, Société civile, entreprises privées, etc.).
L’organisation de chaque session de la Ticad et des réunions ministérielles de suivi se déroule sous la forme d’un dialogue régulier avec les co-organisateurs (Comité de l’Union africaine, le Pnud et la Banque mondiale), et les voix des pays partenaires africains sont toujours prises en compte lors du choix des dates, lieux, ainsi que les slogans et les sujets principaux de chaque session. La décision prise par le Premier ministre Abe en 2014, en réponse à la demande exprimée par les pays africains, d’organiser la Ticad tous les trois ans alternativement en Afrique et au Japon à partir de 2016 (au lieu de tous les cinq ans au Japon jusqu’à la Ticad V en 2013), est une preuve de cet esprit d’appropriation. En effet, la Ticad VI en 2016 s’est tenue à Nairobi, et la prochaine Ticad VIII est attendue à Tunis en 2022. J’espère qu’elle se tiendra un jour ici à Dakar.
En plus, notamment depuis la Ticad IV en 2008, le partenariat avec le secteur privé occupe une place majeure. Lors de la Ticad VII en 2019, la promotion du business était positionnée au cœur de la discussion, et un grand dialogue public-privé s’est tenu avec la participation de plus de 300 entreprises japonaises et plus de 100 entreprises africaines ou des pays tiers. A l’occasion de «Japan Africa Business Forum», 110 MOU visant à promouvoir le business entre le Japon et l’Afrique ont été signés. La mission venue au Sénégal que j’ai évoquée tout à l’heure, a été effectuée dans le cadre du suivi de cette initiative de la Ticad7.

S’il est vrai que le coronavirus a certainement perturbé la célébration de ces 60 ans d’amitié, on peut penser que votre ambassade va prévoir néanmoins de marquer cet anniversaire. Quel sera pour vous le moyen le plus digne de célébrer cette étape ?
L’année commémorative 2020 a connu un excellent départ par le lancement du logo du 60ème anniversaire qui symbolise bien l’amitié de deux pays, suivi par la visite de la mission économique en février hautement appréciée par le côté sénégalais. Mal­heureusement, les évènements commémoratifs qui devaient les suivre, tels que l’exposition de poupées traditionnelles japonaises ou concerts de tambours japonais ont étés annulés en raison de la pandémie. Nous comptons organiser des évènements semblables au cours de l’année 2021, si la situation nous le permet.
En plus, étant donné les restrictions sur les déplacements et les rassemblements, je crois qu’il est important de diffuser largement l’information sur le Japon et sur ses relations d’amitié avec le Sénégal via différents médias. Je suis convaincu que la série du programme «Spécial Japon» de la Rts, réalisée en collaboration avec le ministère des Affaires étrangères du Japon et diffusée continuellement depuis août dernier, contribue à approfondir la compréhension du Peuple sénégalais sur notre pays.

Depuis plusieurs années, l’ambassade du Japon encourage la connaissance de la culture japonaise par le concours annuel de haïku. Paradoxalement, les cours de langue japonaise ne semblent pas privilégiés. Est-ce un choix délibéré ?
La langue japonaise occupe bien sûr une place importante de notre culture, même si les occasions de son apprentissage restent limitées en Afrique. Je souhaite que plus d’institutions sénégalaises introduisent le cours du japonais, et pour cela, il est impératif d’accroître l’intérêt et la compréhension des jeunes sur le Japon.
Les évènements culturels organisés par l’ambassade du Japon, comme le concours de haïku, le festival de cinéma japonais ou les coupes de l’ambassadeur de Judo et Karaté sont des moyens effectifs pour réaliser cet objectif. J’espère que les Jeux Olympiques de Tokyo en 2021 seront une autre occasion pour nos amis sénégalais de découvrir le Japon et d’être motivés pour apprendre la langue japonaise.

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