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Irène Mingasson, ambassadeur de l’union Européenne au sénegal

Dans le cadre de son plan d’action visant à soutenir les dispositifs mis en place par ses pays partenaires dont le Sénégal, pour faire face au Covid-19, l’Ue a mobilisé un appui financier global de plus 15,6 milliards d’euros. Sur cette enveloppe, 3,25 milliards d’euros sont destinés à l’Afrique, pour appuyer les Etats du continent à faire face, non seulement aux besoins immédiats en matière de soins de santé, mais également aux conséquences économiques et sociales de la pandémie. Dans cet entretien, Irène Mingasson, ambassadrice de l’Union européenne au Sénégal, affirme aussi que «l’exécutif européen s’est engagé à examiner les demandes des pays africains pour l’annulation de la dette».

Le monde est actuellement secoué par le Covid19. En tant qu’ambassadrice de l’Union européenne au Sénégal, quelle lecture faites-vous de l’évolution de la pandémie dans ce pays
La crise à laquelle le Sénégal fait face aujourd’hui est en effet mondiale. S’il nous reste encore beaucoup à apprendre sur ce virus, nous constatons qu’il sévit partout et que personne n’est, a priori, épargné. Il s’agit là d’un aspect essentiel que les stratégies de riposte, en Europe, en Afrique ou ailleurs, doivent prendre en considération. Nous ne vaincrons ce virus que si nous adoptons une stratégie globale, et pour cela, nous devons agir collectivement, et à long terme. Nous devons faire preuve de pragmatisme, la lutte dans laquelle nous nous sommes engagés sera longue et difficile.
L’évolution de la pandémie est incertaine, en Europe et en Afrique, où elle a débuté quelques semaines plus tard. Nous ne savons pas, par exemple, combien de temps nous devrons vivre avec ce virus. Ici, au Sénégal, les chiffres annoncés, sur la base des tests effectués, ont d’abord indiqué une lente progression, qui s’est plus récemment accélérée.
Le Président Macky Sall a rapidement mis en place des mesures fortes de prévention, telles que la fermeture des frontières, l’interdiction de circuler entre les régions, le couvre-feu de 20 h à 6 h (l’entretien a été réalisé avant l’assouplissement des restrictions: ndlr), une campagne de sensibilisation nationale, largement relayée par les médias, y compris les médias sociaux, les autorités locales, la Société civile ou encore le secteur privé.
D’un point de vue sanitaire, ce que nous avons pu constater, c’est que ces mesures préventives ont certainement contribué à retarder la propagation du virus et à aplanir la courbe de progression, laissant ainsi plus de temps aux autorités pour augmenter la capacité d’accueil et de prise en charge des structures médicales et sanitaires. Ceci dit, la progression plus rapide du virus, notamment au niveau de la transmission communautaire, indique que le Sénégal est entré dans une nouvelle phase, qui impliquera des ajustements. Tous les malades ne pourront plus être systématiquement hospitalisés, par exemple. Quoiqu’il en soit, ce qui est essentiel, au Sénégal D’un point de vue sanitaire, ce que nous avons pu constater, c’est que ces mesures préventives ont certainement contribué à retarder la propagation du virus et à aplanir la courbe de progression, laissant ainsi plus de temps aux autorités pour augmenter la capacité d’accueil et de prise en charge des structures médicales et sanitaires. Ceci dit, la progression plus rapide du virus, notamment au niveau de la transmission communautaire, indique que le Sénégal est entré dans une nouvelle phase, qui impliquera des ajustements. Tous les malades ne pourront plus être systématiquement hospitalisés, par exemple. Quoiqu’il en soit, ce qui est essentiel, au Sénégal.

Tout le monde s’accorde que les conséquences économiques et sociales seront incommensurables. Pour y faire face, l’Etat a mis sur pied un Programme de résilience économique et sociale (Pres). Comment l’appréciez-vous ?

Nous saluons l’approche globale des autorités, qui vise non seulement à renforcer le système de santé mais également à soutenir les familles, les entreprises et leurs salariés, ou encore la Diaspora. Bien sûr, la première urgence a été de faire face à la crise sanitaire, et de protéger la santé des citoyens, mais le soutien à l’économie du pays et les mesures pour atténuer l’impact de la crise sont également essentiels. Les différentes mesures prises en ce sens sont positives, de même que la récente annonce du ministre de l’Economie, du plan et de la coopération, d’un dispositif de «trésorerie rapide» pour appuyer les entreprises en difficulté, d’un montant de 200 milliards de francs Cfa.
Le Pres offre une vision structurée, qui répond aux principaux besoins économiques et sociaux. Il prévoit en effet des mesures à la fois fiscales, d’aide directe aux entreprises, de crédit concessionnel et de solde de la dette de l’Etat, tout en incitant au maintien de l’emploi, avec des moyens conséquents, représentant plus des trois quarts du budget global de 1000 milliards de francs Cfa du Fonds de riposte Covid-19. L’action destinée spécifiquement aux petits acteurs économiques, qui représentent une part prépondérante de l’emploi au Sénégal, pourrait être davantage renforcée. Contribuer à soutenir la production agricole par tous les moyens comme s’engage à le faire le gouvernement, en sécurisant et en garantissant la fourniture d’intrants et de produits phytosanitaires à l’amorce de la nouvelle campagne agricole, nous semble également essentiel, et nous soutenons fortement cet engagement. Sur le plan social, la vision est, elle aussi, ambitieuse, avec notamment la prise en charge des factures d’électricité ou l’opération massive de distribution de vivres, dont il est prévu qu’elle soit suivie d’une opération de transferts monétaires, à notre avis particulièrement nécessaire. Nous sommes d’ailleurs prêts à la soutenir si le gouvernement confirme cette orientation.
Dans les mois à venir, les capacités de résilience économique et sociale seront, en effet, des éléments clefs de la sortie de crise. Tous ses partenaires soutiennent les efforts du Sénégal en ce sens. Le programme mis en place par les autorités bénéficiera de ressources considérables, et sera géré selon les principes de bonne gouvernance, auxquels l’Union européenne attache toujours une grande importance. Le Pres remplira ses ambitions si chacune des actions prévues atteint effectivement ses bénéficiaires en temps utile. Notre appui vise cela. Nous devons agir de concert, rapidement et de manière coordonnée pour être efficaces dans la lutte contre le virus et remédier aux conséquences financières et économiques de la gestion de la crise sanitaire.

Dans le cadre de ce Pres, l’Union européenne entend soutenir le Sénégal à hauteur de près de 100 milliards de francs Cfa. Vous comptez ainsi faire la part belle au Sénégal. Pourquoi ?
L’Ue a réaffecté à l’Afrique 3,25 milliards d’euros, alloués à des programmes existants, dont 2,06  milliards d’euros pour l’Afrique subsaharienne. Au Sénégal, 150 millions d’euros (soit près de 100 milliards de francs Cfa) seront mis à disposition, sous forme de don, pour soutenir le Programme de résilience économique et sociale. Cet appui spécifique s’inscrit dans le cadre du nouveau partenariat qui a été esquissé entre l’Ue et l’Afrique avant la crise, et au sein duquel le Sénégal occupe une place de choix. Le Sénégal a démontré sa capacité de résistance et de réaction face à la pandémie de Covid-19. Dans l’adversité, le Sénégal fait face avec courage, audace et ambition. C’est un pays avec lequel il faut compter en Afrique de l’Ouest, sur le continent et dans le monde. Nous avons ensemble encore beaucoup de choses à accomplir. Flexibilité, réactivité, créativité sont au centre de nos actions. Notre appui est important bien sûr, et sera suivi des soutiens en préparation de nos Etats membres, et de la Banque européenne d’investissement. Le montant global de l’appui européen n’est pas encore connu mais il démontre déjà avec éclat que le Sénégal -et toute l’Afrique- peut compter sur «la Team Europe».

Dans la gestion de la riposte contre la pandémie, une polémique a été notée autour de la distribution de l’aide alimentaire. Et paraîtil que certains bailleurs de fonds n’étaient pas pour la formule adoptée par le gouvernement. Quel commentaire cela vous inspire ?
En tant que partenaires, nous inscrivons nos actions dans le cadre des priorités que les autorités sénégalaises ont définies, dans le plein exercice de leur souveraineté nationale. Ce qui ne nous empêche pas de prendre part aux discussions qui nous engagent directement par l’intermédiaire de nos contributions. Parmi les diverses options envisageables pour soutenir les familles, le gouvernement a opté pour la distribution de vivres. D’autres options étaient en effet possibles, telles que les transferts sociaux en cash, modalité très répandue dans le cadre de l’assistance humanitaire ou des filets de protection sociale pour les plus fragiles, comme ceux qui existent déjà au Sénégal, à travers le système des bourses familiales. Chaque option présente bien sûr des avantages et des contraintes.
Ce qu’il faut retenir de tout cela, c’est que tout le monde s’accorde sur le fait que la priorité est la suivante : l’aide, quelle qu’en soit la forme, doit atteindre rapidement ceux qui en sont les bénéficiaires. Une gouvernance rigoureuse assurera précisément cela. Nous soutenons l’engagement du gouvernement sur cette voie et saluons la mise en place du comité de suivi du Fonds de riposte Covid-19, qui vise précisément à en renforcer l’efficacité et la transparence. Toutes les mesures de transparence sont également au service d’une plus grande efficacité : les deux vont de pair.

L’Ue s’est engagée à aider le Sénégal à payer ses dettes au secteur privé. Comment compte-t-elle s’y prendre ?
Comme je l’ai déjà mentionné, préserver l’emploi est l’une des priorités les plus aiguës du moment. Les entreprises doivent rester en activité et l’économie doit continuer à fonctionner. En Europe, les gouvernements ont adopté de vastes plans de soutien à la trésorerie des entreprises, qui favorisent aussi le maintien des investissements et des emplois – y compris dans certaines entreprises européennes présentes au Sénégal.
Préserver les opérateurs économiques est l’un des objectifs majeurs du Pres, à travers des mesures fiscales, des garanties, des aides au maintien des salaires ; et aussi, le paiement des obligations dues aux entreprises, pour lequel un montant de l’ordre de 300 milliards de francs Cfa est réservé sur les lignes du Force Covid-19. Notre appui en dons pourra servir en partie à cela. Faire de l’apurement de ces dettes une priorité est un geste fort et nécessaire maintenant, en raison de l’impact que cela aura sur la capacité des entreprises à investir, et sur l’économie en général. Mais aussi par le signal rassurant que cela donne sur l’importance que le Sénégal continue d’accorder à la promotion d’un climat des affaires attractif et sécurisant pour les investisseurs nationaux et étrangers.
Ce sont ces questions qui sont au centre du Plan d’investissement extérieur européen, dont l’essentiel des fonds est d’ailleurs réorienté vers la réaction à la pandémie.

Le Président Sall plaide pour une annulation de la dette publique et un rééchelonnement de la dette privée pour les pays pauvres afin de leur permettre de sortir leurs économies de l’ornière. Qu’en pensez-vous ?
L’Ue, par l’intermédiaire de la présidente de la Commission européenne et du président du Conseil, s’est engagée en faveur des initiatives lancées pour l’allègement de la dette des pays en développement, en particulier des pays africains. Nous avons fortement soutenu l’accord sur le moratoire de la dette qui a été discuté dans le cadre du G20 et du Club de Paris. Ce moratoire est un premier pas et nous nous en félicitons. De plus, l’exécutif européen s’est engagé à examiner les demandes des pays africains pour l’annulation de la dette africaine avec les Etats membres de l’Union européenne et les partenaires internationaux.
Au Sénégal, l’allègement de la dette apparaît comme un moyen de dégager des marges budgétaires nécessaires au financement des dépenses extraordinaires liées à la lutte contre le Covid-19. Le moratoire devrait permettre de dégager une marge conséquente, estimée à 460 milliards de francs Cfa, soit de l’ordre de 50% du plan de réponse Force Covid-19. Dans un moment difficile comme celui-ci, nous sommes appelés à nous montrer audacieux, pour faire face aux conséquences de la crise, et s’engager plus loin encore. Toutes les solutions sont envisageables et nous sommes très attentifs aux voix fortes qui s’élèvent sur le continent. Ceci, sans nier d’aucune façon, que le sujet est complexe, éminemment politique, et qu’une approche partagée par tous ceux que ce sujet concerne -tous les bailleurs publics, bilatéraux, les pays- est difficile à concrétiser. Mais s’il est vrai -et c’est vrai- que cette crise nous concerne tous, et s’il est vrai -et c’est vrai- que ce combat doit être gagné par tous – il s’ensuit aussi que tous doivent y contribuer.

 

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