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Le Fonds souverain d’investissements stratégiques (Fonsis), malgré son jeune âge, commence à se faire une place au soleil. Créé en 2013, cet instrument de financement dispose d’un portefeuille diversifié autour de plusieurs secteurs. A fin 2019, le Fonds comptabilise une vingtaine de filiales et participations concernant tous les secteurs économiques adressés par le Plan Sénégal émergent (Pse). Mais à l’instar de beaucoup de fonds, le Fonsis a du mal à trouver des projets dans lesquels investir. Dans cet entretien qu’il a accordé au journal Le Quotidien, son directeur général, Pape Demba Diallo, explique que «ce que beaucoup appellent projet n’est souvent qu’une idée de projet».

Le Fonsis a presque 6 ou bientôt 7 ans parce que, si je ne me trompe pas, il a été créé en 2013. Est-ce les acteurs économiques con­naissent bien sa mission ?
C’est une question difficile dans le sens où d’abord pour pouvoir dire qu’on est connu ou pas, il faut mesurer. On n’a pas encore fait un sondage de notoriété pour savoir si le Fonsis est connu et ensuite au-delà de notre connaissance, si les gens connaissent nos missions. Donc, c’est difficile de dire oui ou non. Mais on peut penser que même s’il y a une connaissance, elle n’est pas suffisante parce que 6 ans dans la vie d’une nouvelle institution c’est peu. En termes de date de création, le Fonsis est une institution nouvelle et son orientation est aussi nouvelle. Les gens peuvent connaître le nom Fonsis. Beaucoup de Sénégalais le connaissent, mais ce que nous faisons, les missions exactes de Fonsis peuvent ne pas être connues. C’est pourquoi d’ailleurs nous avons dans notre plan stratégique et surtout dans le budget de cette année (2020) un axe de travail assez important qui est de nous rapprocher de nos parties prenantes pour bien comprendre leurs attentes et leur faire savoir ce que nous faisons. Et lorsqu’on dit les parties prenantes, la presse en fait partie, la population en fait partie, le secteur privé, le secteur public comme les ministères et les différents démembrements de l’Etat. Donc, nous pensons que dans un certain cercle, nous sommes assez connus. Au niveau international, dans le cercle des fonds souverains, le Fonsis est connu. Dans le cercle de nos partenaires au développement, beaucoup connaissent le Fonsis et l’inventivité ou la créativité dont nous avons fait preuve pour mettre en œuvre certains de nos projets sont des exemples qui sont donnés à l’international.

Vous l’avez dit, vous êtes connus à travers votre créativité et les projets que vous êtes en train de mettre en œuvre. Combien ont été mis en œuvre ?
A fin 2019, nous en sommes à 20 filiales et participations. Ce que nous appelons filiale, c’est une entreprise où le Fonsis est majoritaire. Et une participation, c’est une entreprise où le Fonsis détient moins de 50%. Donc à fin 2019, nous en sommes à 20 et ça pourrait être 21 d’ici la fin de l’année (l’entretien a été réalisé le jeudi 26 décembre 2019 : Ndlr). Il y a une dernière opération que nous sommes en train de clôturer.

Les projets concernent quels secteurs ?
Ça concerne tous les secteurs de l’économie adressés par le Plan Sénégal émergent. Nous avons le secteur de l’industrie pharmaceutique qui touche un peu au secteur de la santé, il y a des projets qui concernent l’énergie, des Pme qui sont dans plusieurs domaines, notamment la transformation, l’agriculture, les infrastructures. Nous avons aussi des projets dans le secteur financier. En effet, le Fonsis investit dans des fonds d’investissement qui s’adressent aux Pme. Donc là, nous entrons dans des structures comme Teranga capital, dont nous détenons à peu près le quart du capital et qui à son tour investit dans les Pme. Voilà les 7 secteurs majeurs dans lesquels nous sommes. Sur l’énergie, nous avons 4 participations, notamment Senergy qui était l’une des premières centrales solaires au Sénégal à sa mise en production et la plus grande en Afrique de l’Ouest en 2017. Elle a été un exemple où le Fonsis a eu à participer à une réforme autour des contrats de production indépendante d’énergie. En effet, il fallait adapter les contrats existants au profil d’investissement d’une centrale solaire afin d’en financer l’investissement. Nous avons pu travailler avec les différents acteurs au niveau de l’Administration (les ministères en charge des Finances et de l’Energie, la Crse, Senelec) pour apporter ces évolutions. Par la suite, d’autres centrales ont été développées rapidement, entre autres Ten Mérina (30 Mw) dans laquelle nous détenons une participation, ainsi que les centrales Kahone et Kaël (25 Mw et 35 Mw) qui font partie du programme «Scaling solar».

Le secteur énergétique occupe une place centrale dans votre portefeuille, mais aujourd’hui le principal problème auquel la Senelec est confrontée est le stockage. Et c’est à cause de ce problème que le Sénégal exporte de l’électricité vers la Gambie et d’autres pays. Est-ce que le Fonsis est prêt à accompagner la société pour qu’elle puisse le résoudre ?
Ce qu’il faut voir c’est que le profil de demande de l’électricité de notre pays c’est un profil de pays en développement. La demande est plus importante entre 20 et 23 heures, alors que dans les pays où il y a beaucoup d’activités industrielles, la demande se situe plutôt dans la journée. Au Sénégal, nous avons un excès de production que Senelec exporte vers les autres pays. Actuellement, dans le cadre de la coopération et des projets de Senelec, des projets de stockage sont en étude. Cependant, il s’agit plus de solution de soutien de réseau que de stockage de l’excès d’énergie de la journée et sa redistribution la nuit. Le Fonsis est impliqué dans ces projets ainsi que dans d’autres de stockage privés et industriels.

Quels sont les projets qui ont fait l’objet de décaissement avec cette vingtaine dont vous avez fait état ?
Quasiment tous les projets ont fait l’objet de décaissement. A date, nous avons 102 opérations majeures et nous avons décaissé en 2019 à peu près 3 milliards 500 millions de francs Cfa pour le moment. Et il se pourrait que ces 3,5 milliards, d’ici lundi (30 décembre 2019), passent à 8 milliards. Nous avons en effet deux opérations importantes qui, si elles sont finalisées, nous feront faire un décaissement qui nous ferait atteindre 8 milliards pour l’année 2019. Depuis la création du Fonsis, cela nous fait environ 20 milliards de francs Cfa décaissés.

Peut-on avoir une idée du nombre d’emplois créés ?
La création d’emplois est un sujet très important effectivement. C’est un point central d’autant plus que notre pays est très jeune. Je pense que dans nos familles, nous avons des frères, des sœurs qui cherchent de l’emploi soit qualifié ou non. Donc, avec les nouvelles filiales et les participations de 2019, nous projetons de créer 700 emplois. Depuis la création du Fonsis, ça fait à peu près 2 200 emplois qu’on devrait avoir créé.

Des emplois directs ou indirects ?
Directs et indirects. Une de nos missions est de créer de l’emploi. C’est pourquoi le financement des Pme et des grandes entreprises est important. Le Fonsis est un fonds qui investit dans des fonds qui financent des Pme qui sont les meilleures sources de création d’emplois. Mais ces petites entreprises ont besoin d’entreprises un peu plus grandes, des têtes de pont, pour les faire vivre. C’est cet écosystème d’entreprises mis en place qui permet la création et le renforcement de chaînes de valeurs. Donc l’année prochaine, le Fonsis va beaucoup insister sur l’investissement dans ces têtes de pont de chaînes de valeurs qui seront les clients des petites Pme. Lorsqu’on regarde l’exemple de la vallée, ce sera d’investir dans des industries de transformation, les faire grossir pour pouvoir créer de l’activité pour des entreprises plus petites. Lorsqu’on regarde le domaine de la transformation laitière, c’est de pouvoir investir pour faire grossir des unités déjà existantes de transformation laitière qui, à leur tour, pourront faire travailler des Pme familiales ou des Pme de femmes ou de jeunes (Gie) qui sont dans la production de lait. Par exemple, lorsqu’on parle de chaîne de valeurs, nous avons une filiale Sogenas (Société de génétique animale du Sénégal : Ndlr)  qui produit des métisses donnant plus de lait et qui sont très faciles à entretenir. Donc, on a en amont la production de métisses qui sont vendues à ces petites entreprises-là qui, à leur tour, ont un client dans la transformation laitière dans laquelle nous avons investi. C’est ça la logique que nous aurons et qui permettra de créer beaucoup d’emplois stables.

Par rapport à 2018, est-ce que le bilan de 2019 peut être jugé positif ?
Complétement, car chaque année nous apprenons encore plus, nous acquérons beaucoup plus d’expérience et l’environnement en face de nous comprend mieux comment nous fonctionnons. Nous sommes un instrument de l’Etat et les structures de l’Etat, chaque année, apprennent mieux comment utiliser cet instrument qui est à leur disposition. On a un effet positif de l’acquisition d’expériences, de notoriété et de connaissance de la part de nos partenaires qui, en fait, nous sollicitent encore plus. 2019 a été une année où nous avons pu démarrer et consolider des projets dans des secteurs sociaux comme la santé, une année où nous avons joué le rôle de bras armé privé pour l’Etat dans le cadre de la participation du secteur privé dans certains projets importants. Donc, nous avons négocié et pris des parts pour le secteur privé. On porte ces parts pour pouvoir après les céder au secteur privé. Donc 2019 a pu matérialiser quasiment chaque point des missions du Fonsis.

2019 est également une année où nous devions entendre le Fonsis inaugurer des projets, lancer de nouveaux projets. Mais on n’a pas tellement entendu le Fonsis en 2019. Pourquoi ?
On a inauguré en début d’année Parenterus. Nous avons commencé les travaux de l’hôpital Mathlaboul Fawzaïni de Touba sans événementiel. On livrera Mathlaboul Fawzaïni en septembre 2020, avant le Magal. Il y a eu la visite du ministre de la Santé qui a permis aux gens de se rendre compte de ce que nous sommes en train de faire. Nous avons aussi inauguré un certain nombre de structures qui sont des financements de nos instruments. Par exemple : Db foods, une rizerie au Nord du Sénégal au mois d’août 2019, financée par le fonds Pme Saed, et Lysa & Co dont la nouvelle usine a été inaugurée en novembre, financée par Teranga capital dans laquelle nous sommes. Nous allons de plus en plus vers une politique où on aura moins d’événements, sinon avec le nombre d’investissements que nous ferons, il y en aurait trop. Nous avons aussi des investissements pour lesquels il n’y a pas d’événement à organiser, par exemple lorsque nous signons un investissement dans une entreprise comme La Vivrière. On fait une signature et le travail commence. Au début, il fallait peut-être avoir des inaugurations. Maintenant, ce sur quoi nous insistons, c’est la multiplication des opérations. Notre orientation est de concentrer notre énergie sur le fait de faire les opérations, le fait de communiquer vers les parties prenantes comme la presse qui peut relayer réellement ce que nous faisons et peut-être nous ferons des inaugurations et des poses de première pierre qui sont emblématiques ou qui représentent quelque chose.

Dans le projet de Mathlaboul Fawzaïni, vous y êtes avec quelle partie prenante ?
Avec le ministère de la Santé et l’hôpital lui-même. C’est un Ppp (Partenariat public privé : Ndlr) où nous construisons et mettons à la disposition de l’hôpital cette extension qui est quasiment un nouveau hôpital, parce qu’il y a 132 lits, six blocs opératoires. Je pense que ce sera l’une des plus grandes réanimations au Sénégal en termes de nombre de lits. Il comprendra une Station de traitement des eaux usées (Step). Nous modernisons aussi l’infrastructure digitale, télécoms et informatique avec de la fibre optique qui ceinture l’hôpital. C’est donc un projet très complet.

Dans le cadre du Pap 2 du Pse, que prévoit le Fonsis ?
Le Plan d’actions prioritaires (Pap 2), qui vient de commencer, c’est l’essentiel des investissements qui seront portés par le privé. Donc, nous aurons plus de projets purement privés. Actuellement, nous sommes en train d’étudier avec les privés un certain nombre de projets. Nous avons une pipe d’à peu près 54 projets qui sont en étude approfondie. Lorsqu’on regarde le montant des projets dans lesquels nous devons investir, ce n’est pas loin de 200 millions de dollars, soit environ 100 milliards de francs Cfa. Nous sommes autour de 200 millions de dollars pour la quote-part que le Fonsis doit donner. Et il faut savoir que le Fonsis est sur un effet de levier minimal de 1 pour 10. Cela veut dire que sur les 100 milliards que nous devons sortir, ce seront des projets de l’ordre de 1 400 à 1 500 milliards, si on garde l’effet de levier. Nous sommes en train de mettre en place le Fonds d’amorçage, dont la mission est de faire les études de projet, comme ce que nous avons fait dans Scaling solar : avec un privé, nous avons pris le projet, nous l’avons étudié jusqu’au bout et nous sommes partis chercher des partenaires techniques et financiers pour la mise en œuvre des centrales Kahone et Kaël. Nous sommes en train de le faire dans l’aquaculture, ça avance très bien. Le Fonds d’amorçage va accompagner en amont tous les projets de l’Etat qui peuvent être mis en œuvre dans le cadre d’un contrat Ppp. Ce sera une des contributions du Fonsis au Pap 2.
Nous sommes en train de mettre en place un Fonds Pme de 100 millions d’euros qui va investir dans les Pme. Nous avons déjà sécurisé à peu près 30 millions d’euros sur les 100. On pense qu’en avril-mai, on aura fini de sécuriser au moins la moitié et on commencera à faire les investissements. C’est ce que nous faisons dans le cadre du Pap 2 : développer le secteur privé en mobilisant l’investissement privé. Notre intervention dans le Pap 2, c’est aussi voir comment nous pouvons mettre en œuvre des infrastructures sociales en trouvant des mécanismes de financement qui ne soient pas le budget de l’Etat. Par exemple, c’est construire une infrastructure sociale, mais en faisant à côté une infrastructure commerciale dont les revenus de location peuvent la financer. C’est le cas d’un projet dont nous parlerons peut-être dans un ou deux mois. Donc le Pap 2, pour nous le Fonsis, c’est vraiment un mode de mise en œuvre des projets du Pse. Une phase du Pse où le Fonsis aura un rôle extrêmement important à jouer, en collaboration avec le ministère de l’Economie, du plan et de la coopération, qui a mis en place à son niveau une direction des Ppp avec qui nous travaillons tous les jours.

Dans deux, voire trois ans, le Sénégal va normalement se lancer dans l’exploitation du pétrole et du gaz. Quel rôle va jouer le Fonsis pour accompagner le privé national ?
Au niveau de l’exploitation du pétrole et du gaz, le Fonsis va jouer deux rôles. D’abord, nous avons un rôle dans ce que nous appelons le contenu local. Le contenu local, c’est de faire en sorte qu’un certain nombre de services soient exécutés par des entreprises à capital sénégalais. Le Fonsis, dans sa mission classique d’accompagnement du secteur privé, là je parle du fonds stratégique, va co-investir et accompagner aux côtés de l’Etat le secteur privé pour son développement : investir avec eux, être catalyseur et peut-être sortir du capital et les laisser continuer leur projet. Tout ça, c’est la mission que nous allons jouer dans le cadre du contenu local. Ensuite, nous avons la mise en place du fonds générationnel. Ce fonds va recueillir une partie des recettes du pétrole et du gaz. Donc c’est le Fonsis qui, en tant que gestionnaire de fonds, va le gérer. En effet, lorsqu’on parle de fonds d’investissement, nous avons le fonds lui-même qui est une structure juridique et nous avons le gestionnaire du fonds. Ici, le Fonsis aura à faire une mutation institutionnelle, parce qu’actuellement le fonds et le gestionnaire du fonds sont confondus. Donc, on va séparer le fonds stratégique du gestionnaire de fonds qui aura aussi en charge le Fonds intergénérationnel.
Ce qu’il faut savoir, c’est qu’en dehors du pétrole et du gaz, la loi de création du Fonsis spécifiait que sur les bénéfices du Fonsis, 10% devraient aller au Fonds intergénérationnel. Donc, même si on n’avait pas de pétrole et de gaz, ce Fonds intergénérationnel allait être créé. Pour revenir sur le pétrole et le gaz, le Fonds stratégique va accompagner les privés dans le cadre de la mise en œuvre de la politique de contenu local en tant qu’investisseur et catalyseur et le Fonds intergénérationnel va faire son travail de placement d’investissement d’une partie des recettes du pétrole et du gaz pour les générations futures. J’ai parlé plus haut de fonds d’investissement en distinguant le fonds lui-même et le gestionnaire. Chaque fonds d’investissement aura son comité d’investissement qui décide des investissements à faire. Le Fonds stratégique aura son comité d’investissement, le Fonds intergénérationnel aura son comité d’investissement et une philosophie d’investissement différente.

Est-ce que vous avez commencé à faire des bénéfices ?
C’est trop tôt. La chose la plus difficile pour les fonds, c’est de trouver des projets dans lesquels investir. C’est le premier besoin. Nous recevons beaucoup de fonds d’investissement ou nous allons dans des événements organisés par de grands fonds qui ont énormément d’argent, mais qui ne trouvent pas de projets dans lesquels investir. C’est pourquoi le Fonds d’amorçage que j’ai évoqué est prêt. Ce que beaucoup appellent projet n’est souvent qu’une idée de projet. Le Fonsis, quand nous sommes arrivés, on nous a soumis beaucoup d’idées de projet sur lesquelles il fallait qu’on travaille avec le partenaire privé, qu’on l’accompagne, qu’on retravaille le tout pour en faire un projet qui peut être mis en œuvre. Et donc, nous avons passé un certain nombre d’années, deux ans à peu près, à retravailler les projets. Jusqu’à présent, nous avons cet aspect d’accompagnement qui justifie le Fonds d’amorçage cité plus haut. A titre d’exemple, l’usine Parenterus qui a été construite sur deux ans doit avoir une période de validation de son produit, parce que c’est la santé. On peut investir à l’année N et commencer à avoir des revenus 3 ans après. Donc, un fonds d’investissements stratégiques est un instrument qui voit sur le long terme. Je pense que concernant le Fonsis, ce qui est clair c’est qu’il n’était pas prévu qu’on fasse des bénéfices sur les premières années. Ce qu’on veut plutôt, c’est que les entreprises dans lesquelles nous investissons soient rentables et créent des emplois.

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