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L’Etat a maladroitement reproduit de mauvaises attitudes dans les passations de marchés, le favoritisme, le clientélisme, entre autres. C’est l’avis de Madièye Mbodj qui estime que tout cela pourrait entraîner une «pagaille» qui sera encore beaucoup plus difficile à gérer que le Covid-19. Le coordonnateur du mouvement Yoonu askan wi soutient qu’il n’y a pas eu de concertations et que le Président Macky Sall n’a fait qu’imposer ses décisions.

L’idée d’un déconfinement fait de plus en plus débat. Qu’en pensez-vous ? Je pense que c’est une préoccupation légitime, mais qui présente des risques. Les gens sont cloisonnés et condamnés à l’inactivité alors qu’il y a un problème de survie. Le Sénégal est un pays dont l’économie est dominée à 87% par le secteur informel. Donc ces personnes-là qui s’activent à différents niveaux de l’informel sont absolument coincées. Elles se disent que si cette situation perdure elles vont mourir parce qu’elles ne peuvent pas se nourrir et nourrir leur famille. C’est une inquiétude légitime, mais en même temps il y a des risques de faire un déconfinement précipité parce que, malheureusement, on ne maîtrise pas l’évolution de la maladie. On a dépassé les 1 600 cas au Sénégal et ce n’est pas fini. On a presque atteint le seuil des 1 000 hospitalisés parce qu’on est à 975. On disait à l’époque que si on atteint 1 000 cas, cela allait être très compliqué à gérer. C’est pour dire qu’il y a là une situation risquée qui fait que si l’on se précipite à prendre des mesures de déconfinement qui ne sont pas bien préparées par rapport à l’opinion, on risque de tomber sur un mal plus grand que le mal qu’on veut éviter. Je pense qu’il faudrait davantage sensibiliser les populations sur la gravité de la situation et que l’Etat, de son côté, étudie les mesures d’accompagnement concrètes pour que les populations soient rassurées.

Quelles seraient ces mesures d’accompagnement ?
Prenez par exemple la question de la distribution des denrées. Le gouvernement a choisi une formule qui est très compliquée à gérer avec toute la logistique que cela requiert. Jusqu’à présent, ces problèmes de convoyage des vivres ne sont pas réglés et cela pose aussi des problèmes d’équité. Je ne parle même pas des zones qui n’ont encore rien reçu, mais la base de données n’a pas pris en charge les personnes les plus habilitées à recevoir cette aide. Parce qu’on est parti d’un fichier sur les bourses familiales, mais on sait comment ça s’est passé avec ce fichier-là… Oui on l’a complété effectivement avec l’appui des mairies, des délégués de quartier, mais tout cela s’est fait dans l’urgence et, par conséquent, il y a un problème de transparence dans l’allocation de ces ressources -là. C’aurait été beaucoup plus simple de subventionner les denrées de première nécessité. On demande aux commerçants de travailler 2 jours par semaine au moment où les grandes surfaces travaillent 6 jours par semaine. Voilà une injustice qui peut être source d’explosion sociale. Sans compter les protestations contre la fermeture des mosquées. Globalement, pour la gestion de cette pandémie, le gouvernement s’y est pris maladroitement en reproduisant de mauvaises attitudes dans les passations de marchés, le favoritisme, le clientélisme. Et si l’on y prend garde, ça risque de déboucher sur une pagaille qui sera encore beaucoup plus difficile à gérer.

Pensez-vous qu’il n’y a pas de concertations avant la prise de décision par le chef de l’Etat, malgré ses audiences avec les différents secteurs ?
Non, il n’y pas eu de concertations. Vous vous souvenez bien qu’il s’était agi juste, pour le président de la République, d’informer les personnalités qu’il avait reçues des mesures fortes comme la mise en place d’un fonds de tant de milliards… C’étaient des annonces, mais dans la réalité, au moment où les gens attendaient justement la mise en œuvre, eux avaient déjà préparé leur plan pour donner ces marchés-là à des alliés politiques ou à des proches. Donc il n’y a pas eu de concertations sur même comment on va mobiliser l’argent ou comment le gérer. Lui-même avait annoncé un comité de pilotage qui aurait précédé justement les dépenses qui ont été faites. Et après, on vient nous parler de Comité de suivi qui va peut-être constater les dégâts. Nous avons appris la démission de Habib Sy qui avait été désigné par le Front de résistance nationale pour être son représentant dans le Comité de suivi. On parle essentiellement des problèmes de suspicion et de prise démocratique de décision. Parce que c’est eux qui ont nommé tout l’essentiel des membres de ce comité avec une forte majorité et ils veulent imposer un système de prise de décision au vote. Cela montre simplement qu’on veut les prendre pour avaliser ce qui est déjà décidé et mis en œuvre. Donc on veut les faire jouer un rôle de figurants.

Qu’est-ce que l’Etat doit faire pour rectifier le tir ?
Je crois qu’il y a besoin de prendre encore une fois une démarche qui soit plus décentralisée. On a tendance, dans ce pays, à tout concentrer entre les mains d’un seul homme : le président de la République. Il s’est arrogé aujourd’hui tous les pouvoirs, exécutif et législatif, alors qu’on prône la décentralisation, la nécessité de renforcer la gouvernance territoriale. Donc je crois qu’il est important de voir comment associer les populations à la base. Il y a beaucoup de formes de prise en charge communautaire sans l’Etat d’ailleurs. Les gens s’organisent à la base avec les mouvements de jeunes, les mouvements de femmes, les dahiras et les associations religieuses pour pouvoir justement discuter avec ces organisationslà et voir comment les convaincre de la nécessité d’un changement de comportement. Aujourd’hui, on invite les gens à faire de la prévention, mais celleci repose essentiellement sur les mentalités et les comportements. Or malheureusement dans ce pays, ce sont les mentalités et les comportements qui ont été les plus chahutés, qui ont fait que les Sénégalais se livrent à l’indiscipline. Face au laxisme, au laisser-aller, au favoritisme, nous avons besoin d’opérer une véritable révolution culturelle avec un changement de mentalités, de comportements qui ne soit pas éphémère comme ce qu’on avait commencé à voir après le Joola. Il y a eu quelques frémissements pendant un à trois mois. Et après, on est retombé dans nos anciens travers. Il faut que ceux qui nous gouvernent donnent l’exemple de la sobriété, de l’honnêteté et de l’équité. Mais s’ils continuent de s’accaparer de tout, y compris les décisions, les marchés, les avantages… Et à ce rythme effectivement, il sera difficile que le Peuple suive.

Certains réclament la démission de Mansour Faye, accusé de favoritisme dans l’attribution du marché des denrées alimentaires. Partagez-vous cet avis ?
D’abord, on peut même se demander pourquoi il a été nommé avant même de poser la question de sa démission. Pourquoi ce Président qui a combattu avec nous le Président Abdoulaye Wade contre la dévolution monarchique, la dynastique du pouvoir a nommé son beau-frère ? Il peut avoir ses compétences, personne ne peut le dénier. Et il est citoyen comme tout le monde, personne non plus ne peut le lui refuser. Mais par rapport aux problèmes que nous avons constatés et contre lesquels nous nous sommes levés dans ce pays, cela aurait dû être une alerte pour ne pas tomber dans ces dérives. Ensuite, la façon dont il a donné les marchés des denrées est absolument inacceptable. Comment peut-on donner un marché à un député qui est encore en exercice ? Le Règlement intérieur de l’Assemblée ne le permet pas. Ce n’est même pas décent alors qu’il y a des professionnels du commerce qui sont là, qui ne sont pas députés, qui ne vivent que de leur commerce. Pourquoi on les laisse de côté pour servir un allié politique ? Donc je crois que sur cette question-là, le ministre a failli. Le Président qui l’a nommé est le premier à avoir failli parce qu’il était là, aux côtés des patriotes de ce pays le 23 juin en 2011, pour dénoncer les mêmes pratiques que Abdoulaye Wade avait voulu instaurer dans ce pays. On espérait que la gravité de la situation du coronavirus allait leur dicter une meilleure conduite dans les affaires publiques, mais nous avons encore assisté à une gestion caractérisée par une tendance à la prédation des ressources de ce pays au profit d’une minorité de parents et d’amis politiques. Ce n’est pas donc cette pandémie qui va changer ces comportements. Il faudra un travail de longue haleine pour y arriver. 

La Cour suprême a rejeté la requête relative à l’annulation de la décision d’interdiction de rapatriement des Sénégalais décédés du Covid19. Est-ce que l’Etat doit revenir sur cette décision ?
Mon problème c’est de savoir pourquoi l’Etat s’oppose à ces rapatriements. Est-ce que c’est un problème de moyens ou de sécurité sanitaire ?

On parle de risques de contamination….
Pourtant, des spécialistes en la matière ont dit qu’une fois que le malade est décédé, il n’y a plus de risque de contamination. Il y a maintenant des précautions à prendre quand on les achemine ici au Sénégal, mais elles sont à notre portée. Si c’est un problème de moyens, je crois qu’il y en a. Pourquoi d’ailleurs, pour les ressources du Force-Covid-19, on n’a pas mis à contribution les caisses noires dont disposent le président de la République et d’autres institutions comme les présidents du Haut conseil des collectivités territoriales et du Conseil économique, social et environnemental ? Imaginez la douleur de ces personnes-là dont les parents qui sont à l’étranger depuis longtemps ! S’il n’y a pas de problèmes sérieux de santé, on ne devrait pas s’opposer à leur rapatriement.

 

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