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Me El Hadji Amadou Sall sort de son «confinement». L’ancien porte porte-parole du Pds, membre du courant Suqali soppi, analyse la gestion de la crise par le gouvernement. Me Sall n’est pas tendre avec le Pds qui «n’est plus que l’ombre de lui-même, totalement aphone et inexistant». Dans cet entretien, l’ancien ministre de la Justice se prononce sur les nouvelles nominations au Conseil supérieur de la magistrature et donne des nouvelles de Oumar Sarr.

Quelle lecture faites-vous de l’assouplissement des mesures restrictives ?
Il s’agit d’une mesure qui soulage, mais prise au mauvais moment. Si l’on croit ce que le ministre de la Santé nous en dit, la pandémie a atteint son pic et la tendance est à la baisse. Il apparaît donc nécessaire d’assouplir les restrictions à la mobilité des personnes et les décisions portant ralentissement des activités économiques. Tout le monde s’accorde à dire qu’à un moment ou un autre, il faudra bien éviter à notre économie de sombrer et d’entraîner le pays dans le chaos. On doit cependant se poser des questions sur la pertinence des mesures d’accompagnement d’un «déconfinement» précipité qui ne dit pas son nom.

Que voulez-vous dire par «déconfinement précipité» ?

En dehors du port obligatoire du masque dans les lieux publics, que reste-t-il du confinement lorsque le transport interurbain est repris, le couvre-feu très allégé, certaines activités économiques reprises ? Manifes­te­ment, il s’agit d’un prélude au «déconfinement».

Ces mesures ont été prises au moment où l’on note un certain relâchement chez les populations sur le respect des mesures de prévention. Le gouvernement a-t-il choisi le bon timing ?

Il est permis d’en douter et on n’est pas très rassuré en écoutant les docteurs Seydi et Bousso parler du stress de la gestion de la pandémie et des risques de dispersion des «contacts» qu’ils suivent.

Etes-vous de ceux qui pensent que le gouvernement a cédé face à la pression de la rue ?

Il y a une coïncidence troublante entre les manifestations de jeunes, exaspérés et étouffés par le confinement, celles de «routiers» protestant contre les sévères restrictions à la mobilité urbaine et les mesures de pré-«déconfinement» prises par le gouvernement. Il appartient au gouvernement de convaincre que ce n’est pas le cas. Il faut avoir le courage de dire que le «déconfinement» ne saurait être la réponse aux angoisses des routiers ou au désœuvrement d’une jeunesse confinée. On ne peut assouplir le couvre-feu et préparer le «déconfinement» qu’en prenant plusieurs précautions. Il faut d’abord avoir l’avis des médecins, infectiologues et épidémiologistes, entre autres, ainsi que celle d’autres acteurs, (syndicats, employeurs, société civile, politiques, etc.) avant de prendre une mesure aussi importante. Si on cède aujourd’hui, demain on cèdera encore et bonjour les dégâts.

N’avez-vous pas l’impression que le gouvernement tâtonne ?

Je ne sais pas si le gouvernement tâtonne ou pas. Ce que par contre je peux dire avec force certitude, c’est qu’il y a un énorme déficit de dialogue avec les acteurs. Au début de la pandémie, un énorme élan de solidarité a pu être créé autour du chef de l’Etat qui n’a pas manqué de se rallier les différents leaders politiques et les acteurs de presque tous les secteurs de la vie sociale. Le moment était exceptionnel dans la vie de notre Nation et on était en droit de s’attendre à une plus grande concertation dans la gestion de la pandémie et de la nécessaire solidarité qui en découlait. Il n’en fût rien et pour l’essentiel le gouvernement a agi seul. Au demeurant, l’opposition a relevé ce déficit de concertation tout en exprimant sa disposition à accompagner les pouvoirs publics à faire face aux effets désastreux de la pandémie du Covid-19.

Quelle lecture faites-vous de la reprise avortée des cours ?

La reprise avortée des cours illustre parfaitement le déficit de concertation et de dialogue à un moment si crucial. Des couacs de cette nature doivent être évités. La question de l’école dans un environnement de pandémie est d’un sérieux extrême, nécessitant les plus larges concertations pour maintenir le niveau de nos élèves, sauver ce qui peut l’être, le tout en préservant la santé des enfants et des enseignants. Je peux parfaitement comprendre le désir du ministre de l’Education nationale d’éviter autant que faire se peut une année blanche ou invalide. Mais on ne peut y arriver qu’avec la volonté et la participation de tous les acteurs concernés qui doivent se retrouver autour d’une table et régler toutes les questions. C’est un préalable inévitable.

Etes-vous de ceux qui réclament la démission du ministre de l’Education nationale ?

La nomination et la cessation des fonctions des ministres sont du ressort exclusif du président de la République. Il avisera. Je dois juste dire que je n’entends pas une vive clameur demandant avec persistance la démission du ministre de l’Education nationale.

Où en êtes-vous avec votre courant Suqali soppi ?

Voilà maintenant plus d’une année depuis que la crise au Pds a donné naissance à notre courant «Suqali soppi». Les Sénégalais ont pu constater que nous n’avons aucun problème particulier avec le secrétaire général Me Abdoulaye Wade, mais ils auront aussi constaté que depuis plus d’un an, aucune instance nationale du Pds ne s’est réunie, aucune activité n’est exercée sur le terrain et que ce parti qui a tant contribué à l’approfondissement de notre démocratie et à l’élargissement des espaces de liberté n’est plus que l’ombre de lui-même, totalement aphone et inexistant. Il est évident que notre mouvement devra prendre des initiatives hardies pour exister et offrir une alternative crédible aux Sénégalais. Vous comprendrez que la pandémie du Covid-19 a eu un impact sur nos projets. Mais pour l’essentiel, notre mouvement se porte bien et ses militants et sympathisants nous expriment chaque jour leur envie d’aller plus loin en prenant notre destin en main.

Avez-vous des nouvelles de Oumar Sarr qui a été positif au Covid-19 ?

Oumar Sarr et moi, nous sommes un binôme. Sans éprouver le besoin de communiquer sur notre relation, nous nous parlons tous les jours. Son état n’est pas inquiétant, il se porte très bien et très probablement, inshallah, il sera bientôt de retour auprès des siens.
Vous êtes silencieux depuis quelque temps. Qu’est-ce qui l’explique ?
Qui n’est pas silencieux en cette période de guerre ? Presque tout le monde l’est, sauf que depuis quelques jours, certains sortent de leur silence, souvent d’ailleurs pour dénoncer telle ou telle décision généralement concernant la gestion de certains aspects de la crise. Nous faisons partie de ceux qui se taisent en participant à l’effort de guerre, et qui une fois la guerre terminée diront ce qu’ils pensent des stratégies et moyens mis en œuvre et qui le feront sans complaisance.

Vous connaissant, on a l’impression que vous êtes passé d’opposant radical à opposant modéré. Suqali soppi dira-t-il non à Macky Sall s’il fait appel à lui ?

L’environnement politique est marqué par le dialogue national auquel nous sommes partie prenante et l’environnement national est marqué par la pandémie du Covid-19 qui nécessite la mobilisation de tous dans ce qui apparaît comme une guerre. Il en est ainsi presqu’un peu partout dans le monde sauf dans les pays dirigés par des hommes têtus et obtus qui n’en font qu’à leur tête. Dans ce contexte, les contradictions s’estompent et les lignes de démarcation sont momentanément ignorées. Pour le reste, nous attendons qu’on fasse appel à nous et nous donnerons notre réponse. Nous ne répondons pas à une hypothèse ou à une question qui ne nous est pas posée.
Récemment, la Magist­ra­ture a été chamboulée avec des nominations, comme Cheikh

Tidiane Coulibaly à la Cour suprême. En tant qu’acteur du système judiciaire, est-ce que ce sont les changements auxquels vous vous attendiez ?
Vous imaginez bien que le garde des Sceaux que je fus ne peut que garder une certaine retenue s’agissant de la gestion des carrières. Mais franchement et honnêtement, je ne peux m’empêcher d’exprimer ma satisfaction dans la nomination de personnalités comme Cheikh Tidiane Coulibaly que j’ai croisé et fréquenté à la Faculté de droit et dans le mouvement étudiant, il est comme un frère, ou Aly Ciré Ba (Premier président de la Cour d’appel de Dakar) pour qui j’ai un profond respect et une amitié non feinte, ou encore Mansour Mbaye, nouveau Procureur général (près la Cour suprême), dont la nomination à ce prestigieux poste est l’illustration de la promotion des nouvelles et jeunes générations. Il appartient maintenant aux hommes et femmes qui ont été nommés de confirmer tout le bien que l’on pense d’eux.

Vous vous dites satisfait de la nomination de Cheikh Tidiane Coulibaly. Donc, vous ne regrettez pas le départ à la retraite de Mamadou Badio Camara que vous avez tant décrié dans l’affaire Karim Wade ?

Etre satisfait de quelqu’un ne veut certainement pas dire regretter quelqu’un d’autre.

Avez-vous des contacts avec Karim Wade ?

Non, je n’ai plus aucun contact direct avec lui. Cependant, il m’a appelé pour me présenter ses condoléances à la suite du décès d’un membre de ma famille.
Quelle est votre position sur le décret d’honorariat en faveur de Aminata Tall ?
Sur le fond, je n’ai rien à dire d’autant que d’autres personnalités ont bénéficié de ce privilège. Par contre, sur la forme, le cafouillage relatif à l’existence ou non d’un décret «falsifié» et dont on fait référence me gêne énormément tant il installe le trouble.
Dans cette affaire, n’êtes-vous pas gêné par le contexte dans lequel le Sénégalais fait face à d’énormes difficultés liées au Covid-19 ? On parle d’un salaire de 4,5 millions …
Dans l’environnement du Covid-19, il n’a pour le moment été nulle part question de diminuer le salaire de qui que ce soit. Evitions les stigmatisations et les hystéries que suscite le regard inquisiteur sur les revenus des uns et des autres !

Quelle est votre position sur l’affaire du pillage foncier du littoral et notamment au Phare des Mamelles ?

Vous avez bien dit «pillage» et vous ne pouvez imaginer une réponse autre qu’une ferme dénonciation de ce qui apparaît non seulement comme un pillage, mais comme une intolérable agression contre la nature et l’esthétique qui en dégage. J’ai aimé un post de mon frère et ami Abdou Thiam qui a écrit sur sa page : «Sur le bradage du littoral, demandons aux candidats à la Présidentielle de s’engager à détruire toutes les constructions illégales, aux frais des promoteurs !» Je ne suis pas loin de penser la même chose.

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