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Si certains trouvent les 7 députés de Manko taxawu senegaal décevant, Moussa Tine, lui, parle de score «honorable». Pour le leader de l’Alliance Pencoo, Mts ne doit s’en prendre qu’au pouvoir qui, par la «fraude» et des réformes «illégales», s’adjuge une victoire avec «le triomphe modeste». Dans cet entretien, l’ancien député de Jëf jël rejette le livre blanc du ministre de l’Intérieur à qui «la dignité recommande de démissionner».

Quelle analyse faites-vous des résultats des élections du 30 juillet dernier ?
Ces élections législatives en termes d’organisation sont à oublier. C’est un scrutin traversé d’une série d’illégalités et d’incompréhensions. D’abord, sur la date de tenue des élections, et ensuite sur toutes les modifications électorales illégales qui sont intervenues sur le processus. La première modification a concerné le mode de votation portant atteinte au secret du vote. On a vu une autre modification qu’on ne peut pas loger dans le cadre juridique. On a connu les «décret-loi» et aujourd’hui ce sont des «avis-loi». On a un Conseil constitutionnel qui, par un simple avis qu’il rend, peut modifier une loi qui a été votée par le Peuple ou par l’Assemblée nationale. C’est plus grave que ce qui s’est passé le 23 juin. Lorsque le juge s’arroge le droit de modifier une loi électorale par un simple avis, on n’est plus ni dans une République ni dans la séparation des pouvoirs. Pour le reste, le pouvoir s’est proclamé vainqueur avec le triomphe modeste. La deuxième chose est que pour la première fois dans l’histoire politique du Sénégal, on a eu des départements où il y a eu plus de votants que de nombre d’enveloppes trouvées dans l’urne. Ce ne sont pas mes propos, mais ceux du président de la Com­mission départementale présidée par un juge.
Par rapport à l’organisation de ces élections que vous remettez en cause, Abdoulaye Daouda Diallo, qui a publié un livre blanc vendredi, dénonce une «mauvaise foi» et de la «calomnie» dans les arguments de l’opposition…
Il n’y a pas une plus grave violation du vote que les choses qu’on a vues pour ce scrutin du 30 juillet. C’est-à-dire qu’on en arrive à avoir des citoyens privés de leur droit de vote. Personne ne peut dire ce que serait les résultats si tout le monde était en droit de voter. Le principe d’égalité des Sénégalais était de faire en sorte que chacun puisse recevoir sa carte d’électeur pour voter. Ce n’est pas le cas. Les manquements dont on parle remettent en cause le principe de la République. On les a remarqués dans les lieux où l’opposition était forte et le pouvoir faible. C’était à Touba, à Diourbel, à Bambey, à Kébémer, à Thiès et dans les quatre départements de Dakar. A Fatick, on a un taux de retrait de carte autour de 95% alors qu’à Dakar, on a que 30%. Ce qu’on a fait à Touba est pire : personne ne peut imaginer qu’on organise un scrutin à Fatick sans un bulletin de Macky Sall. A Touba où le principal challenger est Me Wade, on nous dit qu’on a oublié le bulletin de la tête de liste nationale de la Coalition gagnante/Wattu senegaal. C’est fait à dessein. Si le ministère de l’Intérieur, dans son livre blanc, se satisfait de cela, il est en train d’insulter l’intelligence des Sénégalais. Si le président de la République, garant du fonctionnement normal des institutions, mais aussi de notre droit d’exercer librement notre citoyenneté, se satisfait de l’organisation des dernières Législatives, on est très inquiet.
Dans ce livre blanc, le ministère de l’Intérieur a aussi justifié le nombre d’ordres de mission que vous brandissez comme argument suite à votre défaite à Dakar…
Dans cette affaire, il y a une violation flagrante et expresse de la loi. Les ordres de mission sont une catégorie qui existe dans notre processus électoral, dans notre mode de votation. Ils sont réservés à une catégorie de personnes comme les journalistes et la loi encadre leur utilisation. Lorsque vous avez un nombre démesuré comme 7 500, rien qu’à Dakar, alors que la différence de victoire fallacieusement organisée est de 2 000 voix, on ne peut pas minimiser l’impact des ordres de mission sur l’issue du scrutin dans le département de Dakar. Le ministre de l’Intérieur devrait se taire pour plusieurs raisons. La dignité lui aurait commandé de déposer sa démission. Lorsque vous avez des élections qui se passent comme cela avec des engagements pris devant les Sénégalais sur le retrait de la carte d’électeur et sur leur vote, la dignité républicaine, le respect de la fonction qu’il exerce exigent sa démission. La deuxième chose est que ce Code électoral n’est plus consensuel parce que ne garantissant pas le secret et la transparence du scrutin qui ont été remis en cause de façon unilatérale.
Pourtant vous étiez partis à ces élections en affichant même une certaine confiance tout en sachant tout cela…
Ce qui s’est passé a été fait après le dépôt des listes. Ces réformes ont été menées durant la campagne électorale lorsque le texte de la Cedeao dit qu’on ne peut pas toucher le Code électoral à moins de 6 mois du scrutin, à moins d’un consensus fort.
Ce consensus a eu lieu autour d’une rencontre entre la Cena et les 47 listes avec une trentaine de listes qui ont validé la proposition de prendre au moins 5 bulletins…
On avait des listes parrainées par le pouvoir. C’était un forcing. Vous parlez de la première réforme qui est passée par l’As­semblée nationale. Il y a une deuxième réforme avec les permis de conduire, les passeports et autres qui ont servi à voter et qui est passée par le Conseil constitutionnel. Le juge a rendu un avis et a modifié la loi électorale. C’est une violation grave.
Est-ce que ce n’est pas du pareil au même à partir du moment où le régime actuel contrôle la majorité à l’Assemblée nationale ?
Ce n’est pas une question de majorité. C’est un problème de principe. Lorsqu’on avait organisé le référendum, le président de la République avait saisi le juge qui avait rendu un avis. Pour autant, la question a été soumise au Peuple par voie référendaire. Cela veut dire que l’avis ne suffit pas. Deuxième chose, il y a un délai à respecter pour l’Assem­blée nationale et le débat sera public. Ce qui aurait permis de prendre l’opinion à témoin. Aujourd’hui, il nous faut revenir à un ministère de l’Intérieur neutre qui soit à équidistance de tous les partis politiques. Il est impensable pour nous, avant l’échéance de 2019, de continuer à voir Abdoulaye Daouda Diallo ou tout autre partisan du parti au pouvoir à être à la tête du ministère de l’Intérieur.
Justement, le ministre de l’Intérieur vous rétorque de trouver les arguments de votre défaite dans la division au sein de l’opposition…
Très certainement que si nous étions allés ensemble, nous aurions pu avoir de meilleurs résultats. Maintenant, on assume cette responsabilité. On a cherché à négocier et ça n’a pas marché. Chacun sait en quoi il est responsable dans cette affaire.
C’était une erreur ?
Les coalitions vont faire le bilan de ces élections.
Comment trouvez-vous le score de Manko taxawu senegaal jugé décevant par certains observateurs ?
Notre score n’est pas décevant. Nous avons des résultats honorables parce que notre tête de liste a été empêchée par le pouvoir en place de battre campagne et d’aller voter. C’est lui qui était censé coordonner le travail et conduire l’équipe qui devait faire le tour du Sénégal. Manko n’a fait campagne que dans les départements où il y a des leaders investis. Sinon, partout où nous avons eu des leaders qui ont fait campagne, nous étions les premiers dans l’opposition. C’est le cas à Dakar, Thiès, Gué­dia­waye.
Mais vous saviez, en le mettant tête de liste, qu’il était en prison…
Ce n’est pas une raison pour ne pas en faire une tête de liste. Khalifa Sall a beaucoup apporté. C’est l’effet inverse qu’il faut relever. Lorsqu’on pose le problème comme ça, on donne raison à ceux qui le maintiennent en prison. On devait le laisser faire une campagne électorale. On pensait que les gens n’allaient pas pousser l’indécence jusqu’à le retenir en prison et le priver de faire campagne. On se rappelle les propos du ministre de la Justice qui disait que Khalifa Sall bénéficiait en fait de tous ses droits. On ne pensait pas que le «jaay doolé» (l’arbitraire) allait pousser ces gens jusqu’à le maintenir en prison. Ce qui a créé une totale rupture d’égalité entre les différents candidats et en ruinant les chances de la coalition Manko taxawu senegaal d’aller à la quête des suffrages des Sénégalais.
En tant que juriste, quelles sont les chances de la requête des avocats de Khalifa Sall qui s’appuient sur son immunité parlementaire pour exiger sa liberté d’office ?
Il n’y avait même pas besoin de faire des requêtes. Dès que vous devenez député, on ne peut plus exercer sur vous aucune forme de mesure privative de liberté. Cela ne veut pas dire que les poursuites s’arrêtent parce que l’immunité ne garantit pas l’impunité. Elle garantit et protège le mandat et l’Assemblée nationale et non la personne qui exerce le mandat. On ne peut plus exercer des mesures de coercition ou de privation de nos libertés au député. Puisque les gens ne le font pas, les avocats du maire Khalifa Sall vont demander cette mise en liberté. Je dois préciser que l’immunité parlementaire est d’ordre public. Le juge n’a même pas à attendre que les avocats le saisissent d’une requête pour élargir le président Khalifa Sall. Le gouvernement fait dans la manipulation et la désinformation de la presse en annonçant la tenue du procès de Khalifa qui serait organisé dans les jours à venir. D’abord pour tenir un procès, il faut lever l’immunité parlementaire de Khalifa.
Le ministre de la Justice, Me Sidiki Kaba, a répondu que «ce n’est pas Khalifa Sall député qui est arrêté, mais quelqu’un qui a maille à partir avec la justice suite à un rapport de l’Inspection générale d’Etat»…
C’est une analyse que j’entends. Cela ne veut absolument rien dire.
Pourtant en droit il y a la rétroactivité ou non de la loi…
Le principe de non rétroactivité des lois ne s’applique pas dans ce cas d’espèce. Il y a quelqu’un qui fait l’objet de mesures de privation de liberté. Il y a une garantie qui s’attache à un statut particulier, c’est que lorsqu’on est député, on ne peut plus faire l’objet de mesures de privation de liberté. On a compris le jeu de l’Etat. Aujourd’hui, nous essayons d’épuiser tous les moyens légaux que nous donne la loi. C’est le combat judiciaire. Maintenant ce sera le combat politique.
Est-ce que Manko taxawu senegaal, avec ses 7 députés, travaille avec les autres de l’opposition pour former un groupe parlementaire ?
L’appartenance à un groupe parlementaire est libre. Des gens peuvent s’entendre pour mettre en place un groupe. Je ne pense pas que les discussions soient entamées, mais je pense qu’il serait souhaitable d’avoir deux groupes parlementaires pour l’opposition. J’ai entendu que Khalifa Sall a été plumé par les autres leaders dans le cadre de Manko, je me porte à faux. Nous avons été plumés par le pouvoir à travers la fraude qu’il a organisée et orchestrée. On ne va pas nous faire changer de cible.
Manko taxawu senegaal doit-elle être maintenue ?
La réunion d’évaluation va le décider.
Quel est votre avis sur la question ?
Je pense que cette coalition a encore de la chance et du chemin à faire dans l’espace politique. Il faut travailler à maintenir des pôles forts et dynamiques au niveau de l’opposition.
Le porte-parole du gouvernement, Seydou Guèye, parle de «deal» entre Khalifa Sall et Idrissa Seck avec un soutien du maire de Dakar à l’ancien Premier ministre à la Présidentielle de 2019.
Le gouvernement vous a habitués à des déclarations mensongères. Il n’y a jamais eu de deal entre Khalifa Sall et Idrissa Seck. D’ailleurs, s’il devait y avoir un deal, le gouvernement l’a empêché en privant Idrissa Seck de voir Khalifa Sall en prison.

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