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Président du Conseil d’administration de l’Office national de formation professionnelle (Onfp), Pr Mamoussé Diagne sait aussi parler de la formation professionnelle. Dans cet entretien, il parle de la mise en œuvre de la volonté de l’Etat de régler durablement la question de l’emploi et de l’employabilité des jeunes, parle pour la hausse du pourcentage de la Cfce accordé à l’Onfp.

Quelle contribution pourrait apporter une institution comme l’Onfp à l’heure du «fast-track» ?
Une contribution décisive parce-que ce rôle, ce n’est même pas nous qui en décidons, mais les populations par leurs interrogations, leurs interpella­tions dans ce raccourci effrayant : comment faire en sorte que disparaisse cette équation transcrite par le désespoir «Barça ou Barsax !» chez nos enfants – autrement dit : aborder aux rives de l’autre côté de la Méditerranée ou être à jamais engloutis par les flots de l’océan ou les dunes du désert. C’est dire que l’émigration dite «sauvage» est un problème pour les pays du Sud comme pour ceux du Nord, au point de devenir un fonds de commerce politique pour certains dans ces pays. Mais c’est surtout à nous qu’elle se pose comme question politique et défi éthique. Réduite à son expression la plus simple, elle se formule en ces termes chez le citoyen ordinaire : je fais partie de ceux qui t’ont élu, avec l’espoir de voir mes problèmes résolus, et non rester en l’état, voire empirer au point d’être contraint à l’exil parce que ne pouvant rester sur place sans rien faire d’utile pour moi et mes proches. C’est donc les populations qui posent la question, elles-mêmes, et la posent à leurs dirigeants sous des formes variées. A de telles questions, il n’est pas possible de se dérober, et donc il faut résolument faire face. A cet effet, nous sommes bien obligés de les entendre, de les écouter et prêter une oreille attentive aux préoccupations dont elles sont porteuses. J’ai l’habitude de dire qu’il n’y a pire ennemi pour une société que de comporter en son sein des gens qui n’ont plus rien à perdre. Des gens qui n’ont rien à perdre sont, ne serait-ce que de façon potentielle, des gens qui font en sorte que ceux qui ont quelque chose à perdre le perde. C’est la traduction de l’adage bien connu des Sénégalais : «Cereji buma ci lekkul, xëpp ci suuf !» (Ndlr : «Je mets du sable dans le couscous si je n’en mange pas.» Le «Contrat social» de Rousseau, qui est le fondement des sociétés démocratiques modernes, exprime ainsi sa clause fondamentale : une forme d’association qui protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé. L’auteur prend la précaution d’ajouter que s’il manque une seule de ces dispositions, le contrat est nul et de nul effet. C’est ce qui a fait dire aux commentateurs que c’est un contrat entre propriétaires, ce qui le distingue du contrat de spoliation par exemple ; et la société qu’il fonde de celles où quelqu’un est trop riche pour pouvoir en acheter un autre, ou trop pauvre jusqu’à être dans l’obligation de se vendre. Par conséquent, j’étais fondé à dire à mes étudiants, durant les nombreuses années où j’ai enseigné ce texte, que le vent du libéralisme sans retenue qui est la marque dominante de ce qu’il est convenu d’appeler la mondialisation, avec l’écart de plus en plus marqué des revenus, est la contestation la plus flagrante du rêve de Rousseau. Ça ne concerne pas exclusivement les pays riches : partout, y compris au Sénégal, les grandes villes sont «encerclées par la ceinture explosive des banlieues. Le jour où ces dernières s’enflammeront, on assistera au déchirement plus ou moins violent du tissu social. Je ne veux pas être alarmiste outre mesure, mais seulement prendre acte de la lente agonie des démocraties qui a des antécédents dramatiques dans l’histoire. L’Onfp est simplement un des postes d’observation à partir desquels cette demande est audible : «Da nu bëgg xëy, da nu bëgg sunu doom yi tekki !» Qui douterait du bien-fondé de cette exigence ? Elle touche tellement à la dignité de l’homme qu’elle semble se confondre avec ses droits fondamentaux.
C’est parce qu’elle me semble si importante que c’est à son aune que je mesure le discours d’investiture du président de la République, qui trouve son complément naturel dans son adresse à la Nation. Ces deux discours sont marqués par leur solennité qui tient surtout à leurs contextes de profération et à la qualité de leur cible qui est, à chaque fois, le Peuple sénégalais en son entier ou une de ses fractions privilégiées. S’agissant de la Nation, les options stratégiques sont déclinées ainsi que les moyens de les atteindre et les coûts humains et financiers. Parmi les médiations sur lesquelles il insiste tout particulièrement, il a cru devoir mentionner explicitement l’Office national de la formation Professionnelle. Et il serait absurde que ce soit par hasard, compte tenu de la solennité du moment, comme dit plus haut. Pace qu’il s’agit donc de bien les former pour en faire des acteurs de leur épanouissement, le discours a évoqué des structures dont c’est la vocation, parmi lesquelles l’Office national de la formation professionnelle (Onfp). Ce n’est pas donc par hasard, s’il l’a cité comme une des institutions qu’il compte appuyer dans ses missions justement pour pouvoir répondre à cette énorme interrogation. Ce qui revient à apporter aux jeunes une formation qui leur permet d’être utiles sur place à eux-mêmes, à leurs familles et à la société sénégalaise de manière à ne plus avoir aucune raison de s’expatrier, d’alimenter l’émigration sauvage. Je pense que c’est une question absolument fondamentale aussi bien pour les milliers de gens qui la posent que pour le discours du président de la République qui y répond en tant que discours programme. Nos structures sont les moyens, les bras armés permettant de mettre en place cette politique, de réaliser cette énorme promesse qui nourrit l’espoir actuellement des populations sénégalaises. Donc question-réponse sur le plan général ou programmatique, et réponse sur le plan de la réalisation empirique pratique de ce que le président de la République a promis. Il y est revenu dans l’adresse à la Nation sénégalaise, mais cette fois-ci sous un autre angle : celui de la citoyenneté. Nous avons été invité par une télévision de la place à la suite de ce discours pour en discuter autour d’un panel sur les problématiques de la citoyenneté, en particulier sur certains comportements déviants. Cette déviance-là a été articulée également à la question de l’emploi. Le véritable citoyen est celui qui peut être utile à sa société. Celui qui a quelque chose à faire, qui a quelque chose d’utile à faire et qui sait que de toute manière l’anomie, c’est-à-dire le désordre total dans une société, en entraînerait la destruction, est prêt à se dresser pour la défendre, dans son propre intérêt. Dans les deux cas, sous des angles différents, le Président a posé ces questions et l’Onfp est une structure dont la raison d’être est de traduire dans la réalité cette politique, cette promesse et cette attente.
Selon vous en tant que Pca de l’Onfp, quelle posture doit avoir cette institution pour répondre efficacement aux attentes du chef de l’Etat et aux préoccupations des Sénégalais ?
A mon avis, l’Onfp depuis que j’y suis est une structure qui a toujours tâché dans la définition de ses missions de faire en sorte de répondre à l’attente des populations, mais aussi et surtout des entreprises pourvoyeuses d’emplois. C’est ça qui est aussi fondamental : de faire en sorte d’être l’interface entre les populations d’une part qui sont dans les banlieues, que l’école a laissées sur le bord de la route (ou qui n’ont pas eu la chance d’y aller), sans emploi, et les branches professionnelles à même de leur en proposer. A condition toutefois qu’on les rende aptes à occuper un emploi. On comprend, dès lors, que les branches professionnelles soient justement représentées au sein du Conseil d’administration où figurent les employeurs et les travailleurs des sociétés comme membres et administrateurs afin de définir avec eux un ensemble d’objectifs que nous devons, du point de vue pédagogique, rendre en modules d’enseignement pertinents destinés à des gens qui n’ont pas reçu de formation de manière à les rendre aptes à occuper des postes de travail dans les sociétés qu’ils souhaitent intégrer. C’est ce qui fait que les formations se font selon les niveaux qu’ils ont et ça va du niveau 0 à des gens qui sont sortis de l’école en moyen terme (niveau primaire, moyen, secondaire) et même quelquefois de niveau supérieur. Vous avez sans doute entendu parler des maîtrisards chômeurs ? Leur existence est un signe d’échec pour une société d’une certaine manière. Comment faire en sorte maintenant que tous les Sénégalais où qu’ils se trouvent arrivent à pouvoir maitriser un savoir et un savoir-faire leur permettant d’être utiles à la société sénégalaise. Ce, afin de leur enlever toute tentation pour l’ailleurs au prix de leur vie. Etrange paradoxe que cet investissement à perte : les voir naître, grandir, mûrir et assister impuissants à cet empressement à aller développer d’autres sociétés qui se contentent de recueillir les fruits que nous avons nous-mêmes semés. Mais, peut-être que nous avons mal semé, mal entretenu ? C’est à nous de faire maintenant des efforts et de rectifier le tir. L’Onfp est un outil de l’Etat qui sert à cela, et son Conseil d’administration une instance de contrôle qui veille à la conformité de son cahier des charges et l’accomplissement de ses missions sur le terrain. A cet effet, le président de la République dans la vision qu’il a définie, considère sa vocation comme ne devant pas être seulement quelque chose de formel, de partiel, mais une dynamique devant opérer un maillage du territoire national qui doit s’étendre sur tout le Sénégal dans son ensemble. D’où la politique de décentralisation de l’activité de l’Onfp et la construction de centres qui sont dans les différentes régions. Le Président aimerait que tant pour des raisons d’efficacité que d’équité tous les départements au moins disposent d’un centre de formation professionnelle. Le Directeur général Sanoussi Diakité, dans un texte paru dans le Soleil, vient de faire une intervention significative sur ce point.
Les objectifs et l’ambition de l’Onfp font appel à beaucoup de moyens financiers. Aujourd’hui, est-ce que l’institution est suffisamment dotée en ressources pour faire face à ces défis que vous venez d’énumérer ?
Vous posez-là une question excellemment pertinente qui est la traduction très exacte de cet adage qui dit : «Quand on veut une chose, on s’en donne les moyens» (ou, en termes populaires : Ku bëgg aakara, da ngay gneme kaani). En réalité, de nos jours tout se définit en termes de moyens. Il y a des pays, comme la Côte d’Ivoire, où des structures comme la nôtre disposent de moyens très conséquents. Vous noterez cependant dans les différentes réunions du Conseil d’administration de l’Onfp, l’importance toute particulière de celles qui se tiennent en début d’année lorsque le budget est mis en place pour la définition des politiques qui visent l’atteinte des objectifs que l’institution s’est fixés et que l’Onfp doit atteindre à tout prix. Il y a aussi la réunion de fin d’année qui s’apparenterait à une réunion-bilan en plus des réunions à mi-parcours. Ce qu’il faut retenir durant ces différentes phases, c’est cette préoccupation constante : comment les moyens mis à notre disposition et dont dépend l’atteinte des objectifs sont articulés pour mieux répondre aux préoccupations des populations d’une part et d’autre part matérialiser nos engagements vis-à-vis de l’Etat avec qui on a un contrat d’objectifs et plus globalement un contrat de performance  ? D’ailleurs, en tant que président du Conseil d’administration, je dois décerner des félicitations au Directeur général de l’Onfp, Sanoussi Diakité, et à toute son équipe. Ce n’est pas moi seul qui le dis, mais c’est l’ensemble des administrateurs qui, après une évaluation sans concessions, couronnent pratiquement les résolutions finales par des félicitations à lui et à ses collaborateurs. La raison tient à ce que, très souvent, il leur arrive d’aller au-delà des objectifs assignés. En toute franchise, ils n’épargnent aucun effort pour y arriver. C’est peut-être la plus grande satisfaction de l’Onfp que de faire en sorte que le contrat de chacun d’entre eux et avec les pouvoirs publics puisse être respecté. A ce niveau, il faut dire que nous y veillons sans laxisme ni complaisance, avec des contrôles internes systématiques et à des contrôles externes également qui sont des entités indépendantes comme nous y oblige la loi. Cela se fait également sans concession et réserves. D’ailleurs, vous me permettrez de relever que nous ne sommes satisfaits que lorsque ces derniers concluent, après l’analyse de détail, au caractère sincère, régulier de nos comptes. L’un de nos anciens administrateurs qui représentait l’Etat confessait que l’Onfp est l’une des rares structures dont il a assisté à toutes les réunions qui se tiennent de façon régulière et à la reddition des comptes devant tout le Conseil d’administration. Chacun a la possibilité et la latitude d’apprécier ou non la structure qu’il représentait et chacun a la possibilité d’apprécier la politique et la Direction est là, avec ses hommes, obligée de répondre à toutes les questions qui sont posées. L’ordre du jour n’est levé que lorsque tous les débats sont vidés. Nous arrivons toujours à prendre notre décision à l’unanimité sans avoir à recourir au vote. Je me réjouis de cette ambiance qui anime la conduite de notre Conseil d’administration. Il m’est arrivé de dire que je suis l’un des présidents de Conseil d’administration les plus heureux, si je ne suis pas le plus heureux parce qu’il n’y a pas ce déchirement, ces divergences considérables entre nous grâce à la bonne gestion de l’Onfp qui est «une maison de verre».
Pour éviter les confusions entre le fonds de financement qui s’occupe de financements et l’Onfp qui s’occupe de formation, est-ce qu’il ne faudrait pas huiler davantage le système et redéfinir les rôles pour éviter des chevauchements ?
Il y a même des gens qui vont jusqu’à penser que c’est une sorte de doublure et que des conflits pourraient naître de la démarche de ces deux types d’organisation. Je pense que non. Pour la simple et bonne raison que, entre des gens qui financent des programmes, des gens sortis de la formation qui veulent s’installer comme de jeunes entrepreneurs que j’appelle le suivi de la formation, il y a une structure qui s’en occupe. Pour notre part, au niveau de l’Onfp, on intervient dans la formation pour permettre aux bénéficiaires d’avoir les aptitudes et qualifications requises pour exercer une fonction dont le financement n’est pas de notre ressort. A partir de ce moment-là, il faut plutôt parler de complémentarité et cette complémentarité nécessite effectivement qu’il puisse y avoir des rencontres périodiques, une entente parfaite entre les deux structures de telle sorte qu’on ne se marche pas sur les pieds. Surtout qu’on n’a pas le même champ d’action. Je suis tout à fait d’accord pour dire que si on n’a pas cette perception-là, il y a risque de chevauchement, ou de mésentente ; et ce serait la pire des choses. Parce qu’à ce moment-là il faudra soit les fondre, séparer totalement, ou les mettre dans des options totalement différentes. Or, ce n’est ni l’un ni l’autre. C’est la complémentarité et le travail au quotidien des deux structures qui doivent être de mise.
Le chef de l’Etat a manifesté et réitéré son engagement pour le relèvement de la Cfce. Cependant, le reversement correct pose problème. Quelle est la démarche qui doit être adoptée pour permettre un reversement correct de cette taxe ?
La Cfce, c’est ce pourcentage que les différentes entreprises versent de manière à ce que nous puissions constituer quelque chose de relativement consistant pour pouvoir leur former les hommes et les femmes, bref les ressources humaines dont elles ont besoin. Par conséquent, ce sont des rapports de prestation réciproques dont elles tirent le meilleur avantage en termes stratégiques. Car, plus la part de Cfce consacrée à l’Onfp ou à des structures similaires est importante, plus nous avons la possibilité de mettre à la disposition des entreprises et des structures demanderesses des produits qui soient des produits quantitativement et qualitativement importants. Il n’y a pas de problème pour ça. L’année dernière nous avons eu pour ce qui est de l’Onfp une part relativement mince de notre budget venant de la Cfce (6%). Nous avons très souvent pu fonctionner grâce à la débrouillardise de l’Onfp qui compte également sur la coopération extérieure. A titre d’exemple avec la coopération luxembourgeoise on a eu à réaliser beaucoup de choses. Il faut donc au titre de la Cfce que la part affectée à l’Onfp soit plus importante. Je m’en réjouis d’avoir entendu le président de la République préciser, en parfaite cohérence avec sa vision exprimée dès le Yoonu Yokkute, qu’il va renforcer son appui à l’Onfp et à la jeunesse. J’imagine bien qu’aujourd’hui, non seulement notre part de la Cfce (Ndlr : la contribution forfaitaire à la charge des employeurs) sera stabilisée, mais accrue dans des proportions significatives de manière à ce que nos résultats soient des résultats sensiblement augmentés, à la hauteur de ses promesses, et de ce que commande le bon sens. Sans moyens, nous ne pouvons pas inventer. L’année dernière, nous avons connu des difficultés du fait de prélèvement sur notre dépôt du Trésor de plus d’un milliard sept cent mille francs Cfa. Ce prélèvement nous a fait le plus grand tort, mais lorsque nous avons attiré l’attention du Président sur la situation, il a réagi merveilleusement. Nous avons donc toutes les raisons d’être optimistes, car c’est là que l’attendent les populations, et nous travaillons dans la totale conviction qu’il sera au rendez-vous et que nous comptons y être avec lui avec notre modeste contribution.

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