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De la dénonciation à la sidération en passant par les railleries, les événements de mercredi à Washington ont suscité de très nombreuses réactions, en Afrique comme partout. Sur les réseaux sociaux, il y a eu beaucoup de questionnements sur la tenue de cette manifestation, l’inefficacité de la police, et sur le déclin du leadership américain, notamment auprès des Africains. Pour en parler, François Mazet de Rfi a sollicité Souleymane Bachir Diagne. Le philosophe sénégalais enseigne à l’Université Columbia, à New York.

Quelle a été votre première réaction lorsque vous avez découvert les images du Capitole mercredi ?
J’imagine que ma réaction a été celle d’un peu tout le monde. C’était un effarement total parce que voir le Capitole, le saint des saints de la démocratie américaine, envahi comme cela, et aussi facilement d’ailleurs, c’est véritablement effarant. Puis ensuite, très rapidement, une certaine tristesse pour la démocratie.

On peut parler de sidération ?
Tout à fait. «Sidération» est le mot qu’il faut parce qu’effectivement, qui aurait pu imaginer une scène pareille ? Voir quelqu’un entrer dans la rotonde du Capitole, portant à l’épaule le drapeau confédéré, avec tout ce que signifie ce drapeau et la négation que représente ce drapeau, de ce que représente précisément le Capitole.
La différence d’encadrement policier entre cette manifestation et celle des derniers mois du mouvement Black lives matter, c’est quelque chose qui vous a interloqué aussi ?
Ah oui ! Cette foule est entrée comme du beurre dans le Capitole. Et d’ailleurs, en ce moment, la crise dans la crise, c’est la grande question : pourquoi cette faillite absolument incroyable des services de sécurité ? Qu’est-ce qui peut l’expliquer ? On dit même que l’intervention de dernière minute qu’il y a eu de la garde nationale a été commandée plutôt par le vice-président (Mike) Pence que par le Président lui-même.

Et la conséquence, c’est que les militants de Black lives matter y voient la preuve d’un racisme systémique ou encore d’un «privilège blanc», comme ils disent…
Si on regarde la différence de traitements, évidemment, des manifestations à peu près dans les mêmes espaces, on ne peut pas imaginer effectivement un mouvement de Black lives matter par exemple allant aussi loin et imaginer quelqu’un avec un tee-shirt Black lives matter assis comme ça sur le fauteuil de madame (Nancy) Pelosi, c’est la speaker du Congrès. Certains d’ailleurs ici ont dit de manière tout à fait officielle qu’il y a belle lurette qu’il serait déjà mort.

On se rappelle que Barack Obama, lorsqu’il était Président, avait dit en parlant de l’Afrique qu’«il n’y a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes». Donald Trump a joué à l’homme fort contre les institutions. Finale­ment, elles ont tenu, c’est la bonne nouvelle, mais elles ont été secouées…
Oui, finalement, c’était quelque chose qui pouvait s’appliquer parfaitement à son propre pays, on le voit maintenant. Et d’une certaine manière, une des leçons que porte cette crise, c’est qu’il aurait fallu ajouter que probablement le plus important, c’est une certaine éthique démocratique et la confiance en les institutions, parce que ce qui fait la force des institutions, c’est précisément la confiance que l’on a. Voilà des institutions fortes évidemment, on ne peut pas imaginer des institutions plus fortes que les institutions démocratiques américaines, mais il a suffi d’un Président qui essaye de repousser au maximum la norme en essayant de voir jusqu’où il peut aller. Qu’un Président, sur des bases totalement «complotistes» décrète que les élections avaient été faussées, frauduleuses, pour qu’une partie importante de l’opinion américaine se dise : «Oui, ces élections ont été irrégulières.» Et cela est une leçon pour les pays africains, je crois. Ce discours qui consiste dès l’entame des élections à dire : «Ah, elles vont être truquées», c’est un discours qu’on entend souvent. Donc, la confiance dans les institutions et surtout cette institution qui est fondatrice de tout, qui est l’élection démocratique, ou alors l’esprit démocratique qui fait que, quand on a perdu, on reconnaît de bonne grâce qu’on a perdu. Et c’est d’abord un comportement et une culture démocratiques.

Donald Trump a souvent humilié les pays du Sud, notamment les pays africains. Forcément, beaucoup mercredi se sont moqués de cette situation invraisemblable…
C’est vrai que si l’on regarde les réseaux sociaux, il y a une tendance aux ricanements en disant : «C’est bien fait pour lui, ce pays donneur de leçons», etc. Mais au-delà de cela, je crois que cela ne doit pas aller dans cette direction parce que tout le monde se rend compte que c’est quand même une anomalie. Et je crois que les Africains au bout du compte tireront la même leçon que tout le monde, que c’est la démocratie qui a été fortement bafouée. La situation est tellement anormale que c’est la seule leçon que tous les esprits sensés puissent en retirer.

Vous n’avez pas été enclin, vous, aux ricanements, à imaginer par exemple comme certains un communiqué un peu ironique de l’Union africaine ?
(Rires) Oui. Voyez-vous, j’ai pensé à des romans africains qui précisément jouent ce jeu, qui renversent les choses. Je pense par exemple au roman de mon aîné Abdourahman Waberi (Aux Etats-Unis d’Afrique, paru en 2006). Mais je crois que l’Union africaine doit également exprimer son attachement à la démocratie en disant sa peine, et puis tirer la leçon. La démocratie est une chose fragile. Je parlais tout à l’heure de la confiance. Finalement, elle ne repose sur rien la démocratie, elle repose sur d’abord quelque chose d’aussi impalpable que la confiance en les institutions. Et de voir que l’Etat démocratique le plus puissant au monde n’est pas lui-même à l’abri d’une crise de confiance comme celle qu’a installée le populisme, c’est une leçon pour tous ceux qui ont une inspiration démocratique de par le monde.

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