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Agrégé en Droit et spécialiste du Droit du sport et Droit économique, le Professeur Abdoulaye Sakho s’exprime «sans masque» sur la crise du coronavirus, son impact sur les compétitions locales et l’avenir du foot professionnel. Entretien.

Professeur, suite au débat sur l’absence d’un Secrétaire général à la Fédé de basket, le ministre des Sports a avoué être confronté à un problème d’effectif. Comment analysez-vous ce déficit de ressources humaines dans ce ministère ?
La tradition a voulu que c’est l’Etat qui délègue ses compétences à des structures privées que sont les fédérations. Donc, l’Etat avait conservé quelque part une possibilité de pouvoir être toujours présent au sein des fédérations. C’était par des cooptations en fournissant à ces fédérations les personnes compétentes pour gérer du point de vue administratif. Mais, aujourd’hui, je crois qu’il faut quand même aller un peu plus loin. Il faut voir beaucoup plus largement, beaucoup plus globalement les personnes compétentes en matière sportive et qui ne proviennent pas seulement de la Fonction publique ou de ce que l’Etat met en place. Il y a possibilité de se faire former, possibilité de pouvoir gérer des fédérations en ne provenant pas seulement des structures traditionnelles de formation que l’Etat offrait. La formation est ouverte et se fait un peu partout. Il y a des possibilités aujourd’hui même de piocher chez les journalistes, des gens qui sont déjà dans des fédérations et aussi dans le secteur privé. L’essentiel est de prendre des gens qui soient capables ou en mesure de gérer sur le plan administratif une fédération. Donc, il n’est pas dit que c’est juste un corps qui doit occuper ce poste administratif tout le temps. C’est là où je crois qu’on manque d’ambition dans notre sport. On est encore dans la nomenclature traditionnelle de la gestion du sport par le biais de l’Etat et du privé. Or le sport aujourd’hui demande autre chose. Et ceux qui gèrent justement les fédérations, de plus en plus quand vous les regarder, en tous cas du point de vue administratif, ou ceux qui siègent au niveau de l’équipe dirigeante, ce sont souvent des gens qui ont fait des études avec des diplômes et qui font en sorte que ces fédérations puissent vivre même sans pour autant avoir besoin de l’argent de l’Etat ou de son expertise.

Justement, comment expliquez-vous ce déficit de cadres au ministère des Sport ?
Je crois qu’on n’a pas été très prévenant et c’est cela que je reproche très souvent au sport sénégalais. On ne fait pas de projection sur l’avenir. On vit au jour le jour. Or cela aurait dû, peut-être, être planifié et se rendre compte que les cadres qui sont au ministère, dans quelques années, ils risquent de partir à la retraite. Et qu’il va falloir les remplacer. Est-ce qu’on a fait ce qu’il fallait sur ce plan-là ? Je ne suis pas tellement sûr ; et vous-mêmes vous vous posez la question. Cela veut dire qu’on n’a pas été très prévenant de ce point de vue-là. Je crois qu’il faut avoir le courage aujourd’hui de s’ouvrir et de se dire qu’il n’y a pas seulement la Fonction publique traditionnelle qui peut fournir des administratifs aux différentes fédérations. Ils peuvent venir d’un peu partout. Si une fédération est suffisamment riche en profils, elle peut même se permettre à la limite de recruter, par appel à candidature, les meilleurs.

Quand on regarde les compétitions locales, est-ce qu’il faut avoir la même lecture, dans la gestion, quand on sait que le football local ne marche pas bien ?
Les compétitions locales sont victimes de cet état de fait. Nous sommes aujourd’hui dans une situation de mi-figue, mi-raisin. Ce n’est pas encore le jour, la nuit n’est pas finie. On est entre les deux. Du point de vue du sport, on a toute cette difficulté à savoir sur quel pied danser. Est-ce qu’on continue l’amateurisme pur et dur ou est-ce qu’il faut s’ouvrir vers le professionnalisme ? On ne sait pas. Le football a décidé d’aller vers le professionnalisme. Il a créé sa Ligue et cette Ligue a des difficultés à s’en sortir parce qu’elle n’arrive pas à produire les propres ressources qui lui permettraient de vivre en toute autonomie. Donc, elle est obligée tout le temps de se tourner, soit vers la fédération qui est une structure délégataire ou alors vers le délégant, c’est-à-dire l’Etat, en disant, aidez-nous à pouvoir continuer à vivre. Et cela pose des problèmes. Je suis désolé de le dire, on aurait dû tirer une conclusion d’échec. On a échoué du point de vue sport professionnel pour ce qui est du football. Peut-être qu’on était animé de bonnes intentions, mais très sincèrement, de la manière dont cela s’est passé montre qu’aujourd’hui, on ne peut plus continuer de ce point de vue-là.

De quoi avoir des soucis pour l’avenir du football professionnel ?
Il ne faut pas se voiler la face. Si on veut faire du professionnalisme, on prend ceux qui sont des professionnels. Mais on ne peut pas vouloir faire du professionnalisme en ouvrant le plus largement possible. Ce que je trouve le plus aberrant, c’est une Ligue 2 professionnelle. Certaines équipes n’ont pas le transport pour aller faire des matchs et on prétend que ce sont des professionnels. Ce n’est pas possible. Je crois qu’on a recopié le modèle français du professionnalisme, mais ce n’est peut-être pas celui qu’il fallait. Il fallait peut-être réfléchir autrement, faire des Ligues fermées, pas de montée, pas de descente, mais avec des entités économiques viables et qui pourront utiliser des joueurs, des entraîneurs, des terrains. Mais on a voulu jouer avec le modèle français. Et avec cette crise de quelques mois, il est en train de montrer ses limites. Je crois qu’il y a de la réflexion à mener pour faire du sport professionnel.

Après l’arrêt des compétitions, est-ce que cette crise du Covid-19 ne devrait pas être une occasion de repartir sur de nouvelles orientations ?
Si on ne le fait pas, c’est qu’on aura raté une très grosse opportunité. Aujourd’hui la crise nous donne la possibilité, comme vous le dites, de remettre les compteurs à zéro et de repartir. Même la décision, il faudrait qu’on réfléchisse sur comment la prendre. Est-ce qu’il faut la laisser uniquement à ceux qui sont légitimes politiquement, qui ont été élus ? Ou est-ce qu’il faut mettre également les experts à l’intérieur. Si vous regardez bien, dans la gestion de la pandémie, le Sénégal s’est relativement bien débrouillé jusqu’à ces derniers temps où on a eu beaucoup de critiques, mais c’est assez conjoncturel… Quand on prend le sport au Sénégal, je me demande si ce n’est pas le politique qui décide. Et c’est là où ça pose des problèmes. Il y a peut-être des gens qui sont compétents, qui sont autour de tout cela, on doit leur laisser la possibilité de dire aux politiques : ‘voilà ce qu’il faut faire.’ Après c’est le politique, en dernière ressort, qui prendra la décision. Mais au moins, il aura été alimenté en expertise et pourra prendre la bonne décision. C’est peut-être ce qui nous manque. C’est facile de critiquer après coup, mais je pense qu’il y a peut-être des choses à voir.

Et les choses ne s’arrangent pas avec les difficultés financières que rencontre la Ligue Pro ?
C’est normal parce que la Ligue Pro, c’est une entreprise. Elle vend un produit. Quand vous vendez un produit et que personne ne l’achète, ça ne peut pas marcher. Quand vous vendez des cacahuètes et que personne n’achète, vous allez faire faillite. On a un produit qu’on vend qui est un spectacle. Ce spectacle, c’est la rencontre entre des équipes de football du Sénégal. Ce spectacle, soit il n’est pas attrayant, soit il est mal vendu, soit il est mal organisé, je ne sais pas. Mais je crois qu’il y a un diagnostic profond à faire parce que je ne crois pas que ce sont les talents qui manquent. Il en manque peut-être parce que les meilleurs s’en vont assez rapidement. Mais quand même, il en reste des talents. Et de temps en temps, on entend des équipes sénégalaises juniors, cadettes qui vont faire de bonnes choses à l’étranger. Il y a une réflexion profonde à faire. Ceux qui dirigent actuellement le football sénégalais ne sont pas particulièrement mauvais. Ça je ne le dis pas, mais je crois qu’il y a une profonde réflexion à faire, se mettre quelque part et essayer de voir qu’est-ce qui a manqué au football sénégalais. Je crois qu’ils sont capables de le dire. Quand on les regarde fonctionner, il y a peut-être des choses que nous de l’extérieur, on peut dire, mais eux de l’intérieur il y a peut-être beaucoup de choses qu’ils doivent pouvoir dire également. Il y a un vrai travail de réflexion à faire de ce point de vue-là. Est-ce qu’on a besoin d’avoir dix clubs professionnels ? Combien de clubs il y a à Dakar qui ne peuvent même pas payer des joueurs et on dit que ce sont des professionnels ? Aujourd’hui, si on appliquait les lois sur la comptabilité, la fiscalité, sur le droit du travail et sur le droit des sociétés, je me demande si certains d’entre ces clubs n’allaient pas se retrouver devant le Tribunal correctionnel. Il y a peut-être à diminuer le nombre de clubs et ne pas avoir honte de faire un championnat amateur. Le Navétane a pris la place du championnat amateur. Est-ce qu’il ne faut pas transformer le Navétane en championnat amateur national ? On prend quatre, cinq voire six clubs et on dit ce sont les clubs professionnels.

Parlons de l’Afrique et de cette Can 2021 qui cherche une bonne date…
Je ne suis tellement sûr que cette Can 2021 puisse se dérouler sauf si on en fait une autre forme de compétition. Mais de la manière dont on a l’habitude de dérouler -encore que les éliminatoires n’étaient pas encore terminées- est-ce qu’ils auront le temps de tout faire ? Qu’on se dise la vérité : on essaie de vivre avec ce Covid qu’on ne maîtrise pas. Est-ce qu’on a la possibilité toujours de revenir à ces joutes qui se faisaient avec des spectateurs. Même si, là aussi, c’est une piste, je sais que la plupart des compétitions sportives risquent de se dérouler pendant deux ou trois ans, à huis clos. En fait, tant qu’on n’aura pas régler ce problème, il n’y aura pas de spectateurs.

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