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Au lendemain du passage avec succès du programme Icpe du Sénégal devant le Conseil d’administration du Fmi, M. Mesmin Koulet-Vickot, représentant résident du Fonds au Sénégal, indique les clefs de la réussite du Sénégal, tout en faisant des recommandations quant à la gestion de la dette du pays.

Le Conseil d’administration du Fmi vient d’approuver la deuxième revue du programme avec le Sénégal soutenu par l’Instrument de coordination de la politique économique (Icpe). Dans son communiqué, le Conseil d’administration indique que la contraction économique qui était attendue en 2020 sera probablement évitée. Au même moment, certains observateurs indiquent que la situation du pays n’est pas aussi rose sur le plan économique. Un paradoxe ?
Avant de répondre précisément à votre question, je voudrais indiquer que l’approbation de la deuxième revue du programme Icpe par le Conseil d’administration du Fmi repose sur les résultats satisfaisants obtenus par rapport aux objectifs fixés pour la fin juin 2020 et le fait que l’exécution du programme reste sur la bonne voie. Cette approbation s’est faite sans que le Conseil d’administration tienne une réunion formelle, une procédure utilisée quand il n’y a pas de points controversés à débattre.
Le Conseil d’administration du Fmi ne dit pas dans son communiqué que la situation économique est rose au Sénégal. Elle n’a d’ailleurs été rose nulle part dans le monde en 2020. Le Conseil d’administration du Fmi constate, pour s’en féliciter, qu’en dépit de la crise sanitaire liée à la pandémie de Covid-19, la croissance économique au Sénégal, bien qu’en fort ralentissement, a été probablement positive en 2020. Cette appréciation se fonde sur les indicateurs d’activités disponibles du troisième trimestre qui montrent que la reprise a été plus vigoureuse que prévu et les développements dans le secteur agricole qui laissent entrevoir une bonne campagne agricole 2020/2021. Pour finir, je voudrais souligner que la forte reprise de l’activité au second semestre 2020 n’est pas seulement due à l’impact de la bonne pluviométrie sur la production agricole, elle reflète aussi l’impact des mesures de soutien du Plan de résilience économique et sociale (Pres).

Le déficit budgétaire de l’Etat s’est creusé à 6,5% du Pib en 2020. Est-ce le signe de l’incapacité des pouvoirs publics à redresser la barre ?
Le creusement du déficit budgétaire en 2020 est dû aux mesures d’urgence massives pour sauver des vies, contenir la pandémie de Covid-19 et aider les ménages et les entreprises affectés. Bref, il était nécessaire d’éviter que cette crise sanitaire ne se transforme en catastrophe humanitaire. Le Fmi a soutenu ce relâchement budgétaire et contribué à son financement en décaissant en avril 2020 près de 262 milliards de F Cfa au titre de l’Instrument de financement rapide. Il faut se rappeler qu’avant la survenance de la crise sanitaire, la Loi de finances initiale prévoyait un déficit de 3% du Pib, en ligne avec la norme communautaire de l’Uemoa. Dans le cadre de la deuxième revue du programme Icpe, le gouvernement s’est engagé à progressivement ramener le déficit budgétaire au plafond communautaire de déficit de 3% du Pib à fin 2023. La Loi de finances 2021, approuvée en décembre, donne le ton en prévoyant un déficit budgétaire de 5% du Pib. Le Fmi soutient cette Loi de finances 2021 qui concilie à la fois le nécessaire soutien à la reprise économique et un amorçage pour un retour à une trajectoire garantissant la viabilité de la dette publique.

Il y a un gros débat dans le pays sur le niveau d’endettement du Sénégal que certains jugent à la limite du soutenable. Certains en donnent pour preuve le fait que le gouvernement du Sénégal soit à l’avant-plan de la campagne pour l’annulation de la dette des pays les plus pauvres. Le Fonds soutient-il cette ini­tiative ? Ne serait-ce pas accorder une sorte de licence à des pays dépensiers ? Le niveau de la dette du Sénégal est-il encore soutenable ? Le pays a-t-il toujours la capacité de continuer à s’endetter ?
D’après nos analyses, la dette du Sénégal est viable et son risque de surendettement est modéré. Cependant, la capacité d’endettement de l’Etat ou sa marge de manœuvre pour une riposte budgétaire en cas de chocs est faible à court terme. Notre recommandation pour le Sénégal est de poursuivre une stratégie prudente d’endettement qui privilégie les emprunts extérieurs concessionnels et le recours au marché régional. Nous recommandons également un renforcement de la gestion de la dette ainsi qu’un suivi rapproché des risques budgétaires. Cela dit, la question de la viabilité de la dette ou de plutôt de sa non-viabilité est un vrai sujet de préoccupation pour de nombreux pays africains. Le Fmi a tiré la sonnette d’alarme sur ce risque ces dernières années. Le rapport sur les perspectives économiques régionales d’octobre 2020 indiquait que plus de 16 pays d’Afrique au Sud du Sahara présentaient un risque élevé de surendettement ou éprouvaient déjà des difficultés à rembourser leur dette. La pandémie de Covid-19 a exacerbé ce risque qui existait déjà.

Pourriez-vous être plus spécifique concernant vos recommandations en ce qui concerne la dette ?
Plus spécifiquement, nous exhortons le gouvernement à continuer d’améliorer le suivi de la dette de l’ensemble du secteur public (y compris entités et entreprises publiques), à veiller à ce que la stratégie d’endettement du secteur public dans son ensemble soit compatible avec le plafond de la dette nominale fixé par le programme, à élaborer un cadre juridique d’octroi des garanties, avals et rétrocessions, et enfin à conduire un audit externe de la base de données sur la dette totale du secteur public.

Le gouvernement du Sénégal espère, à travers la mise en œuvre du Plan d’actions prioritaires ajusté et accéléré (Pap2a), non seulement retrouver son niveau de croissance d’avant le Covid-19, mais même le dépasser. Jugez-vous cela réaliste ?
Comme je l’avais indiqué dans une interview précédente dans un journal de la place, les objectifs de croissance du Pap2a sont ambitieux, mais pas irréalistes. Leur atteinte nécessitera un contrôle de la pandémie de Covid-19, une augmentation de l’investissement privé et un démarrage de l’exploitation des hydrocarbures en 2023. Malgré la crise, le potentiel du Sénégal demeure intact. Il ne reste qu’à exploiter ce potentiel pour que le pays renoue avec une croissance forte. Le Pap2a que nous soutenons prévoit des réformes pour promouvoir le développement du secteur privé avec par exemple l’adoption imminente de la loi sur le Partenariat public-privé (Ppp), renforcer la résilience de l’économie et l’inclusivité de la croissance.

La mission de l’Icpe a exprimé des opinions qui indiquent une large préoccupation sur des questions sociales. Le Fonds monétaire international a-t-il changé de paradigme et voudrait-il privilégier le social au détriment de l’équilibre du budget ?
La prise en compte du social dans le cadre de notre mission de surveillance et nos opérations de prêt n’est pas nouvelle, même si elle s’est accentuée cette dernière décennie au lendemain de la grande crise financière de 2008. Des travaux analytiques ont mis en évidence la relation entre inégalités et croissance, le rôle essentiel des dépenses sociales dans la promotion d’une croissance soutenue et inclusive et dans la réalisation des engagements au titre des objectifs de développement durable à l’horizon 2030. La pandémie de la Covid-19 a aussi révélé l’importance d’étendre le système de protection sociale. Concrè­tement, l’engagement du Fmi sur ce domaine est guidé par la macro-criticité de la question spécifique des dépenses sociales. Sa prise en compte dans les programmes soutenus par le Fmi se fait par l’utilisation de «planchers» de dépenses sociales comme repère quantitatif, le souci constant d’atténuer les effets négatifs de l’ajustement sur les couches vulnérables de la population et l’accent mis sur l’accroissement de la mobilisation des recettes pour financer les dépenses sociales de façon viable, sur l’amélioration de la qualité des dépenses sociales et sur le besoin de combler les lacunes en matière de données et d’information.

En tant que représentant résident du Fmi au Sénégal, vous allez superviser la mise en œuvre de l’Instrument de coordination de politique économique (Icpe). Quelle avancée apporte celui-ci par rapport au précédent, l’Instrument de soutien à la politique économique (Ispe), dans les relations du Fonds et du Sénégal ?
Les deux instruments ne sont pas fondamentalement différents dans leurs objectifs et modalités pratiques. L’Ispe n’est disponible que pour les pays à faible revenu, tandis que l’Icpe est offert à tous les Etats membres du Fmi. Je vous épargnerai des autres détails techniques. Retenez juste que ce sont deux instruments non financiers ! L’Accord au titre de l’Icpe qui a été approuvé le 10 janvier est totalement aligné sur la deuxième phase du Plan Sénégal émergent. Il est articulé autour de trois grands piliers : i) parvenir à une croissance inclusive et tirée par le secteur privé, ii) asseoir la stabilité macroéconomique grâce à une politique budgétaire prudente et à une gestion saine de la dette, iii) gérer les futures recettes pétrolières et gazières de façon viable et transparente. De nombreuses réformes sont prévues dans le cadre de l’Icpe. Par exemple, pour promouvoir une croissance forte et inclusive, il est prévu d’améliorer les mécanismes de soutien aux petites et moyennes entreprises, le cadre de partenariat public-privé, le fonctionnement du marché du travail et le système d’accès à la propriété et de renforcer le système de protection sociale. Au titre de la stabilité macroéconomique, il est prévu de mettre en œuvre la Stratégie de recettes à moyen terme (Srmt) pour porter le ratio recettes intérieures sur Pib à 20% d’ici 2023. Enfin, s’agissant du dispositif de gouvernance et transparence du secteur des hydrocarbures, un cadre juridique et budgétaire est en cours de finalisation.

A vous en croire, la gestion économique du Séné­gal en ferait presqu’un bon élève pour les institutions de Bretton Woods. En tant que représentant du Fonds dans ce pays, ne vous arrive-t-il pas de vous ennuyer un peu ?
Pas du tout ! Les résultats du programme sont satisfaisants, cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus rien à faire et qu’il faut donc dormir sur ses lauriers.  Les défis sont nombreux et la liste des réformes à mettre en œuvre pour les relever est longue. Mon rôle – et celui de mon institution – est d’accompagner le gouvernement dans la mise en œuvre de ces réformes.

 

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