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Diplômé de l’Ecole nationale des arts (Ena) de Dakar et de l’Ecole supérieure d’art visuel de Genève, Ousmane Dia est un artiste plasticien et sculpteur sénégalais qui évolue en Suisse depuis maintenant 20 ans. A Genève, il enseigne l’art au Cycle d’orientation, (une école publique), en même temps qu’il tient son atelier et sculpte le métal et le fer devenus ses principaux alliés. D’expositions collectives à expositions individuelles, le natif de Tamba a su imposer sa marque aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Du 30 janvier au 17 février prochain, à la Galerie nationale d’art de Dakar, il tiendra pour la première fois au Sénégal une exposition individuelle. Intitulée «Maturité», elle sera composée de 365 sculptures que Ousmane Dia envisage d’offrir à l’Etat du Sénégal. Dans cet entretien, il évoque les contours de cette donation, partage sa vision sur l’art et son éventuelle participation au prochain Dak’art.

Vous organisez votre première exposition individuelle au Sénégal le 30 janvier prochain à la Galerie nationale. Pourquoi, depuis 20 ans, c’est maintenant que vous tenez une exposition dans votre pays ?
Je suis partie à Genève, cela fait maintenant 20 ans, comme vous le constatez, et j’ai eu à participer à pas mal d’expositions collectives au Sénégal. Mais cette exposition sera ma première individuelle au Sénégal. Cela se justifie par le fait que je n’étais pas prêt parce que je sais que je suis quelqu’un de très attendu au Sénégal. Il fallait donc que je revienne avec un travail assez conséquent. J’avais déjà fait mes croquis par rapport à ce que je voulais faire, aussi des prototypes dans mon atelier à Genève il y a 2 ans de cela.

Vous avez alors réalisé les travaux à Genève ?
Non. Une fois que j’ai fait mon prototype, j’ai travaillé avec des architectes et des ingénieurs de Genève qui m’ont fait des mises en scène parce que mon travail, ce sont surtout des installations ou des structures monumentales. Mais toutes les structures ont été réalisées à Tamba­counda. Je suis Tambacoundois d’origine et je tiens beaucoup à cette ville qui a contribué à me forger. J’ai donc engagé 7 ateliers de menuisier métallique à Tambacounda et plus de 46 personnes ont travaillé autour de ce projet pour réaliser les sculptures qui sont au total 365.

365 sculptures ?
Oui, mon travail est très politique. Je travaille autour de l’actualité sénégalaise. Je suis beaucoup la presse sénégalaise et je voulais travailler autour de l’article 10 de la Constitution du Sénégal qui dit que chacun a le droit d’exprimer, de diffuser librement ses idées par la parole, la plume, l’image, la marche pacifique, pourvu que l’exercice de ces droits ne porte atteinte ni à l’honneur ou à la considération d’autrui ni à l’ordre public. Cet article 10 de la Constitution sera reproduit au sol sur un cercle de 4 mètres de diamètre et toutes les structures qui ont une forme de personnage en marche convergent vers cet article 10 de la Constitution.

L’expo est intitulée Maturité. Qu’est-ce que vous suggérez à travers ce titre ?
L’exposition, je l’ai intitulée Maturité dans sa globalité. Et l’installation structurale, je l’ai intitulée Maturité de mon peuple. Parce que je pense qu’aujourd’hui le Peuple sénégalais est très mature. Même si des fois il y a quelques débordements. J’ai eu à assister à plusieurs marches pacifiques. Et quand elles se terminent sans qu’il y ait des débordements ou de casses, il y a plein de jeunes qui se disent que la marche n’a pas réussi. Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de casses qu’une marche n’a pas réussi. L’article 10 nous ramène justement à la raison. Parce qu’il nous dit vous avez le droit de marcher, mais il ne faut pas nuire à l’ordre public.

Maturité du Peuple sénégalais oui, mais y a-t-il aussi derrière l’idée de votre propre maturité ?
Oui ! Cela fait des années de recherche et j’estime que je suis maintenant mature par rapport à ma création artistique. Parce que j’ai une ligne directrice et j’ai une écriture particulière. Pour moi, la maturité d’un artiste c’est beaucoup de choses. C’est d’abord avoir sa propre écriture, ce qui fait la différence entre les autres artistes, et avoir une ligne directrice. Je discutais avec un ami journaliste qui me dit que je n’aurais pas dû l’intituler Maturité parce que pour lui je suis mature depuis longtemps. Si le Peuple sénégalais et les gens pensent que je suis mature, c’est tant mieux. Moi je pense que je viens d’atteindre ma maturité.

Vous parlez de ligne directrice et d’écriture particulière. Qu’est-ce qui rend vos œuvres particulières ?
C’est ma marque. Si vous faites un constat, il y a toujours un objet qui revient sur toutes mes sculptures. C’est la chaise. Elle y est omniprésente. J’ai beaucoup travaillé sur le thème de l’hospitalité et du pouvoir. Surtout du pouvoir qui est en lien avec la politique. Je suis parti d’un constat très simple. Dès qu’une personne atteint un certain rang social, elle essaye de tout faire pour avoir une chaise différente des autres. Votre directeur de publication, sa chaise doit être différente de celle de sa secrétaire. Celle du Président Macky Sall est différente de celles de ses ministres… Aussi, quand on donne un pouvoir, un poste, un statut à quelqu’un, il y a toujours ce symbole : on lui donne la chaise. Il y a aussi cette idée de trône, mais moi la chaise, je la ramène à sa forme la plus minimaliste possible. Dans mon travail, mes chaises sont faites en fer à béton. Pour moi, cela constitue un socle et la base de toutes les constructions de maison… Un pouvoir doit avoir un socle assez solide. Ce socle, c’est le Peuple. Ça c’est la première chose.

Vous envisagez, dit-on, d’offrir ces œuvres à l’Etat du Sénégal. Qu’est-ce qui motive une telle décision ?
Quand je suis entré en contact, il y a 2 ans, avec la directrice de la Galerie nationale, Mme Awa Cheikh Diouf, pour réserver la salle, elle m’a dit Ousmane, nous t’attendons au Sénégal depuis un moment. Nous n’allons pas vous louer la salle, nous allons travailler en partenariat. Et la Galerie nationale va mettre la salle gracieusement à votre disposition. J’ai été touché par le geste de Awa Cheikh. Et elle n’était pas la seule à s’impliquer dans le projet. Les artisans de Tamba s’y sont aussi mis. Enormément de personnes s’y sont impliquées. Le commissaire de l’expo, Sylvain Sankhalé, est venu lui-même me voir à Genève. Il est passé à l’atelier, a assisté à mes séances de travail, a appris à me connaître, à connaître mon travail. Avec un peu de recul, je me suis dit ce serait injuste que cette œuvre ne revienne qu’à moi. Vu que je ne peux pas donner une pièce à chacun, j’offre l’installation sculpturale au Peuple sénégalais, à l’Etat du Sénégal, sans condition. La seule condition que j’ai exigée, j’en ai parlé avec le directeur des Arts M. Koundoul, c’est que cette installation revienne aux Sénégalais. Le Sénégal mérite cette œuvre. Je travaille à Genève et souvent des communes de Genève me font des commandes ou m’invitent à mettre des sculptures sur des ronds-points…

A combien peut-on évaluer cette donation ?
La seule chose que je peux vous dire, c’est que c’est un projet qui a nécessité beaucoup de moyens financiers. Beaucoup d’argent a été investi dans ce projet. Des architectes suisses sont intervenus, de même que le scénographe André William qui monte toutes mes expos. C’est un designer très connu et il viendra de Suisse pour monter l’exposition au Sénégal

Participerez-vous à la prochaine Biennale des arts ?
J’ai été sollicité par l’artiste Viyé Diba pour participer au Salon des Sénégalais qui va se tenir dans la partie «in» de la Biennale. Il aimerait que je participe, mais je suis en train de voir pour le moment les conditions, les périodes afin de savoir si éventuellement je pourrai participer… Je pense ça doit se faire… Mais j’expose un peu partout dans le monde. J’ai participé à énormément d’exposition collectives en Suisse où je tiens au minimum une fois par année une exposition individuelle. J’ai aussi exposé mes œuvres dans pas mal de pays en Europe. Aux Etats-Unis, j’ai eu en 2015 ma première exposition à New York.

Avec une expérience en Suisse et au Sénégal, quel regard portez-vous sur l’art dans ces deux pays ?
En Suisse, on est dans un pays où il y a les moyens. Les gens ont la possibilité de s’exprimer beaucoup plus facilement. C’est assez dynamique au niveau de l’art et de la culture même. Par contre au Sénégal, je pense qu’il y a beaucoup de choses à faire. Le talent et la créativité sont là, mais ce qui manque c’est l’accompagnement. Il faut déjà mettre des structures de formation dignes de ce nom. Le Sénégal doit pouvoir se doter de plusieurs écoles d’art modernes. Une à Dakar, une dans les régions. Pourquoi pas à Tambacounda ? Il faut décentraliser. Dans les régions, je rencontre énormément d’artistes qui sont très bons. A défaut de pouvoir doter toutes les régions d’une école d’art, il faut changer la politique des centres culturels régionaux et les doter de moyens pour pouvoir accompagner les artistes. Ces centres doivent pouvoir fonctionner sur un programme commun. Aussi, du point de vue de l’enseignement de l’éducation artistique, le Sénégal a été avant-gardiste. C’est donc déplorable que depuis tout ce temps il n’y ait pas eu d’autres centres de formation en art appliqué. Il y a énormément d’artisans au Sénégal. Le matériel est là, mais la qualification n’est pas là.

On a souvent tendance à croire que l’Afrique est en retard sur tout. Peut-on croire que c’est pareil du point de vue des pratiques artistiques ?
Nous sommes avancés. Nous avons des artistes de renommée internationale. Qui n’ont rien à envier aux artistes européens, américains et japonais. Il y a beaucoup d’exemples. Feu Ousmane Sow qui a fait ses preuves à travers le monde. On voit facilement des Ousmane Sow en Europe qu’au Sénégal. Ndary Lô, Moustapha Diémé… Au niveau de la sculpture sur le continent, il y a énormément d’artistes qui ont fait leurs preuves et il y a d’autres jeunes qui continuent à les faire. Il y a eu énormément de progrès. Certains quand ils parlent de l’art africain, leur premier réflexe ce sont les masques. En Afrique, il n’y a pas que des masques. Il n’y a d’ailleurs pas d’art africain contemporain. Je ne crois pas en cela. Je suis un artiste africain et je fais un travail contemporain. Il y a des artistes africains contemporains. Il n’y a pas un travail africain contemporain, il n’y pas d’art africain. Aujourd’hui, quand vous prenez le travail d’un artiste africain que vous ne connaissez pas, vous ne saurez pas dire si c’est un Français, un Congolais, un Jamaïcain, un Américain. C’est la force de l’art contemporain. Mon travail n’a rien d’africain, ni d’européen.

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