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Lorsque je serai bien vieux et que ceux qui m’aiment verront de temps à autre le visage creux, mais doux du poète s’éclairer et ses yeux s’allumer, qu’ils sachent alors que le vieux chameau qui a tant parcouru les dunes et les oasis par la grâce de Dieu et la ruse des vents, à la recherche des trésors de l’esprit, a convoqué dans son cœur de bout de chandelle, les souvenirs lointains, mais toujours bleus d’une cité éternelle nommée… Essaouira.
Quand vous arrivez à Essaouira, vous découvrez qu’une autre vie vous y avait donné rendez-vous à votre insu. Vivez les instants offerts et laissez faire la magie de la cité ! Devant le rêve, il faut obéir à l’envoûtement. Partout où la beauté est exclue, le cœur s’enfuit. Essaouira attire, capture, fascine, repose et ajoute des feux à votre âme.
Le Maroc ? Il est si beau, si divers, si saisissant, si coloré, si émouvant, si accueillant, ce royaume chérifien que l’on voudrait écrire qu’il est si merveilleux ce pays que, pour y aller et le visiter, il faut le mériter, non en montrant  le poids de sa poche ou la couleur de son chéquier, mais en étalant comme un parfum de fleur la douceur de son cœur et un don de soi pour la fraternité et le partage.
Voir Essaouira et ne vouloir plus jamais en repartir ! Tel peut vous saisir ce sentiment de bien-être et d’appartenance à un lieu et à des espaces où l’âme a trouvé très vite son gîte. Qui pourrait ne pas aimer Essaouira appartiendrait à une espèce sans nom, sans émerveillement, méconnue et éloignée de notre planète. Essaouira, vieille cité de patrimoine plongée dans l’Atlantique, m’a ramené de prime abord à Gorée, au Sénégal, cette île mémoire marquée par une tragédie d’un barbare et insoutenable visage d’une époque de notre humanité. Mais Essaouira n’est pas Gorée, bien sûr.
Quand on arrive à Essaouira sur le petit port, pour peu l’on se croirait, en effet, dans les premiers instants, dans cette île sénégalaise située à 3 km de Dakar sur un socle de 900 mètres de long et 300 mètres de large. A Essaouira, à un jet de regard sur l’océan, se tient une île presque physiquement à l’identique de Gorée, mais ni avec le même habitat ni avec la même histoire monstrueuse étalée sur trois siècles d’esclavage et d’odieuse privation. Cependant, les deux partagent la même violence et la même vanité des conquérants européens.
Cette belle cité chérifienne, à la fois baie et cap par son relief et son hydrographie, a connu la ruée sauvage et présumée honteusement civilisatrice des grands Blancs génocidaires et conquérants qui y ont débarqué sans visa, à tour de rôle. Anglais, Français, Portugais y ont construit forteresses et remparts, palais, prisons et ports de pêche, exploitant tout à leur compte et selon leur bon vouloir. Pourquoi paradoxalement, avec le recul, il peut arriver que la beauté et la puissance d’un patrimoine efface le souvenir d’envahissements cruels et de crimes, au profit d’un présent si attrayant, qu’il laisse à peine apparaître des blessures qu’une histoire douloureuse a laissées dans la pierre ? Quand on foule le sol ocre d’Essaouira, on est loin d’imaginer, en effet, ce qui s’y passa, lors des conquêtes répétées et meurtrières de la cité «phénicienne». Mais éloignons ce qui dégrade l’homme et laissons Essaouira nous émerveiller en choisissant le côté cœur !
Sa fondation et son histoire nous apprennent qu’Essaouira ou de son nom berbère «Mogador» -traduisez par le «remparé»- a été le fait et l’idée du sultan Mohammed ben Abdallah. Des architectes de renom la bâtiront, tel le célèbre Avignonnais Théodore Cornut, qui en traça les plans. Sa médina est classée, comme on le sait, patrimoine mondial de l’Unesco depuis 2001. Il s’y ajoute qu’elle est également classée comme réserve biologique. Ville multiculturelle et artistique, elle connaît aujourd’hui, après sa mouvementée histoire faite de guerres et de conquêtes, une puissante renaissance. Ne l’appelle-t-on pas d’ailleurs de ce joli nom de «mont de raisins» ? Troisième port sardinier du Maroc, dont elle fut classée dans le temps, elle accueille aussi, chaque année, ce que le monde entier sait désormais : le très couru Festival de musique Gnaoua. Pour rappel, les Gnaoua sont les descendants des Haoussa Fulani venus de Kano. Les Kanawa étaient cette célèbre et imposante garde noire du sultan Moulay Ismaël. «Carrefour des civilisations donc, ville d’art et de créativité artistique exceptionnelle», les galeries y foisonnent, l’artisanat y prospère, la gastronomie locale fait saliver, le cinéma y a installé sa légende, comme avec Orson Welles qui y tourna son fameux succès mondial, le film Othello.
Telle est Essaouira-Mogador la veloutée, cette femme aux yeux de bleu de mer, jadis rebelle à toutes conquêtes et qui a fini par se donner au monde dans des habits de lumière et de couleurs, de parfums d’arganiers et d’odeur de sardines à la menthe. On ne revient pas d’Essaouira indemne ! On part, mais pour toujours y revenir. On ne résiste pas à Essaouira comme à une femme fatale au corps d’oranger et de raisins-dattiers. C’est ce que l’on appelle d’une belle déclaration : je t’aime Essaouira. Veux-tu que je t’épouse et que nos enfants soient les enfants de l’oxygène, de l’amour, de la foi, du partage, de la paix entre les Peuples et les Nations ?
Que Dieu bénisse Essaouira ! Que Dieu couve le Maroc !
Amadou Lamine SALL
Poète Lauréat des Grands Prix de l’Académie française

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