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Que faire devant le grand mur de la stagnation historique ? Face à la fin imminente de cette démocratie, que faire ? Face aux enfants qui n’attendent pas l’âge adulte pour tuer, comme s’il était permis de tuer, que faire ?

Dans la cour de l’école, au lieu de jeux de marelle ou de cache-cache, bang ! Le coup de feu est parti vers la poitrine d’un autre enfant qui n’a pas vu l’éclair. Cela fait trois ans dans la banlieue de Dakar, capitale du Sénégal, fait divers diversement apprécié et maintenant oublié. Etre au ban de la capitale, «je suis de la banlieue», est devenu une sorte de privilège masochiste et inconfortable dans toutes les grandes villes du monde moderne, de Djakarta à Karachi, de Nairobi à Durban, de Paris à New York… Et voici que la lame tranchante du couteau lacéra la poitrine d’un autre enfant, un innocent. Il n’y a plus d’âge pour se servir du couteau. Ces enfants en colère, d’une colère sincère et malsaine, sont tout simplement mal éduqués par des adultes fatigués qui regardent ailleurs. La peur de la ringardise, la honte de faire vieux jeu aux yeux d’un monde qui se vautre dans un snobisme de surface, nous auront tués à petit feu. Demain, ce sont les adultes qu’il faudra éduquer et ce sera le règne de la terreur, le  gouvernement de la tyrannie.
Que voulez-vous d’un monde où il n’est plus permis de dire «Merci, s’il te plaît, je vous en prie, je voudrais que vous m’excusassiez…» Des formules de politesse frappées d’obsolescence dans toutes les langues du monde, même dans les cultures qui, naïvement, pensent qu’elles sont plus authentiques, plus originelles, plus… culturelles que les autres. Notre modernité, cette démocratie qui appelle à toutes les formes d’ouverture imaginables, nous interdit de rire et de pourfendre la médiocrité, l’impolitesse, la manque de raffinement, le défaut des bonnes manières. Même les idiots constitutionnels ont droit au chapitre. Tout cela n’est bon que pour grand-mère et papi, paraît-il.
Les jeunes qui aujourd’hui refusent de grandir et cultivent la paresse jusque dans les règles d’hygiène auront fort à faire. Ils baissent le pantalon, le caleçon à l’air, mais bientôt ils se feront remonter les bretelles par leurs petits-enfants, au propre comme au figuré. Ce sera la révolution du sous-vêtement, de l’accessoire vestimentaire. L’horrible «Papa tu saignes du nez» sortira de la bouche de ces futurs enfants étonnés devant tant de nudité vestimentaire et verbale.
Les plus perspicaces, les voyants parmi les plus clairvoyants, ont diagnostiqué une grande crise de la perception dans la «postmodernité». C’est le problème de l’entendement qui est ici posé, comme diraient les philosophes, cette espèce menacée qu’il faudra protéger comme le tigre blanc. Il n’y a aucun jugement à suspendre dans un monde où, depuis cent ans, il est interdit de faire ce qu’ils appellent «un jugement de valeur». Le  plus grand mal de l’éducation aujourd’hui est la crise de la transmission. Il n’y a plus de maîtres ni de précepteurs. La spiritualité de l’éducation n’est plus ce qu’elle était. Les cultures, les civilisations qui ne maîtrisent plus leur mode de transmission des valeurs et leurs centres de fabrication et de diffusion du savoir ont été aliénées.
La seule chose à faire c’est d’ouvrir la brèche : c’est le programme culturel et civilisationnel du futur. Qu’il s’agisse naguère de Nicolaï Tchernychevski, célèbre auteur du Que faire ? qui a inspiré Vladimir Lénine, de Alexander Soljenitsyne, de Lech Valesa et du Pape Jean Paul II, le travail historique fut de taper dans le mur, un exercice intellectuel et culturel harassant jusqu’à l’apparition de la brèche. Il faudra du temps et des hommes pour trouer le mur de la honte. Des hommes têtus qui s’entêteront à dire qu’il n’y a pas d’antivaleurs, ce sont les valeurs elles-mêmes qui sont immortelles. Le problème est toujours dans le consensus moral, l’ensemble de ces choses appelées pompeusement «système de valeurs». Le problème – la grande faille – est l’absence de transcendance dans ce «système de valeurs» Nos sociétés ont failli le jour où elles ont cru que leurs valeurs modernes ne sont pas évaluables.
Seules la foi, la science et la fiction nous restent pour partir, quitter la stagnation, sortir de la crise du faux mouvement, du mouvement politicien, des révolutions dites de Jasmin ou de velours. La politique du faux-fuyant, c’est le mur de la stagnation, un vrai paradoxe. La foi pour réguler le bien et la mal, la science pour alimenter la technologie et la fiction pour la créativité artistique, pour fouetter l’imagination créatrice, cette énergie indispensable pour «ouvrir la brèche». Mais encore faudrait-il être conscient de la présence horizontale du mur, le mur au-delà duquel il y a le salut provisoire. Mais les gadgets de la liberté que sont la démocratie, le bulletin de vote, la liberté d’expression et l’Administration vont retarder l’évolution des hommes vers les mutants du futur. (A suivre)

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