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Ngoundiane continue de vivre le calvaire de l’exploitation de son basalte initiée depuis 1972. Entre le manque de recrutement de jeunes de la commune, la pollution dégagée par les usines et un secteur de maraîchage anéanti, la commune semble foncer vers l’abîme. Les entreprises sur place se soucient peu des droits des travailleurs malgré un Code minier chargé de rétablir les populations dans leurs droits. Accidents et licenciements constituent presque le menu servi aux maigres employés venus de la commune. Reportage.

Quand il se remémore l’instant, ses yeux sont presque en pleurs, rougis. Modou Faye baisse la tête et perce le sol du regard. En en jour de 2018, les carrières de Ngoundiane lui ont fait perdre la chair de sa chair. Daouda Faye avait rendez-vous avec l’horreur et conduisait vers le pire. Chauffeur de son état, il va sombrer dans l’un des nombreux trous creusés pour l’extraction du basalte. Chargé de transporter des pierres, le jeune camionneur va tomber dans un trou long d’une dizaine de mètres. Pschitt. Clap de fin pour cet homme qui avait laissé une femme derrière elle. «C’était horrible», soupire son père Modou Faye encore traumatisé par la perte de son fils.
Dans sa modeste et vaste demeure, le patriarche, aux traits vieillissants, ressent encore ce parfum de mort et de solitude que les carrières lui ont laissé. Dans sa vaste demeure du village de Mbayenne Keur Ndik, il bat le rappel des troupes pour venir témoigner contre les effets néfastes de l’exploitation du basalte par près d’une dizaine d’entreprises. Après le drame, l’entreprise Gécamines et le maire de la commune Mbaye Dione ont fait le déplacement pour promettre la réfection de la maison. «Rien que des promesses. Un maçon est venu, a pris des mesures et puis, est reparti. On ne l’a plus revu», dénonce avec résignation Modou Faye.
Comme Modou Faye, une autre famille Faye est orpheline. Soudeur à la société Gécamines, Lamine s’est fait démolir par les grosses tonnes de pierres noires. «Lorsque les camions sont venus pour déverser les pierres dans le trou, les gens ne savaient pas qu’il était à l’intérieur. Il s’est fait découper. Chaque pierre pesait au moins 10 tonnes. Il est mort sur le coup», raconte son frère Ousmane Faye, mine triste. Définitivement atroce. Quand Ousmane Faye se met à raconter la scène, il est transfiguré, détaché. L’atmosphère devient chargée et insoutenables. Les morceaux sanguinolents de son frère sont gravés dans son esprit. «Lamine avait une femme et 6 enfants», précise-t-il d’une voix gonflée de mélancolie. Pour avoir la dépouille, la famille Faye habitant dans le village de Diack, fut obligée de recourir à la gendarmerie qui a fait une descente sur les lieux, zone d’exploitation de l’entreprise Gécamines. Des accidents de ce genre, on peut en dénombrer des centaines depuis l’exploitation du basalte dans la commune de Ngoundiane.
Composée de 15 villages, Ngoundiane est située au Nord du département de Thiès. Avec une superficie de 86 km², la commune est caractérisée par un climat tropical de type soudano-sahélien. Dans cet endroit, l’harmattan rend sèche la respiration dans cette localité où les plaines et les plateaux sont les deux unités géomorphologiques dominantes. C’est dans cette localité où l’on fabrique la plus grande part de béton pour la construction immobilière et les infrastructures routières. Au total, 8 entreprises disposent d’autorisation d’exploitation de carrières privées permanentes de basalte. Il s’agit, d’après la Direction des mines et de la géologie (Dmg), de la Cse de feu Aliou Sow, Tetcar de Bara Tall, patron de Jean Lefèbre Sénégal, Gécamines du Groupe Vicat, propriétaire de la cimenterie Sococim, Houar-Sintrma (groupe marocain), Entreprise génie civil, Cogeca, Watic et Soeco des frères Macoumba et Pape Louis Ndiaye.
En cette matinée de juillet, l’activité est intense. La poussière enveloppe l’atmosphère. La toux fait partie du quotidien. La nature généreuse jadis verdoyante, a cédé la place à la poudre blanche qui rend sèche et aride la terre. Les murs glauques et fissurés portent les stigmates de l’effet de la poussière qui perce les bâtiments. «Quand on balaie nos chambres, 2 heures plus tard, c’est comme si on y a déposé de la poussière. C’est tellement sale que nous sommes obligées de nettoyer chaque instant», déplore Ndèye Ngom, assise sur une grande natte avec ses calebasses remplies d’arachide.
Le basalte est une roche d’origine volcanique utilisée surtout pour les travaux publics. Depuis 1972, avec la signature du décret présidentiel 072/662, l’exploitation du basalte dans la région de Dakar étant complètement interdite, l’extraction est focalisée essentiellement sur Diack. Le basalte de Diack est caractérisé par deux pitons de basalte gris noir très dur à grains fins. En 1970, les réserves de basalte à Diack étaient estimées à 10 millions de tonnes. Elles sont aujourd’hui en voie d’épuisement. Car les vrombissements des camions et concasseurs montrent l’activité débordante dans les carrières. Nichés au-dessus des montagnes, les agents de la sécurité veillent au grain. Les masques sont accrochés au visage pour éviter que la poudre blanche qui se propage agresse les narines.
La vue est floutée sous une température qui affiche régulièrement près de 40 ans. Autrefois, la strate arborée et la strate arbustive constituaient la végétation pérenne du paysage de Ngoundiane. La végétation spontanée était représentée par des espèces annuelles qui composent la strate herbacée. Ngoundiane expose ses trophées. Des falaises montagneuses composées de grosses pierres noires décorent les hectares de terres. Des trous de dizaines de mètres sont creusés pour extraire la mine. En cette période d’hivernage, toutes les fosses sont remplies d’eau. Elles se situent au carrefour des voies de communication qui relient les villages environnants, notamment Diack, Ngalène Kounoune dans la commune de Notto. La fréquentation des voies entre les différentes installations est source d’insécurité à cause des explosions de mines qui peuvent survenir à tout moment dans la journée.

Chômage des jeunes, maraîchage à l’arrêt
Les conséquences sont à la fois sanitaires et économiques. Dans les villages jouxtant les carrières, la toux est une seconde nature que l’on a apprise à vivre avec. Les maladies pulmonaires y sont très fréquentes. «La poussière qui se dégage, contient du nitrate qui est un produit qui peut tuer des humains et réduire à néant toute la nature. Cette poussière qui se dégage ici va jusqu’à la zone de Ndiaganiao», explique Ousmane Faye, conseiller municipal à Ngoundiane. Une visite des locaux du poste de santé de la commune montre que l’établissement est vétuste dans ce contexte de propagation du Covid-19. L’infirmier chef de poste, Djiby Diakhaté, est allé en mission à Khombole. Seuls quelques lits accueillent des maladies dans la structure sanitaire qui manque de tout ou presque. Au grand dam des populations. «Les populations souffrent de façon fréquente de cancer, de tuberculose et de bilharziose. Les trous creusés lorsque nos enfants y vont, cela peut créer des cas de bilharziose», souligne Mbaye Sène, ex-cultivateur sexagénaire qui croule sous le poids de l’âge.
Dans les villages bordant les carrières, le maraîchage, principale activité de la plupart des 30 000 âmes de la commune de Ngoundiane, se dirige vers l’arrêt. «Nos terres ont été prises et quand on vous prend dans l’usine, moins de 2 ans après, vous êtes licencié. On nous dit que lorsqu’on prend vos terres, vous êtes pris comme travailleur. Mais un travail qui ne dure pas», explique Modou Faye qui a travaillé pendant 5 ans dans les carrières. Dans cette localité, les terres cultivables sont rendues arides par le nitrate. «Ce ne sont pas les carrières qui prennent nos terres. La proximité de nos champs avec les carrières rend nos sols quasiment non cultivables. On est obligé d’acheter l’arachide depuis Dakar», se résigne Ndèye Ngom dans sa vaste cour où se pavanent poulets et moutons.

Droits des travailleurs bafoués
Dans le nouveau Code minier voté en novembre 2016, les dispositions prévoient l’affectation de 0,5% du chiffre d’affaires hors taxes des sociétés minières. Mais ce Fonds de développement local prévu n’est pas encore opérationnel. Les entreprises bafouent des droits des travailleurs. «De 2001 jusqu’à 2016, je travaillais dans les carrières, précisément à Gécamines, comme maçon. J’avais un Cdi mais jusqu’à présent, je ne suis dans rentré dans mes droits de licenciement», raconte Fallou Faye, un quadragénaire. Son père y a travaillé pendant 5 ans aussi dans les années 2000. «J’étais recruté comme journalier et au bout de deux ans j’étais embauché. Je suis allé à la retraite mais je n’ai aucune pension», dénonce Modou Faye. «A part prendre nos fils comme journaliers durant quelques mois avant de les laisser partir, je ne sais pas ce que les carrières ont fait ici. Même le béton qu’on fabrique ici, on l’achète au même prix qu’à Dakar», déplore le vieux Mbaye Sène.
Selon les données de la Direction de la prévision et de la statistique, la population de Ngoundiane en 2009, était estimée à 24 286 habitants, soit une densité de 282 habitants/m². En 2015, elle était estimée à 26 mille 938 habitants. Cependant, le manque de formation aux métiers recherchés par les usines en place pousse ces entreprises à aller chercher ailleurs la matière grise. Souvent les jeunes sont engagés comme chauffeurs, soudeurs, maçons, etc. A ces postes «dérisoires», la pollution sonne comme le coup de grâce pour faire sombrer ces populations dans les méandres de l’abîme.

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