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Le mythe s’effondre. Jadis réservées aux nantis, les grandes surfaces poussent désormais comme des champignons et s’ouvrent à toutes les couches. Il est difficile, voire impossible, de marcher 100 mètres sans en apercevoir une sur les allées de la capitale sénégalaise. Que cache cette démocratisation de l’accès aux grandes surfaces ? Le Quotidien s’est faufilé à travers les rayons.

Ce n’est plus une affaire de riches. Les grandes surfaces sont partout. De Plateau à Point E, en passant par Mermoz, Ouakam, Almadies et Yoff, les enseignes sont partout, les bas prix séduisent. Une multiplication rapide que les témoins de l’époque où Casino qui dictait sa loi pourraient qualifier de démocratisation de l’accès aux supermarchés. Depuis quelque temps, Prix Doux, Hypermarché Ex­clusif, Leader Price, Cytidia… sont obligés de partager le marché avec les nouveaux venus tels que Auchan et Exclusive, connus grâce à leur politique de bas prix. De ce fait, les cartes sont redistribuées, le ciblage est devenu plus large et l’accès aux grandes surfaces n’est plus un luxe réservé à une seule couche sociale. Que l’on soit riche ou de revenues faibles, on peut yaccéder. Et dépenser selon sa bourse.
A Ouakam, sur la route des Almadies, c’est un samedi soir, un jour de grande affluence pour les amoureux de la belle vie et les inconditionnels des belles artères de la capitale, surtout en cette période estivale. L’espace de libre-service du coin est très prisé. De l’extérieur, on aperçoit à travers les portes en vitre des caissières et des rayons contenant divers produits. A l’intérieur, c’est l’interminable défilé des clients à la recherche de produits de première nécessité. Leurs yeux et parfois leurs mains font le tour des produits exposés. Au premier étage, l’ambiance est belle. Comme dans une discothèque, le reggae égaye les mélomanes. L’une d’elles, Ndèye Fatou, une habituée des lieux, apprécie cette nouvelle donne. «Je suis restauratrice, je viens ici pour m’approvisionner et concocter des plats. Je n’ai plus besoin d’aller au marché Thiaroye comme auparavant», soutient-elle. En ce mois de rentrée scolaire, elle compte faire de sa visite une pierre deux coups, en achetant des fournitures pour sa jeune fille qui l’accompagne. «Les produits sont de bonne qualité et je n’ai pas besoin de me déplacer loin. J’habite juste à côté et les prix sont aussi abordables», ajoute-t-elle.
Au rayon consacré aux effets de toilette, deux jeunes hommes de taille moyenne, teint clair, retournent les produits avant de faire leur choix. Mohamed et son ami achètent des pates dentifrices. Inter­pellé, le jeune Comorien y trouve bien son compte. «Je viens faire mes achats ici parce que ce n’est pas loin de chez moi. Donc, j’en profite. Il arrive de trouver quelques produits moins chers ailleurs, tout dépend. Aussi, il y a des produits de qualité qui sont vendus ici», soutient-il. De l’autre côté, sur l’espace réservé aux produits alimentaires, une cliente semble plus pressée que les autres. Elle s’appelle Fibi Engama. Toute joyeuse, la dame fait ses courses. «Je peux trouver des produits à un prix moins cher, mais c’est loin de chez moi. Je suis donc obligée de venir ici pour m’approvisionner. Mais les week-ends, je me rends à Yoff, là-bas c’est vraiment moins cher. Chez les Indiens avec Hyper Marché Exclusif», souligne-t-elle. Pour ce qui est de la qualité, elle semble ne pas trop s’en soucier. La Camerounaise hésite un instant puis répond : «Qualité ! Qualité ! Passez là-bas, vous pouvez apprécier par vous-même. Tu verras que tout Dakar est là-bas c’est comme si c’était la foire qui s’est ouverte.»

Avantage ou danger pour l’économie ?
Cette baisse des prix, favorisée par la concurrence apportée sur le marché par ces nouvelles boutiques, est diversement appréciée. Si certains considèrent cela comme un salut pour leur maigre bourse, d’autres sont moins euphoriques. «L’explosion de grandes surfaces est une bonne chose, car elle a créé la concurrence. On avait seulement Casino avant. Je pense que c’est pour cela que les prix étaient un peu chers. Main­-te­nant, nous avons Auchan, il y a les petits supermarchés. Donc, il y a là un large choix. Ce qui fait que les autres sont obligés de s’aligner et de diminuer leurs prix», estime M .D, un trentenaire. Selon lui, la politique des bas prix attire davantage les clients. «Quand il n’y avait que Casino avec leurs prix, beaucoup de gens ne pensaient pas y aller. Et à Auchan, les prix sont abordables pour tout le monde. C’est une aubaine», dit-il. Pour­suivant son argumentaire, cet habitant de Ouest-Foire ajoute que cette baisse est devenue une obligation. Il ajoute : «Auchan a pris une part du Casino, Cytidia, etc. Donc, ils sont obligés de diminuer leurs prix, ils n’ont pas le choix. La concurrence, c’est le client qui en bénéficie, les prix deviennent plus abordables et les autres ont tendance à se plier à la loi du marché.» Con­trai­rement à ce dernier, Souley­mane Ndiaye n’accorde pas trop d’importance aux supermarchés. Le restaurateur est plutôt favorable à l’utilisation des produits locaux. Il se dit peiné par cette nouvelle tendance. «Aujour­d’hui, ils vont dans les supermarchés pour acheter des produits importés. Et donc nos produits sont toujours là. Il y a un inconvénient», regrette-t-il. Pour lui, c’est l’économie des pays étrangers qui en bénéficient au détriment de la nôtre. «Cela fait marcher l’économie des étrangers. Est-ce que c’est une bonne chose ? Non, ça ne l’est pas. Moi, je trouve que les supermarchés sont contradictoires à notre style de vie. C’est vrai, c’est beau de découvrir, mais quand on découvre ce que l’on n’a pas chez nous, là, ça devient grave.» Concernant Auchan, l’homme affiche déjà son pessimisme. «Ne me parlez pas d’Auchan, vous savez pertinemment que c’est des Français. Et l’économie sénégalaise est bouffée par celle française. Ce sont les Français qui ramassent tout et l’amènent chez eux. Nous, on a rien, tout est de la France. Total, Auchan, Casino, tout ça, c’est la France. Alors nous, qu’est-ce qu’on a ? Il ne faut pas nous fatiguer avec les Auchan et autres. Dites aux gens la vérité, il faut que l’on aille dans les marchés pour s’approvisionner. Les supermarchés, ça ne fait pas l’affaire de l’économiesénégalaise, voilà», déplore-t-il.
Couverte d’un mini grand boubou, en voile noir un peu transparent, teint clair et taille moyenne, Vanessa Ba trouve que c’est mieux d’avoir le plus de supermarchés possibles. «Cela nous permettra de ne pas nous fatiguer pour se rendre jusqu’au marché. Cela fait partie de l’innovation de voir partout à Dakar de grandes surfaces comme ça», apprécie-t-elle. D’une voix précieuse et précipitée, elle avance : «Mais j’aurais bien aimé que des Sénégalais ouvrent des supermarchés comme Auchan. Nous ne sommes que des consommateurs. Pourquoi ne pas ouvrir nos propres Auchan, made in Sénégal ? Ce serait mieux ainsi», propose Mme Ba. Un peu plus loin, à l’Hypermarché Exclusif, situé sur la Vdn, ici l’ambiance est un peu différente de celle d’Auchan Virage où les clients venaient un à un. Ici, ils viennent en nombre. C’est le rush. Magoum Keur Diop, vivant à Dieuppeul, apprécie la situation : «Il y a beaucoup de supermarchés, parce que les grands opérateurs économiques ciblent les pays africains. Ils font leurs études de marché et lancent leurs produits dans des pays comme le Sénégal. Ça va marcher, et ils viennent investir. Ce que je trouve bien d’ailleurs.» Cette concurrence fait l’affaire des visiteurs. Ce jeune homme, venu pour une phase de test, ne dira pas le contraire : «Il y a certains qui cassent les prix et amènent ce qu’on appelle les prix boutique, comme le cas de Auchan. Et cela arrange les ménages qui, à chaque fois, vont à la boutique.Ils peuvent maintenant aller à Auchan et acheter une grande quantité qu’ils peuvent utiliser jusqu’à la fin du mois.» Quid de la démocratisation de l’accès dans les supermarchés ? M. Diop parle d’une prise de conscience. «Ce n’est pas diable, c’est seulement le décor qui change, mais c’est la même chose avec les boutiques. Il y a également certains prix qui les différencient des boutiques, mais c’est seulement maintenant que les gens viennent de s’en rendre compte», a-t-il dit. Donc, «ce n’est pas une affaire de bosse ou pauvre, tout le monde peut y accéder. D’autant plus que dans les grandes surfaces, il y a des prix de segmentation, des prix pour les plus riches, et ceux pour les gens aux revenus moyens».

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