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Après l’Afrique du Sud, Nathalie Dia de l’Agence de communication Opale a fait venir au Sénégal l’exposition «Route du jazz». Son auteur, le photographe franco-camerounais Samuel Nja Kwa, était à l’édition 2017 du Saint-Louis jazz, où il a fait voyager les nombreux festivaliers.

«Une photo peut mieux raconter un concert qu’un article.» Le photographe Samuel Nja Kwa en est convaincu. Il en a même donné la preuve à la dernière édition du festival de jazz de Saint-Louis. Dans une exposition intitulée Route du jazz, ce journaliste et éditeur photo au magazine Forbes Afrique a fait voyager les festivaliers à travers diverses époques et à la rencontre de plusieurs artistes de renom. Son expo-photo s’est offerte comme un prolongement des scènes de jazz à Saint-Louis. Dans le gymnase de la vieille ville où il a posé ces images prises un peu partout à travers le monde, l’on gravit des marches pour commencer la visite, puis l’on tombe soudain nez à nez avec une image assez expressive du jeune chanteur sénégalais Faada Freddy. Que vient faire dans cette panoplie de photos d’époque cette image récente sur laquelle on le voit assis sur une sorte de trône avec en fond d’image des dessins de notes de jazz ?
Faada Freddy est-il de la famille africaine du jazz ? Pourquoi le poser là, à côté de ces grands noms de la musique, lui qui vient juste de quitter le berceau ? Pour Samuel Nja Kwa, «Faada Freddy incarne la transmission de l’héritage de la musique africaine». «Sa musique est un trait d’union entre plusieurs générations. Et j’ai voulu montrer cette transmission, cet héritage qu’il y a dans la musique africaine. Même en faisant du jazz, Faada Freddy véhicule un héritage du jazz. En témoigne son album Gospel journey», explique-t-il. C’est une façon pour ce photographe de montrer qu’il y a une nouvelle génération d’artistes africains qui arrivent et qui portent bien l’héritage que leur ont laissé les aînés dont Marcus Miller ou Ali Farka Touré dont les portraits sont adjacents à celui du jeune artiste sénégalais. «En posant Faada Freddy là, je montre également que le jazz a une ouverture vers toutes les musiques», insiste Samuel.

Un face-à-face avec des musiciens africains
Route de jazz est en somme un projet d’exposition qui raconte l’histoire musicale des Africains. A travers des portraits photographiques et des entretiens, Samuel Nja Kwa retrace le voyage du rythme. Cette exposition est surtout un mélange d’anecdotes, de témoignages personnels et un hommage aux acteurs d’une épopée. Par des notes explicatives, il raconte chaque photo comme on raconte un conte. Marcus Miller, Ali Farka Touré, Francis Bebey, Victor Bailey, Stanley Clarke, Ray Charles, Cassandra Wilson, Richard Bona, Rokia Traoré, Habib Koité, Ray Lema, Maceo Parker, Miriam Makeba ou encore Manu Dibango…, tous sont présents sur cette Route du jazz avec une histoire particulière et un message intimiste qu’ils partagent avec chaque visiteur selon son regard.
Il faut relever que cette exposition se présente sous la forme d’un parti pris pour les artistes africains, car Samuel Nja Kwa, tel un dépositaire de la richesse de la musique africaine, zoome exclusivement sur les Noirs. Il ne s’en cache d’ailleurs pas : «C’est effectivement un parti pris. J’ai travaillé sur les Africains, mais également sur les artistes afro-américains. J’ai voulu ainsi montrer que le jazz est né en Afrique et qu’il a connu son émergence en Amérique», dit-il, ajoutant que c’est «ce qui fait qu’aujourd’hui, il y a un va-et-vient entre l’Afrique et l’Amérique… Certains artistes qui pratiquent le jazz viennent à la source. Ils sentent ce besoin…». Le travail du photo-journaliste camerounais permet surtout une intrusion dans la vie des artistes durant leurs tournées en France, les festivals ou en clubs. Certains musiciens qu’il connaît intimement lui ont permis de les photographier chez eux ou dans leur chambre d’hôtel. C’est le cas de Miriam Makeba qu’il a par exemple photographiée dans un hôtel parisien en 1999, en intimité avec son arrière-petit-fils.

Un travail créatif et artistique
Samuel a également pu rencontrer Archie Shepp et Manu Dibango chez eux à Paris, Ron Carter à son domicile New-yorkais, Ralph Tamar en Marti­nique, son île natale, et bien d’autres artistes. Cette proximité lui permet de faire des images qui dévoilent leur personnalité et par la même occasion de réaliser un travail créatif et artistique sur le portrait de musiciens apparaissant avec ou sans leurs instruments dans des situations moins classiques. «Le fait de les montrer parfois sans leurs instruments de musique ou pas sur la scène, mais dans leur habitation nous rapproche un peu plus de ce qu’ils sont en réalité dans la vie de tous les jours», explique Samuel. Pour l’ensemble de ce travail, il s’est rendu dans différents lieux symboliques : Gorée, Martinique, Guadeloupe, Guyane, République Dominicaine, New York, Montréal et bien d’autres villes. Mais le plus important pour lui, ce ne sont pas ces nombreux voyages au bout du monde. «Voyager et faire des photos, c’est un métier comme un autre. Oui c’est excitant, mais j’évite de tomber dans la routine. Donc, chaque voyage mérite une préparation», dit-il.
La Route du jazz a été positivement appréciée un peu partout où l’exposition a été programmée. A Saint-Louis jazz, l’animateur Michael Soumah, rencontré sur les lieux, n’a pas manqué de confesser toute son admiration pour ce «beau travail». «C’est dommage qu’il n’y ait pas eu une grande communication autour de ce projet. Ce travail fait par Samuel est formidable», confie M. Soumah, connu comme un féru du jazz. Comme lui, l’international Manu Dibango s’en réjouit dans la préface d’un ouvrage consacré à cette exposition. «Le jazz ouvre les horizons pour toutes les musiques qui partent de l’Afrique. J’ai l’habitude de dire que le jazz est la plus belle fleur qui ait poussé dans le fumier des quatre ou cinq siècles d’esclavage», écrit-il, précisant que «le jazz appartient à ceux qui sont sensibles, parce que tout le monde y a laissé son sang et son esprit». Elvin Jones ne dit pas le contraire. Il confiait à Samuel, lors de ses séances de shooting : «Lorsque je joue, mes ancêtres me parlent…», tandis que Ali Farka Touré, en musicien et grand philosophe africain, mentionnera que «le miel n’est  jamais bon dans la bouche d’une seule personne». Une façon de dire que le jazz se doit d’être partagé sur les routes du monde ? Peut-être !

L’esprit militant du projet
Mais d’où est partie l’idée de l’expo Route du jazz ? «C’est un projet qui n’était pas voué à une exposition. Etant né en France, j’ai toujours voulu savoir comment était l’Afrique et quelle a été son histoire ? Route du jazz a été un prétexte pour parler de l’esclavage. En 1995, j’ai rencontré Doudou Diène, l’initiateur de la Route de l’esclavage à l’Unesco. Nous avons discuté de la résistance culturelle de l’esclavage dans les pays où il était institué… Puis en 1998, j’ai rencontré  le pianiste américain Randy Weston qui venait de sortir son album Khepera. Il m’apprend qu’il a été plusieurs fois en Afrique et qu’il considère sa musique comme un rythme purement africain…» Ce sont ces deux rencontres déterminantes qui ont permis à Samuel Nja Kwa de lancer son projet qui s’est traduit par la sortie du livre Route du jazz en 2014.
Cet ouvrage, préfacé par Manu Dibango, propose un rappel historique du journaliste Catherine Vachon sur le jazz, des images assez fournies sur le jazz et une postface intitulée «Musique et esclavage» de Doudou Diène, ancien directeur de la Division des projets interculturels à l’Unesco. «Moi je me considère comme un militant. Beaucoup de journalistes parlent assez du jazz. Mais pas assez de l’Afrique. Moi j’essaie, à travers mon travail, de parler des deux. Pour moi, c’est important. L’Afrique est la source de toute musique noire…», fait savoir Samuel Nja Kwa. Il prépare une exposition qui s’ouvre ce 10 mai jusqu’au 10 juillet prochain au Musée de l’Homme à Paris. Il s’agit là encore d’une exposition sur l’esclavage qui va réunir 10 photographes de la Martinique, Guadeloupe, Brésil, France, Cameroun, et un Belgo-Béninois, Fabrice Monteiro, qui vit à Dakar.

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