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L’Association des arts plastiques Afro-Caraïbes (Aapac) a inauguré le mercredi son exposition à la Galerie nationale d’art de Dakar. Intitulée «La route de la mémoire», cette expo réunit 18 artistes, issus des Antilles et de l’Afrique. Ils se remémorent cette pratique avec une pointe d’amertume d’autant que le phénomène persiste et tend à ressurgir.

Nadia Valentine à la recherche de la mémoire commune
Ils sont 18 artistes plasticiens venant de Guadeloupe, de la Martinique, du Togo, de la Guinée, de l’Egypte, de la Mauritanie, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, de la Gambie et du Sénégal à vouloir rendre hommage à ces esclaves tombés dans l’oubli à fond de cale à travers l’exposition intitulée «La route de la mémoire». Directrice de la Galerie nationale qui réunit du 14 au 28 mars cette panoplie d’artistes afro-caribéens, Awa Cheikh Diouf se réjouit d’accueillir un tel projet qui entend se souvenir de la traite des Noirs, réconcilier les 3 continents et contribuer au développement de l’Afrique. Nadia Valentine, elle, se souvient. D’origine martiniquaise, la peintre foule pour la première fois le sol du continent africain et se dit très ravie de prendre part à l’expo qui rend hommage à ses ancêtres déportés de l’Afrique aux Antilles.
Elle présente une installation composée de deux toiles portant chacune une amulette. «Ces gris-gris, ce sont les mêmes que les Antillais portent aujourd’hui, et autrefois les esclaves africains. Ils sont synonymes de l’espoir d’une vie meilleure» note-t-elle. Entre ces deux toiles portant des gris-gris, l’artiste suspend un écran où défilent des images glaçantes, montrant des esclaves enchaînés, d’autres amputés gisant sur le sol… Nadia Valentine s’explique sur ces images : «Cette œuvre parle du fait que le reste des esclaves africains-antillais sont laissés comme ça. On n’en prend pas soin parce qu’on les trouve dans la mer, sur les plages. Les gens se baignent sur des ossements et se bronzent à côté de crânes d’esclaves. Je voulais mettre le point sur le fait qu’on devrait s’occuper de ces restes d’esclaves. J’aimerais bien qu’on fasse un cimetière pour eux.» Autre élément curieux de ce décor, la petite fille noire qui, assise à même le sol, feuillète son livre. Quelle est la symbolique de cette image ? «Cette petite fille tient un livre de couleur. Je fais un rapprochement avec la vidéo d’en haut où une femme tient dans sa main un livre noir. Il s’agit du fameux Code noir qui assimilait l’esclave à un meuble et autorisait son maître à le mutiler s’il osait s’enfuir (le marronnage)», explique-t-elle.

Jihan El-Tahri sur les traces des négriers
Ailleurs dans cette galerie, l’Egyptienne Jihan El-Tahri s’intéresse, elle, à l’ampleur de la ponction démographique de la traite des esclaves en Afrique noire. Son installation laisse voir une carte de l’Afrique reliée au continent américain par des flèches. En effet, c’est là le circuit des négriers en partance des côtes africaines pour les Amériques. Dans cette installation, l’artiste superpose une projection qui dévoile le nom des bateaux, le nom de leurs commandants de bord, le nombre d’esclaves et les endroits où ces esclaves atterrissaient. Aux yeux du médiateur culturel Idrissa Diallo, c’est là une mine d’informations et une source non négligeable qu’il faut absolument consulter.

Saleh Lô, le militant contre l’esclavage moderne en Mauritanie
Dans cette exposition, les toiles du Mauritanien, Saleh Lô, suscitent également une grande émotion. L’artiste qui trouve son inspiration sur l’esclavage moderne, pratiqué dans son propre pays, affiche le visage d’hommes et de femmes qui se battent contre ce fléau ou en sont encore victimes. Sur les 3 portraits qu’il présente, il peint une femme vue de profil, un jeune homme tenant un haut-parleur, la main levée dans une allure de combattant et une foule dans une posture tout aussi engagée. L’artiste décortique son travail en ces termes : «Bien que l’esclavage ait été aboli en 1848, en Mauritanie, il persiste toujours. Il y a des familles qui gardent jusqu’à présent des esclaves chez nous. La troisième toile est un portrait d’une descendante d’esclaves. Je rencontre ces gens, je fais une interview avec eux, je les prends en photo et c’est à partir de ces photos que je réalise mes toiles», confie-t-il, fier d’avoir appris à les connaître, de les sortir de l’anonymat et de porter leurs revendications. Regardant de plus près ses toiles, certains remarquent que le travail est incomplet. Pour l’artiste, c’est là justement un moyen de signaler que le combat se poursuit, le problème de l’esclavage est toujours à l’ordre du jour. Tout comme, rappelle Jihan El-Tahri, l’esclavage en Lybie. «L’histoire n’est pas terminée. En tant qu’artiste, c’est notre devoir de garder tout ça au premier plan et ne jamais arrêter d’en parler.»

Jean-Marc Boudine contre le racisme
Pour le Guadeloupéen Jean-Marc Boudine, c’est surtout des répercussions de l’esclavage des Noirs qu’il convient de parler. Aussi, dans les 2 sculptures et les deux toiles qu’il propose, l’Afro-descendant interpelle sur les discriminations raciales dont les Noirs, tout comme les Blancs, peuvent faire l’objet. Partant de l’œuvre du chroniqueur Yaya Moore, M. Boudine tisse son histoire : «C’est l’histoire de ce jeune homme amoureux d’une Malienne noire. Et lui est Blanc. Le père de la fille ne veut pas qu’elle sorte avec ce jeune homme blanc. Il cherche tous les procédés pour se noircir la peau et il finit dramatiquement par se la brûler.» C’est l’explication qu’il donne pour justifier les contorsions sur les visages de ses sculptures. Sur ses toiles, Jean Marc peint toujours une histoire dramatique. Celle de Joachim, cette fois-ci un Noir, qui, malgré son Bac + 5, peine à réaliser son rêve de devenir informaticien : «La couleur noire de sa peau ne convient pas aux employeurs. Il ne trouve pas de travail. Par tous les moyens, il essaye aussi de se râper la peau pour devenir blanc.» Blanc ou Noir, la couleur n’a pas d’importance pour Jihan El-Tahri : «Etre noir, c’est avant tout un état d’esprit.» C’est sans doute ce qu’à compris ce peintre sénégalais, Mous Lèye, qui impose au milieu de cette galerie sa palette de couleurs où le rouge écarlate prend le dessus.
Adams Ndiaye, président de l’Association des artistes plasticiens afro-Caraïbes, annonce que «La route de la mémoire» se poursuivra en Guadeloupe en juin prochain, puis à Paris entre novembre et décembre 2018. En 2021, il s’agira de déployer les gros moyens pour faire un voyage transatlantique avec des navires qui quitteront Gorée, direction Guadeloupe, pour retracer la route des esclaves.
aly@lequotidien.sn

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