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A l’heure où le comité de la Biennale des arts contemporains (Dak’art) suggère aux artistes de réfléchir sur «Une nouvelle humanité en 2018», Abdoulaye Diallo, le «Berger de l’île de Ngor», s’interroge sur une autre humanité. Celle de demain. «Quelle humanité pour demain ?», c’est justement l’intitulé de son exposition qui se tient actuellement dans son atelier-galerie sur l’île de Ngor. Elle réunit en tout 63 œuvres. «Les plus belles», selon ce peintre, mais également les plus chères.

Elle est suspendue sur deux rôniers et repose sur 4 piliers : Quelle humanité pour demain ? La toile qui donne son nom à l’exposition de Abdoulaye Diallo, le «Berger de l’île de Ngor», est une œuvre gigantesque. Elle mesure 7,9 m de long et 2,45 m de large, et toise la mer avec ses multiples couleurs. Et pour faire rayonner le message que véhicule sa création, le peintre Abdoulaye Diallo prend le temps d’en décortiquer le sens. L’œuvre, un triptyque, présente dans sa première partie la théorie des accélérations : celle du marché, de la nature et de la loi Moore. Du nom de ce scientifique Gordon Moore qui, en 2007, préconisait que l’on multiplie la puissance des ordinateurs par 2 tous les 2 ans. «Ce qui signifie l’amplification de la mondialisation qui amplifie le changement climatique et va changer tous les aspects de notre vie contemporaine.» Sur la première partie de sa toile, le peintre explique en image ce que Moore suggère de façon scientifique. Y sont marqués des chiffres astronomiques qui prennent tout leur sens après la présentation de M. Diallo qui, au-delà, espère surtout faire comprendre à son public le potentiel de créativité énorme de l’homme, mais aussi de destruction énorme.
«Ce qui permet à la science d’arriver à des résultats, c’est ce qui aussi permet aux terroristes de faire de tous des hommes vulnérables», relève-t-il en introduisant la présentation de la seconde partie de son œuvre. Dans cette séquence, le peintre étale toute sa colère contre l’humanité tout en s’interrogeant sur sa destinée. Les vilénies de notre société y sont exposées sans fard. A commencer par ces hommes nus et costauds, à visage d’animal (des loups ou chacal) tout en rouge et qui sont en posture d’attaque. Ceinture de bombes attachées aux reins. Le public les identifie comme des terroristes. Et pour comprendre le reste, les lunettes du peintre aident les amateurs à décrypter la gigantesque toile. Abdoulaye Diallo admet que cette seconde partie est la plus choquante, tant du point de vue de l’image que de son contenu. Il y aborde l’éco-sexualité et peint une femme nue debout sur des feuilles d’arbres. Il schématise aussi toute l’agression faite à l’enfant, en peignant des visages d’enfants sur d’horribles scènes obscènes. C’est sa façon à lui de s’ériger contre les lois anti-nature et ces avancées scientifiques qui n’ont pour conséquence que de faire reculer l’humanité. Abdoulaye Diallo qui a déployé une énergie folle à peindre cette toile étale ainsi au grand jour cette humanité répugnante.

Pour une humanité de paix
«Pour contenir et contrôler l’immigration, un grand intellectuel du monde avait suggéré que l’on fasse le ‘’puçage’’ des immigrés et des prostitués. C’est la catastrophe ! Aujourd’hui, dans certains pays du monde, une femme enceinte peut s’offrir un bébé à la carte. Il n’y a pas longtemps aux Etats-Unis une gamine de 4 ans se lève et dit qu’il veut devenir un garçon. Et ce sont des adultes qui sortent par millier pour dire qu’elle en a le droit. Où va l’humanité ? Quelle humanité pour demain ? Où se trouve la protection de l’enfance ?», s’interroge-t-il. Et pour répondre à l’heure où l’inceste est quasi légalisé et où une grande personnalité du monde dit qu’«une fille, à 12 ans, peut disposer de son corps», «Berger de l’île de Ngor» s’empresse de poser sur sa toile toutes ses craintes. «Où va le monde ? Je me demande si on ne va pas tout droit vers la dépénalisation de la pédophilie. Dans certains pays, le droit vous permet de faire l’amour avec votre chien. Dans d’autres, on vous conseillera de consommer votre urine pour éviter des maladies comme l’alzheimer», dénonce-t-il. Autant de sujets qui boostent la réflexion de cet artiste qui, dans la 3e partie de son œuvre, préconise des solutions. «La solution c’est d’arriver à une humanité de paix, de pardon et de partage. Comme nous le suggère les frontons des universités musulmanes d’Espagne. Le savoir des sages, la piété des justes, la justice des grands…», dit-il.

Avec des tarifs en euro
Outre la gigantesque œuvre devant sa galerie, Abdoulaye Diallo expose à l’intérieur une multitude de peintures dont une en hommage à Nelson Mandela, une autre à Joe Ouakam, à Kré Mbaye ou encore à Frobenius… En tout, ce sont 63 œuvres qui sont volontairement exposées dans sa galerie. Le peintre de l’île de Ngor s’en explique. «Je vais entamer une autre étape dans ma vie de peintre et sortir. Je souhaiterais que mes amies, mes enfants, mes petits-enfants et tous les Sénégalais puissent au moins poser leur œil sur l’ensemble de mes œuvres considérées comme majeures», affirme-t-il. Le public qui s’est déplacé samedi dernier à l’île de Ngor admire déjà ces toiles accrochées aux cimaises, mais les prix font grincer les dents. Et en ce moment où le débat sur le franc Cfa fait rage sur les réseaux sociaux, le peintre de l’île de Ngor a préféré afficher le prix de toutes ses toiles en euro. De la plus petite à 20 mille euros (plus de 13 millions F Cfa) au prix plafond 3 millions d’euros. Pourtant, avec Abdoulaye Diallo, tout est justifié.

«Nous ne sommes pas dans le train de l’histoire»
«Je ne suis pas un philanthrope. Mes œuvres ont un coût. Si mon pays veut les garder, il payera ce coût. Mais elles ne partiront pas tant qu’elles ne seront pas visitées par la majorité», assure-t-il, promettant même de les exposer à la Biennale de 2018. Cela, à la demande d’un ami. Toutefois, l’objectif visé «c’est le marché mondial». «Le marché de l’art génère des sommes colossales. 6,92 milliards de dollars, rien que pour le 1er semestre de 2017. Les seuls Etats-Unis ont engrangé 2,2 milliards de dollars, la Chine 2 milliards de dollars, le Royaume Uni 1,5 milliard de dollars, la France 300 millions de dollars, et une quinzaine d’autres pays ont engrangé le reste. L’Afrique n’en fait pas partie», note-t-il, exhortant ceux qui gouvernent à mettre en place les règles, les codes et les infrastructures nécessaires pour que les artistes puissent vendre à des prix aussi importants que ceux d’un Bastia, d’un Picasso… «J’ai le sentiment, quand je vois l’état des règles, des codes et l’absence d’infrastructures, que nous ne sommes pas dans le train de l’histoire», conclut-il.
aly@lequotidien.sn

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