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Le passage du Ter fait couver la révolte dans la banlieue dakaroise. Alors que Keur Mbaye Fall n’est plus un obstacle, Thiaroye Gare et environs font de la résistance. Ces populations réclament l’augmentation du barème proposé par l’Apix, qui s’élève à 48 mille F Cfa pour le titre foncier, 33 mille 600 F Cfa pour le bail et 19 mille 200 F Cfa pour les sans droit réel. En attendant, c’est le dialogue de sourds entre les deux parties. Pourtant, le bruit des bulldozers n’est plus loin.

C’est une reconfiguration imposée de la banlieue dakaroise. Sur l’itinéraire du Ter (Train express régional), des propriétaires terriens sont sommés de céder leurs aires. C’est déjà le cas à Keur Mbaye Fall. Des voisins du rail ont quitté les lieux. Certains bâtiments ont déjà subi des coups de marteau et les rondes dévastatrices des Cater­pillar. Après le ravage des maisons et magasins, l’école privée Nzalé est la cible du jour. Le bulldozer poursuit ses opérations. Chaque intervention emporte une partie, soulève la poussière et provoque un bruit assourdissant. Les murs chutent, les fers usés par le temps réapparaissent et font disparaître les différentes images de personnalités jadis visibles à tous les coins. Dans la foulée, la pelle, profonde et habile, achève et ramasse les gravats et les chargent dans des camions. Le capharnaüm s’est vite transformé en une zone presque désertique avec un horizon dégarni qui approfondit le champ visuel. De jeunes charretiers récupèrent la ferraille. Le projet du Train express régional n’envisage pas le recasement des impactés, mais ils sont susceptibles d’être indemnisés. Leurs interlocuteurs sont les agents qui assurent quotidiennement le service à la maison du Ter, située à Mbao. Une bâtisse en forme de case peinte en blanc fait office de siège pour ledit projet. Une vingtaine de personnes attendent en face du service d’accueil. Les préoccupations sont diverses. A chacun sa manière de se divertir en attendant son tour. Sous l’effet du vent, les journaux soigneusement tenus par deux vieux, premiers sur la queue, flottent. Tandis que les plus jeunes, férus de smartphones, glissent leurs empreintes sur les écrans. L’endroit n’est pas grouillant, mais bruyant. Les débats vont bon train. Les minuscules groupes qui se sont naturellement formés sont animés par divers débats. Politique, sport sans oublier le sujet qui les intéressent tous, le Train express régional.
De Dakar à Diass, en passant par Diamniadio, 12 mille personnes sont impactées, selon Mountaga Sy, directeur général de l’Agence pour la promotion des investissements et des grands travaux (Apix). Un projet, des attentes, des supputations, mais également des mécontents. Le petit groupe, composé majoritairement de jeunes, râle déjà. Après les discussions, les plaintes. Ces sieurs sont tous des commerçants (places d’affaires, selon le lexique du projet). Ils sont basés à Dalifort Foirail. La vente de bois rythme leur quotidien. Ces hommes déplorent les longues attentes et les déplacements incessants. «C’est notre énième. Nos attentes sont longues et vaines. Nous sommes vraiment inquiets. Le projet avance, les bulldozers se rapprochent de plus en plus de nous. Nous n’avons pas reçu de mise en demeure. Nous sommes dans le flou. Et nous sommes venus pour être édifiés sur notre sort. De toute façon, nous allons quitter les lieux», confie Nar Fall d’une voix monotone, les yeux cachés derrière des lunettes noires, les oreilles bien couvertes par un bonnet bleu. Non loin de lui, un sexagénaire est confortablement assis sur une chaise blanche, en harmonie avec son ensemble boubou traditionnel. Jambes croisées, Hamed Fall nettoie ses lunettes de soleil. Mine triste, il a une envie forte d’extérioriser sa colère. De sa bouche jaillissent ces mots pour exprimer ses maux : «J’ai perdu ma journée d’aujourd’hui, je suis là depuis 7 heures», dit-il en indiquant sa montre qui affiche déjà 11 heures. Avec aisance, il raconte sa peine. «Depuis deux ans, je vis stressé. La commission nous a rendu visite en 2016. Et depuis lors, on ne nous a rien proposé. Du coup, nous ne savons pas quoi faire. Nous avons hérité cette maison de notre père. Nous ne savons pas si nous serons payés ou pas. Vraiment le manque d’organisation est flagrant. C’est la cinquième fois que je me présente ici», lance-t-il en brandissant un document sur lequel on peut lire «Acte de conciliation ou de désaccord concernant le montant des indemnités calculées». Le règlement du cas Hamed Fall demande du temps, si l’on se fie à la représentante du préfet de Pikine au sein de la commission. «C’est une maison en instance d’héritage. En ce moment, il ne peut bénéficier que d’une libération sociale pour payer la location. Pour les autres, tout se passe très bien», souffle-t-elle.
En dehors du bâtiment bleu, des cases de la maison des amis de la nature sont aussi utilisées par les agents de la maison du Ter de Mbao. Naturellement, de longs arbres et des fleurs cachent les bureaux. Une petite ruelle permet de les découvrir. Devant le bureau 3, on peut lire sur l’enseigne : «Retrait de chèques». Sous le soleil piquant, plus d’une vingtaine de personnes occupent les nombreuses chaises en plastique. Elles ont déjà accepté les propositions financières de l’Apix et attendent de rentrer dans leurs fonds. Leur patience est faite de souffrance malgré la lueur d’espoir suscitée par les précédents paiements. Dans cette situation, les uns préfèrent se lever et faire les cent pas pour se dégourdir les jambes. D’autres se rapprochent des fleurs en quête d’ombre. «Ma place d’affaires a été impactée. J’ai été saisi par la commission. Après les discussions, j’ai cédé et maintenant, j’attends mon chèque. Même si l’attente est longue, j’espère que les agents seront là et que nous percevrons notre argent. Une chose est sûre. A cette heure, on ne pourra pas le retirer aujourd’hui», déclare, un quinquagénaire sous le couvert de l’anonymat. Bouche presque édentée, les lèvres rougies par la cola, Vieux Fall ne désespère pas malgré la longue attente. Quelle que soit l’heure, l’essentiel est de quitter les lieux avec un chèque. D’un ton humoristique, il lance : «Même s’il faut rester pendant deux heures de plus, ça vaut la peine. Comme je suis déjà venu, j’attendrai le temps qu’il faudra.» Tous les impactés du Ter ne sont pas à ce stade. Il y en a qui n’ont pas encore accepté de coopérer. Ils exigent de meilleures propositions de la part de l’Apix.

Thiaroye Gare Fass à l’Apix
Malgré le calme, Thiaroye Gare est étreinte par l’inquiétude. Les commerçants occupent la voie ferrée. Ils chantent, rigolent et s’égosillent. Aucune retenue n’est envisagée pour atteindre leur but : épater les passants pour écouler leurs produits. Leur aisance ne dure que le temps d’une rose puisqu’ils sont de temps en temps obligés de plier bagages pour laisser les rails à son propriétaire. Le quartier Fass 2 est vaste, peuplé et animé. Tout juste après le passage à niveau, des jeunes courent après le ballon sur un petit espace entre les maisons et les petits magasins qui longent le chemin de fer. Murs lézardés et dé­peints, les nombreux et modestes domiciles ont une chose en commun : les drapeaux rouges. Ils flottent devant chaque maison en signe de contestation et de rejet du barème proposé par l’Apix pour l’indemnisation. Selon Ababacar Sankharé du collectif «Same sunu soutoura» (préserver nos biens), le barème prévoit de payer le mètre carré à 19 mille 200 francs Cfa. «Nous ne pouvons pas accepter cette modique somme. Avec ça, on ne pourra pas acquérir des terres ailleurs. Le Ter vise simplement à nous appauvrir davantage. On n’en a pas besoin du tout. Il faut que l’Apix et le gouvernement fassent marche arrière. Nous ne sommes pas des animaux, nous sommes des citoyens sénégalais», dénonce-t-il, les yeux grands ouverts, la main gauche sur l’épaule de son voisin. Les attitudes gaies des enfants qui jouent au babyfoot, sans soucis, contrastent avec les mines tristes des chefs de famille. La plupart sont des retraités.
Assis sur un banc en bois, les vieux ne se font pas prier pour se prononcer sur le sujet qui les interpelle tous. L’un d’eux, paré d’un ensemble bleu assorti d’un bonnet de la même couleur, est rouge de colère. «On veut nous débarquer pour des sommes qui ne valent pas la peine. Nous sommes des pères de famille. En ce moment, nous sommes envahis par l’inquiétude. Le pire est que nous ne savons pas si nous pourrons avoir des logements ou non», dénonce El Hadji Soumah. D’une voix tremblante, le sexagénaire insiste sur son cas : «J’habite dans cette maison depuis 32 ans (il montre du doigt un vieux bâtiment). Au fil des années, mes filles et moi, nous ne payons plus le loyer. Mon bailleur a fini par me confier la maison. Nous risquons de finir le reste de nos jours dans la rue si rien n’est fait. Nous ne quitterons nos terres que sur des bases claires.»

Et promet un janvier de feu
Les populations ne sont pas prêtes de céder leurs terres au Ter. Elles ne comptent pas rester les bras croisés. Elles se disent prêtes à tout pour que le barème de l’indemnisation soit revu à la hausse. Ça sent la révolte chez les impactés. Une mobilisation sociale nationale est prévue demain à Thiaroye. Une marche nationale et de senbilisation sera aussi organisée le 14 janvier à Rufisque. «Avec 19 mille 200 francs le mètre carré, nous ne bougerons pas. Les habitants de Thiaroye Fass 2 vont se battre. Si l’Etat pense qu’il va facilement nous tromper pour faire plaisir à d’autres, c’est impossible. Il risque d’y avoir un Thiaroye 2018 (il fait allusion au massacre de Thiaroye 44). On ne nous sacrifiera pas si facilement. Le Ter n’est pas une priorité», jure Idrissa Diallo, le doigt pointé vers le ciel, le visage sévère. L’homme, vêtu d’un blouson, met en garde : «Mountaga Sy (Dg Apix) pense qu’il a affaire à des animaux. Il fera face à une population amoureuse de ses terres et déterminée à les préserver. Au lieu de gravats, les bulldozers risquent d’emporter des cadavres. Aucun cadeau ne lui sera fait. Une indemnisation à la valeur de nos terres ou rien. Nous sommes prêts à y laisser nos vies s’il le faut.» Son voisin lui emboîte le pas. Pour lui, il est hors de question d’accepter de laisser leurs terres pour de «misérables sommes». «Nous sommes derrière le collectif. Nous nous concertons régulièrement. On parle souvent d’un projet à utilité publique. Même si c’est le cas, nous devons être accompagnés pour que nous soyons dans de bonnes conditions. C’est la démarche que nous attendons de l’Etat. Sans les moyens qu’il faut, nous ne bougerons pas. Nous exigeons des conditions identiques voire meilleures.»

«Des répercussions sociales»
Les craintes vont au-delà de l’aspect financier. Les populations de Thiaroye s’inquiètent également pour l’avenir de leurs enfants. Particulièrement pour les élèves qui ont entamé l’année scolaire 2017-2018. Certains pères redoutent les perturbations concernant le cursus de leurs enfants. «En ce moment, nous ne pouvons pas prendre les devants, car nous sommes dans le flou. Nous ignorons de quoi demain sera fait. Mes enfants ont toujours fréquenté les écoles publiques de Thiaroye. Je n’ai pas les moyens de les envoyer dans le privé. Je ne peux non plus leur donner du transport. Leur avenir risque d’être hypothéqué», prévient Anta Ndiaye. La préoccupation est tout autre chez Ndèye Yacine Diallo, présidente des femmes de Thiaroye Gare. Elle estime que le recensement a freiné leurs activités. «Tous les programmes de la commission féminine sont gelés. Les cotisations et les crédits ont été arrêtés depuis le recensement. Comme c’est le statu quo, nous avons préféré rester prudents pour voir ce que ça va donner.»
Les indemnisations peuvent aussi avoir des répercussions sociales, selon Idrissa Diallo, trésorier du collectif «Same sunu soutoura». Il révèle que la plupart des maisons sont des propriétés collectives. «Dans une maison, il peut y avoir 5 à 6 pères. Imagine-toi, un tel nombre pour 2 ou 3 millions de francs Cfa, des conflits vont forcément éclater», avance-t-il. C’est aussi l’avis de Adama Bakayoko. A 90 ans, le vieux tient mal sur ses jambes. Son déplacement est difficile dans la cour de sa modeste maison. Seize âmes se réveillent dans son étroit domicile qui supporte les allers et retours de ses fils et petits-fils. La dislocation prochaine de sa famille constitue sa seule inquiétude. «Les jeunes m’ont informé de notre départ prochain. Avec le barème proposé, nous ne pourrons pas acquérir des demeures. Nous allons nous contenter de la location de chambres un peu partout. Et ça risque de nous diviser. On aurait préféré le recasement», dit-il, la main tremblante sous le menton.

Yatma Dièye, directeur Environnement et libération des emprises de l’Apix : «L’État aurait pu les considérer comme occupant irrégulièrement le domaine public»

«Sur l’ensemble des départements, les barèmes sont structurés ainsi : Titre foncier payé sur une base de 100%, bail payé sur une valeur de 70% du Tf, sans doit réel payé sur une valeur de 40% du Tf. Il faut savoir que Thiaroye Gare est sur le département de Pikine, les barèmes applicables sont les suivants : Tf : 48 mille F Cfa, bail : 33 mille 600 F Cfa et sans droit réel : 19 mille 200 F Cfa. Donc, ceux qui disent être indemnisés sur la base de 19 mille 200 F Cfa ne précisent pas qu’ils occupent ces terrains sans aucun droit réel. L’Etat aurait pu les considérer comme occupant irrégulièrement le domaine public, mais le rôle social de l’État fait qu’ils sont malgré tout indemnisés, même s’ils n’ont aucun document officiel qui prouve leur propriété. Concernant des pratiques jugées discriminatoires, il convient de rappeler au préalable les principes du Par (Plan d’action et de réinstallation) qui ont retenu une indemnisation en espèce. En cours de la mise en œuvre, l’Etat du Sénégal a décidé, en dehors et au-delà de cette indemnisation, de mettre en place des mesures d’accompagnement spécifiques à l’endroit de deux catégories d’acteurs : – artisans ferrailleurs, mécaniciens, métallurgistes de Colobane : il y a une logique de filière qui crée une interdépendance entre les acteurs ; l’Etat, dans le souci de ne pas porter atteinte à ce tissu socioéconomique majeur que représente cette chaîne d’activités, a décidé de mettre à la disposition de ces acteurs un site de recasement. La mise en œuvre de ce volet est assurée par le ministère de Formation professionnelle, de l’artisanat et de l’apprentissage ; commerçants du marché de Thiaroye : ce marché joue un rôle économique et social particulier. Pour cette raison et afin de garantir la poursuite des activités et la préservation des revenus, l’Etat a décidé de proposer à ces commerçants un marché au sein même de la commune de Thiaroye.
Le choix d’accompagner ces groupes particuliers s’inscrit dans le cadre des politiques sectorielles de l’Etat et n’a pas de connotation discriminatoire.  De plus, il ressort des enquêtes sociales dans le cadre de l’élaboration du Par que 79% des Pap (Personnes affectées par le projet), des ménages préfèrent être indemnisés en espèce plutôt qu’en nature sur Dakar et Rufisque et 71% pour Pikine. Ce qui a motivé le choix de l’Etat d’indemniser les Pap, conformément à leur souhait.»

1 COMMENTAIRE

  1. Vous avez bien résumé une situation post conflit qui règne dans la banlieue. Cependant, ce qui est contestable est qu’à Thiaroye, il n’y existait que trois domaines inscrits au TF. Le terrain occupés par contre, inscrits au régistre du Travail appartenaient à la Rcfs qui l’avait attribués à ses employés. Donc, devaient jouir de la considération. Parlant de bail à Thiaroye en 1960 relève d’une mauvaise interprétation administrative. Qu’est ce le bail? Les habitants n’avaient aucun intérêt pour demander un bail sur le terrain de l’employeur à l’État qui n’est pas propriétaire. Ouvrons les textes pour sortir des terrains battus. Le Ter n’a pas besoin de cette mauvaise publicité. l’Apix a mal géré l’aspect social et a refilé la patate à la haute administration en cette période charnière. Et cela sciemment car, depuis juillet 2016, il est resté sourd à toutes les correspondances des impactés malgré l’avis du Préfet de Pikine. Un audit en urgence de l’assiette foncière du fameux Camp de Thiaroye s’impose afin de recaser les impactés comme initialement affirmé par les enquêteurs ainsi que le Chef de l’État lors de sa visite dans la banlieue.

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