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Les jeunes qui servent le «ndogou» dans nos quartiers nous montrent qu’ils sont disponibles, capables de se sacrifier pour l’autre, de s’oublier pour les autres. Je les vois dans la circulation distribuant les tasses de café chaud, des morceaux de pain chaud aux passants. Ils n’ont rien, ils donnent tous les jours. Il y a là de quoi nourrir des politiques publiques. Compter sur la disponibilité de notre jeunesse pour bâtir.
La faillite de nos politiques publiques est justement dans ça. Notre incapacité à utiliser ce stock de jeunes qui restent bras ballants les trois quarts du temps. Ils ont du temps. Bass est un des gars qui distribuent le «ndogou» au rond-point 6. Il m’a dit qu’il se sent utile, qu’il sert à quelque chose maintenant. Il y a de l’action, on est dynamique. En plus, c’est un peu risqué, ils se faufilent entre les véhicules. On est en bande d’amis et le thé chauffe à l’angle de la rue. On a des choses à raconter le soir. Ça change vraiment des longues journées nazes, où l’on n’a rien à faire. Fatigués de débattre des matchs de championnats étrangers…
Par contre, je suis un peu las de ces calebasses qu’on me tend tous les 100 mètres pour quémander une pièce. C’est vrai, on veut bien donner, mais quand même. La calebasse que l’on secoue devant, les pièces qui retombent dans la calebasse. On te dit en fait, «donne, regarde les autres ont donné». On ne me tend jamais une calebasse vide, j’ai remarqué chez les mendiants et les Baye-Fall. La calebasse vide, ça veut dire que personne n’a encore donné et tu ne seras sans doute pas le premier. La calebasse remplie de pièces, cela signifie que d’autres ont donné, allez, vas y donne, fais comme eux. On compte plus sur notre esprit de mimétisme que sur notre générosité spontanée. Nous ne sommes pas bons, en fait nous volons juste faire comme l’autre, ressembler aux autres. L’imitation tue cette société de l’intérieur, écrase et rase toute velléité d’originalité.
Et le vendeur de café Touba dans ça ? Le bonhomme se retrouve au chômage durant le mois béni de Ramadan. Bass chauffait le café tous les soirs et ils vendaient la tasse à 50 francs. Il vivait de ça. Je ne le vois plus depuis le début du Ramadan. Peut-être qu’il est parti chez lui au village. Jeûner parmi les siens. Sa table est restée retournée sur le trottoir. Il l’avait commandée chez le menuisier à crédit. Combien de tasses de café faut-il vendre pour payer une table, faible de vieilles palettes ? Il n’y a pas de foi sans épreuve.
Avoir faim. Sentir ses intestins brasser du vent, comme un moulin. Sentir le vide dans ses entrailles. La machine fonctionne au minimum syndical. Les replis de peau de l’estomac qui se tournent et se détendent comme un serpent. Les gaz qui s’accumulent. Le ver solitaire dans les boyaux qui se lamente, comme Joseph dans le ventre du poisson. Sentir le reflux acide des repas passés. La gorge sèche. Les mâchoires qui serrent le vide. L’haleine mortelle de 19 h moins le quart, capable d’assommer une mouche. L’heure interminable après 17 heures. Le temps semble suspendu. On est tenté d’aller chercher une corde pour tirer ce diable temps, à défaut de changer de fuseaux horaires…
Avant, les mendiants misaient sur notre compassion, maintenant ils nous prennent pour des débiles. Chaque matin, en allant au boulot je croise le même gars avec la même chemise bleue élimée, le même pantalon jeans délavé, la même haleine fétide qui me raconte la même histoire : «J’ai veillé toute la nuit, comme gardien dans une maison à Yoff, je dois rentrer à Rufisque, il me manque juste une pièce de 200 francs pour compléter mon transport pour Keur Massar.»
Les bébés ne jeûnent pas. Dans le bus, je vois cette mère qui tête son premier garçon. Je le vois à la nature du sein maternel. Il est encore rond, opulent. Le téton noir foncé, droit. C’est un bébé de deux ans environ. Il prolonge les plaisirs de la tétée. Il suce le mamelon, s’arrête et jette un regard circulaire autour de lui. C’est le silence dans le Tata. Il happe encore le sein et à nouveau plonge son visage dans le mamelon et s’aidant de sa main droite pour pomper le lait. C’est ça le privilège d’être arrivé le premier. Je repense au suivant et surtout au dernier de la fratrie. Le pauvre, il héritera d’un sein flasque, comme d’une baudruche percée. A mon avis, c’est de là que viennent les haines et concurrences entre frères. Abel et Caïn, c’était rien que ça. Plus l’espace entre les deux frères est proche, plus la rivalité est intense. C’est pourquoi il faut encourager la planification familiale.

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