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Sarata, 38 ans, et mère de huit enfants, souffre d’un cancer du sein depuis 2018. Diagnostiquée tardivement, elle ne peut espérer guérir que par chimiothérapie. Elle est obligée de faire des séances de chimiothérapie à l’hôpital de Dantec tous les deux jours, pendant six mois à raison de 50 000 francs par séance. Démunie, sans moyens, elle sollicite l’aide de bonnes volontés pour suivre son traitement et survivre afin de profiter de son bébé de 2 mois, née par césarienne, pour toute aide, contacter son mari…
J’ai lu cette annonce dans un journal. Naître par césarienne, n’est plus un exploit ? J’ai voulu chercher les bonnes volontés, les empoigner : «Allez videz les comptes en banque et sauvez cette pauvre dame…»
Je vois le visage de Sarata. J’imagine le visage de son enfant. Je vois la volonté d’une mère qui se bat au quotidien pour ne pas abandonner son bébé. Je vois une mère qui s’est toujours battue pour nourrir sa famille. Je vois une femme qui n’a jamais été à l’école, et qui est entrée très tôt dans les liens du mariage.
Des Sarata et il y en a combien dans ce pays ? Vivre dans l’indigence. Mourir dans l’indifférence.
La grande absente de cette campagne, c’est la femme sénégalaise. Celle qui cumule les charges discriminantes de la féminité et les effets dégradants de la ruralité. Je les revois comme sur les cartes postales pittoresques. La longue file de femmes chargées de fagots de bois sur les pistes africaines. Je vois les sandales usées sur les pistes internationales. Les longues journées. Les rythmes de travail harassants, les revenus dérisoires.
Dans nos villes, je vois des femmes sur le bord des routes. Elles vendent de l’eau, des mangues, des pets de nonne. J’ouvre une parenthèse. Il y a un petit truc que je ne vois plus sur les étals des vendeuses : le khérou touba. La pierre de Touba, ce petit gâteau au goût délicieux. Combien de temps encore, elles devront attendre le messie qui viendrait les délivrer de leurs pesants fardeaux.
Toutes ces femmes qu’on a oublié de scolariser, chez qui le tuyau d’eau potable n’est jamais arrivé, le tracé du goudron n’est jamais passé à côté du village. Toutes ces femmes livrées aux charlatans véreux pour soigner leurs fistules, leurs cancers, ces femmes délivrant sur des charrettes tirées par des ânes, et leurs enfants mal accouchés sont les fantômes qui hantent nos carences publiques.
J’ai revu Daouda hier. C’est mon libraire. Il m’a appelé hier pour venir chercher des bouquins que j’avais commandés il y a quelque temps. La librairie se trouve à Yoff dans un garage aménagé. C’est un gars assez spécial, Daouda qui appartient à une époque presque révolue. Il a des dread locks et porte une liquette en jeans. Il vit entouré de livres. Et cela semble suffire à son bonheur. Sur la table de son comptoir un ordinateur distille du raggae. La musique de Peter Tosh. Le titre c’est Jonnhy B. Goode du guitariste Chuck Berry, m’explique-t-il. J’ai vu en Daouda un homme heureux. A mon entrée dans la librairie, il a déballé des cartons de bouquins. «Tout ça, ce sont des arrivages», dit-il, heureux comme un gamin qui vient de voir passer le père Noël. Il m’a parlé de ses passions littéraires. Boris. Tolstoï. Les frères Karamazov, Ken Bugul. Je ne sais pas s’il y a encore dans ce pays, des comme lui férus de littérature russe et de Tosh, cet ancien compagnon allumé de Marley. Je lui ai envié ce bonheur old school. Je voulais surtout lui demander : «Daouda, pour qui tu as voté, dimanche ?» Mais j’ai récupéré mes livres et je suis parti. Franchement on s’en fout.

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