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Je vis à Pikine, devenu la plus grosse banlieue du Sénégal. Ma famille y est installée depuis 50 ans. C’est aujourd’hui un quartier populaire, animé, traversé et travesti par des changements multiples. Il suffit de se promener dans ses rues pour constater ses maux à ciel ouvert : chômage en masse, insécurité, pauvreté grandissante. En 20 ans, la structure de mon quartier a profondément changé sur le plan social, économique et culturel. J’ai grandi à Pikine dans les années «d’avant dévaluation» du Cfa. Dans ces années-là, le quartier était connu pour la richesse de sa vie culturelle.
A cause des difficultés économiques, la plupart des familles ne prennent plus le petit-déjeuner. Les gens mangent aujourd’hui dans la rue. L’impact la plus visible des politiques d’austérité est la décadence culturelle, et surtout la suppression de la mythique salle de cinéma Vox. En me baladant dans les rues, j’ai rencontré, assise sur le bord de la route, la femme aveugle, à la belle voix, qui venait, il y a une vingtaine d’années, demander l’aumône en chantant devant la maison.
Elle venait chaque matin chanter dans le quartier. Sa chanson, Kerbela, puissante et douce, avait la mélodie d’une rassurante berceuse. L’écho de sa puissante voix est encore enfoui en moi. Elle résonne comme le murmure lointain d’une époque passée.
Le petit-déj familial, ce repas où on prélevait l’aumône, le matin, n’existe plus. C’est pourquoi elle ne sillonne plus le quartier. Elle s’assied tranquillement sur le bord de la route, près du cinéma détruit avec son mégaphone. Elle tend un mouchoir blanc devant elle. Il y a surtout le mégaphone posé à côté d’elle. C’est désormais l’objet qu’elle utilise et qui a supplanté sa magnifique voix. Le mégaphone diffuse une voix préenregistrée monotone et sèche. Et les passants déposent des poulets, des morceaux de sucre, des bougies, des noix de cola, des pièces d’argent…
La chanson de Yaye Aïda revient dans mon quartier, mais moi je veux entendre sa voix pure. Sa mélodieuse et captivante chanson qui a bercé mon enfance et qui a fait l’harmonie d’un temps perdu. Peut-on vivre dans un monde sans souvenir, sans poésie ?
Dans les années 90, la dévaluation du franc a détérioré la vie des ménages déjà sérieusement malmenés par l’ajustement structurel prôné par le Fmi et la Banque mondiale. Ces politiques ont sabordé l’économie familiale et sociale. Rares sont aujourd’hui les ménages de mon quartier qui assurent encore les repas quotidiens. Les gargotes de rue foisonnent et servent une nourriture bon marché.

Chantons nos héros de jeunesse…
Pour Dina. Un matin, au-dessus de nos têtes, dans le ciel, une tache sombre qui descend. Lentement. Le parachute se déploie. Les couleurs du pays – vert jaune rouge – apparaissent dans un ciel dégagé. C’est Dina. Tous les enfants sortent et regardent l’homme qui vole : Ils chantent : «Dina Dina». Ils courent pieds nus vers la base militaire de Thiaroye, le point de chute. Peut-être que le parachutiste en question n’était même pas Dina. Mais pour nous, para = Dina. Hier, l’émerveillement d’enfant devant l’homme qui vole. Aujourd’hui, la tristesse d’adulte d’apprendre, au détour d’une conversation fortuite, que le héros de jeunesse est mort il y a une dizaine d’années dans une mission des Nations unies au Congo… Le grand saut. Sans para. La promesse se réalise toujours.

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