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Le  mouton d’hier, c’était quoi ? Un animal domestique, parfois errant dans les rues, comme un mendiant, la laine sale, broutant poubelle et reste de repas. Si d’aventure, il trouvait un gîte, c’était un enclos misérable rafistolé au bois mort, surmonté d’un vieux zinc, aussi étanche qu’un tamis. Le pauvre animal prenait une douche une fois le mois. Ça se faisait un dimanche matin : corvée de gosses récalcitrants, privés d’une partie de foot avec ses amis et qui déversaient leur bile sur l’herbivore.
Dans cet album de famille des moutons d’hier, il y a les Peul-Peul. Cette race de moutons intenables, agités, qui ont pratiqué l’exode rural en troupe, parce que là-bas, l’herbe se faisait rare. Dans la galerie, il y a aussi le mouton de «sacrifice» recommandé par un marabout, de couleur blanche, il est censé servir de bouclier à la famille. C’est comme une amulette, attachée à l’arrière-cour et qui prévient contre les mauvais coups que la vie  nous réserve parfois. Toutes ces catégories de moutons avaient un point commun : ils étaient plus ou moins accessibles à la bourse du Goorgoorlu, le Sénégalais moyen qui trime, chaque jour pour entretenir sa famille, payer son loyer et ses factures.
Aujourd’hui, le mouton a acquis ses titres de noblesse. Dans les enclos modernes (avec électricité, wifi et ses caméras de surveillance) entretenus comme des palais, la bête porte des noms princiers et précieux : Alboury, Obama, Damel… Il y a une race de moutons élus : Ladoum, Azawat, Bali-bali. Dès leur tendre enfance (Mboté) parfois même à l’état d’embryon, ces animaux s’échangent à coup de millions. Leur arbre généalogique est suivi de près parfois sur plusieurs  générations. Ici le régime alimentaire est fait à base de farine et de ferment. Rien à voir avec les niamou mbaam (mélange de restes de repas) douteux, qui vous fourguent une diarrhée  chronique.    A ces belles bêtes à l’allure fière, dressées, bardées d’ornements, de colliers, il ne leur manque qu’un diali (griot) pour leur chanter leurs louanges… Ce mouton, choyé, caressé, est issu d’un système capitaliste. Les industriels du bétail sont les premiers à se frotter les mains. Ils sponsorisent des émissions de Miss et Mister mouton où les éleveurs rivalisent de passion et de déviations… Ces moutons  de race sont devenus de  véritables objets marketing qui ornent les flyers des grandes marques, opportunistes à souhait, passées  en «Promo tabaski». Vous ne verrez jamais un Peul-Peul sur une affiche publicitaire… Toute cette propagande mercantile a pour effet secondaire de rajouter du complexe au Goorgoorlu. Mais qu’ils soient de bonne famille ou bâtards tous les moutons finiront au fond de la marmite. Le père Benfa était fier de son mouton. Les vieux du quartier l’admiraient, il était bien nourri et propre. Il accompagnait souvent son maître dans la rue et ne le quittait pas d’un pouce. Le père Benfa le caressait jalousement et devenait furieux lorsque les enfants s’amusaient à faire tinter la clochette que le mouton portait au cou. A plusieurs reprises, des marchands avaient offert de fortes sommes au père Benfa, mais il ne voulait à aucun prix se séparer de son mouton, car l’embonpoint de ce dernier témoignant de la bonne chère dont jouissait la famille. Le père Benfa faisait voir son mouton à tous les visiteurs. «Il y a seulement six mois que je l’ai acheté, il était aussi maigre qu’une biche ; à présent, voyez-le, dans un an, il ne pourra plus passer la porte. Ce mouton était si choyé par le maître qu’aucune de ses femmes n’osait se plaindre quand l’animal leur mangeait de la farine de mil ou des brisures de manioc.»
Relire ce passage de Sous l’orage, le chef d’œuvre  de Seydou Bodian, c’est comprendre comment Père Benfa est devenu un vrai businessman qui rêve de réaliser  une bonne opération Tabaski.

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