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La réalisatrice sénégalaise Angèle Diabang avait fait un portrait-choc du docteur Denis Mukwege, colauréat du prix Nobel de la Paix 2018 dans un documentaire intitulé Congo, un médecin pour sauver les femmes. L’occasion de partager mon sentiment avec vous lorsque j’ai vu ce film à sa sortie, il y a bientôt quatre ans.
Elles s’appellent Régina, Aline, Annie-Françoise ou encore Echa. Elles ont entre 16 et 56 ans. Leur point commun : elles ont toutes subi un viol. En allant chercher le bois, sur le chemin de l’école, en récoltant le manioc, elles sont tombées sur leurs bourreaux : des ban- des armées qui utilisent le viol comme stratégie de guerre. Dans la province du Sud-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo, région riche de ses ressources naturelles, sévit depuis vingt ans un conflit sanglant. Les femmes sont les premières victimes.
Des milices, sans foi ni loi, venues du Rwanda ou de l’Ouganda, se livrent à une cruelle bataille acharnée sur la gent féminine. A l’arrivée, le tableau est sinistre : viols en série, désastres psychologiques, lésions gynécologiques. Et cela, dans l’indifférence de la communauté internationale. Le docteur Mukwege a ouvert l’hôpital Panzi. Il accueille ces femmes blessées, leur offre écoute, réconfort et leur apprend un métier, et surtout il soigne les parties intimes dévastées par les assauts guerriers. Son surnom : «Le médecin qui répare les femmes». Sur le billard du docteur congolais passent parfois des cas insoutenables, témoins de la barbarie humaine, comme un bébé de 18 mois violé par vingt gaillards.
Silhouette imposante, élocution lente, le Dr Mukwege est un homme débout contre les horreurs au Sud-Kivu. Au prix de sa vie. C’est un homme qui dérange. On a cherché à l’éliminer physiquement trois fois. Il a d’ailleurs été plusieurs fois contraint à exil. A chaque fois, l’appel des patientes a été plus fort. C’est d’ailleurs avec son retour d’exil que commence ce docu-portrait de 52 minutes. Le médecin est accueilli et acclamé en messie par des femmes qui s’érigent désormais en bouclier autour de sa personne.
Angèle Diabang nous conduit ensuite dans les allées de l’hôpital Panzi, édifice aux briques rouges, installé au cœur d’une végétation luxuriante. Malgré son décor de carte postale, cet hôpital est un repaire de détresse humaine. En quinze ans, il a accueilli près de 40 mille femmes, victimes de crimes sexuels perpétrés par des bandes armées. Panzi, c’est plus qu’un hôpital. C’est surtout un lieu de réhabilitation sociale où les femmes réapprennent à vivre. Microcrédits, apprentissage de métiers, elles essaient de se reconstruire une vie après l’horreur…
En alternance, les plans passent des femmes violées à l’équipe médicale. Tout se passe dans l’enceinte de l’hôpital. Comme pour figurer une sorte de huis-clos où se joue une tragédie tropicale sous le regard indifférent de la communauté internationale. Il y a d’un côté une caméra presque admirative posée sur le chirurgien congolais Denis Mukwege, médecin et pasteur charismatique, lauréat du Prix Sakharov 2014, devenu le porte-voix des femmes du Sud-Kivu. Son discours est un manifeste contre la barbarie et les exactions des bandes armées. Il reçoit la visite de sénateurs américains, de personnalités politiques, mais dénonce haut et fort le silence complice des puissances de ce monde.
D’un autre côté, il y a les gros plans sur les regards perdus, les visages ébahis, les pages colorées qui enserrent des corps à jamais marqués par l’horreur. D’une petite voix, elles racontent leurs souffrances. C’est une caméra pudique et sensible qui recueille les témoignages et écoute les silences. Elles ne comprennent toujours pas comment ni pourquoi ça leur est arrivé à elles. Les mots sortent difficilement, mais presque toutes ont témoigné à visage découvert. Angèle Diabang filme ces femmes sans tirer vers le sensationnel. Derrière la caméra, des amitiés sont nées entre l’équipe de tournage et les patientes de Panzi. Des bébés naîtront qui porteront le nom de la réalisatrice ou de sa chef opératrice.
Parfois, après le viol, il y a certes le trauma psychologique, la possible contamination par le Sida, le rejet certain du mari, le regard stigmatisant de la société, mais il y a bien souvent un enfant qui attend de naître. Que faut-il faire ? Faudra-t-il lui dire ?
C’est en lisant un article dans le quotidien français Le Monde que Angèle Diabang a découvert l’histoire de ce médecin qui répare les femmes. «Ce qui se passe au Congo m’interpelle», a indiqué la jeune réalisatrice qui considère Dr Mukwege comme «un exemple pour les Africains». C’est encore avec des larmes dans la voix qu’elle évoque ce voyage éprouvant au Congo. «Je ne suis plus la même personne après ce film.»

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