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On ne peut pas effacer une vie. On laisse des traces. Notre vie. Le fait que la mort soit un drame quotidien, que nous vivons tous les jours, nous interroge constamment sur le sens de la vie. Nous l’apercevons, la faucheuse, elle est là. Parfois, elle se matérialise sous la forme d’une tente avec des chaises louées à 100 francs la journée, et des femmes aux foulards noirs. Elle prend la forme d’une boule de semoule chaude et sucrée. Elle rôde comme un fantôme derrière la vieille, qui s’appuie sur sa canne. Elle se matérialise dans la procession silencieuse qui marche la tête baissée derrière les limites de la ville. Quand nous jouions au petit camp dans les rues de Pikine, et que le cortège passe, quelqu’un criait : «Surplace.» Le jeu s’arrête. Et nous restons figés comme des statues, la balle continue ses sauts. Hommage à la mort.
Ces processions funèbres transforment nos rues en cimetière transitoire. Ces ambulants funèbres défilent vers le néant. Nos quartiers sont vibrants de vie. Tout est prétexte pour nous rappeler à nous-mêmes. Il y a beaucoup de souffrance dans nos villes. Beaucoup de chiens sont handicapés. Ils sont écrasés par des véhicules. Ils ne savent pas traverser la route. Ils dorment sous les pneus des voitures. Nos talibés sont les mascottes de la souffrance.
Nos cités ont gardé l’horloge biologique de nos campagnes. C’est avec l’été qu’arrivent les réjouissances collectives. Les faux lions ressortent leurs costumes fantoches et égaient les enfants. Il y a dans ce spectacle une allure de moquerie. C’est quoi ce saltimbanque qui se prend pour un félin qu’il n’est pas… Mais c’est un art qui survit difficilement dans nos rues étroites, sans humour.
J’aime le sabar les après-midi d’été. Quand la femme longiligne avance lentement et défie le batteur. Elle enfonce ses orteils dans le sable attiédi. Elle se détache allègrement du sol. Que son pagne bariolé se détache s’ouvre en V et fait fantasmer les jeunes ados post-pubères massés derrière l’orchestre de batteurs.
Ces métiers d’amuseurs sont en train de disparaître. A l’occasion des fêtes nationales, l’Etat devrait faire une commande publique en sabar et en Simb. Pour aider les professionnels de l’amusement à vivre de leur art. Nous devons nous débarrasser de cette forme de complexe qui nous habite vis-à-vis des divertissements populaires. C’est un héritage que nous devons assumer et perpétuer. Les fêtes de l’Indépendance, c’est l’occasion pour faire revivre ces distractions. Que chaque gouverneur aille présider un sabar dans sa région.
Le défilé est un dense écran de fumée. La République étale ses atours. Quand je vois un haut gradé avec la coupe de l’uniforme bien nette, ses épaulettes bien rembourrées, j’ai plutôt envie de rendre hommage à l’habileté de son tailleur. Défiler, c’est une façon de se défiler. On montre pour cacher. Et la société sénégalaise qui est une société d’apparence, d’apparat et de parure s’attache à ce rituel. C’est l’anniversaire de la République. Les pâtissiers avaient leur place ici parmi ces cortèges. Pourquoi ils ne sont pas venus. Ils auraient fait fière allure avec leurs toges blanches. Le factice n’aime pas le faux-semblant. C’est pourquoi le simb n’a pas sa place ici.
La baguette de pain. Le matin tu croises des hommes d’âge serrant fièrement la miche enveloppée dans un papier journal. Il marche fièrement. Avec l’âge et le déclin de la libido, les hommes s’attachent à tout objet symbole de la virilité. Ils serrent la miche fort et avancent.
Comme les Etats aiment impressionner, bander des muscles. A ce défilé, ils manquent tous ceux qui en temps ordinaire passent leur journée à défiler. Les enfants des rues et les marchands ambulants. On préfère nous montrer la jeunesse saine, ces majorettes qui se déhanchent sur les rythmes de tam–tam en mini-jupes. Sur la place de la Nation, sont absents les jeunes ambulants qui portent en bandoulière leurs marchandises et qui se cherchent dangereusement un avenir sur nos autoroutes. Eux, le macadam, ils connaissent.
Voici le cheval noble bien nourri de la gendarmerie. Où le cheval bâtard, qui trime dur et fait, sous la menace du fouet, avancer les charrettes sur nos routes.
Quelles traces laisser derrière soi. Un bracelet. Une maison. Tout peut disparaître en un clin d’œil. Les hommes signent leurs œuvres au travers leur génome. Ils laissent un trait sur le visage du rejeton. Un air sur la démarche du fils. Le grand miracle de la vie, c’est sa capacité à s’auto-entretenir. A se détruire.

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