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Loin du tumulte de Dakar, à B…, paisible village de pêcheurs,  le royaume d’enfance. Ici, la tradition a un parfum de quiétude. Les liens de sang sont plus solides que les murs mitoyens mangés par les champignons et qui séparent les concessions centenaires… Les hommes portent les  traits mêmes de leur père. Les garçons reprennent les mêmes jeux que leurs aînés. Je repasse dans des ruelles étroites pour la première fois depuis 25 ans. Les cousines promises ont vieilli, certaines sont devenues des «niarel» proches de la ménopause. Je revois les mêmes vieux  assis devant la porte de leur maison. Ne soit pas surpris, toi visiteur qui revient sur ton quartier d’enfance d’entendre qu’on te salue par ton nom, le nom de tes ancêtres, car nous gardons tous sur nos visages ridés comme un fond venu du passé !
Il y a beaucoup d’absents. Beaucoup sont morts. Il me semble, avec l’âge, que ce que nous appelons grandir c’est en partie apprendre à vivre avec la douleur de perdre des proches… Nous marchons tous derrière les fantômes des êtres aimés partis à jamais. Sur les murs de  nos salons jaunissent leurs portraits. Leurs souvenirs illuminent  nos cœurs comme des foyers ardents des veillées de conte. Le temps détruit tout. Le présent n’est que cendres du passé sur lesquelles il faut apprendre à bâtir.
Pendant que je marche dans les ruelles de ce village de pêcheurs me remontent des éclats de souvenirs. Les brise salée fend les murs des vieilles bâtisses et met à nu leur squelette de fer rouillé. Le temps saccage tout. Sans vergogne. Les pères sont mortels. Les maisons sont vides. Je revois le fantôme du grand-père priant sur sa peau de mouton étalée sur le  sable fin tamisé ce matin…  Les muezzins qui crient  appellent à la prière d’un autre jour, d’une autre époque.
La lumière vespérale du «timis» est un voile de réconfort  sur nos deuils ordinaires. En quête de sourires connus, de voix rassurantes. Sur cette terre, l’enfant s’est mis debout pour la première fois. Il a marché. Ses parents ont balayé le sillage des premiers pas fragiles sur le sable fin…
Que l’agneau de l’enclos soit le bélier blanc du sacrifice !  Que la mère «yaradal» enfante un soir de pleine lune ! Que l’épi de mil tendre tienne la promesse d’un coucous un soir de Tamkharit ! Que le sein de la jeune mère pleure le lait comme les tiges d’euphorbe, que le jeune  circoncis cicatrise au septième jour, avant les semailles !
Dans  la  quiétude des chambres maternelles d’où émanent les vieux effluves de «santang». Ici le «perental» s’est endormi  un couteau sous  l’oreille droit, un couteau sous l’oreiller droit, couvert d’un «rabbal manjack». Ici on racontera la grave légende des hommes qui font la gloire des mères au lait chaud. Quand le prépuce des circoncis durci en amulette ressemble à des raisins secs aux chevilles vient le temps de la guérison, que résonne dans la cour la chanson des nourrices stériles, le linge blanc des nouveaux hommes sèchent sur une corde  tendue entre deux troncs de manguier…

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