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Photo d’illustration.

Dans certains pays d’Afrique, lorsqu’un journaliste reçoit un perdiem, on dit qu’il a reçu le «gombo», du nom de cette plante africaine gélatineuse qui épaissit les soupes et ragoûts. Au Togo, on parle de «communiqué final» pour désigner de manière pudique le perdiem remis aux journalistes venus couvrir une manifestation. Au Congo, les confrères disent : «Dis, patron, tu peux me lubrifier un peu ?» Au Sénégal, une nouvelle et surprenante vague de journalistes, qui dit souvent écrire pour la presse en ligne, n’a pas d’expression propice pour réclamer ce «poison» de notre métier, mais elle arrive à séquestrer les organisateurs de rencontres ou points de presse, rien que pour exiger d’eux cet argent.

Dans le milieu du journalisme au Sénégal, on les surnomme «la racaille». Ils sont des usurpateurs de fonction, des gens qui se font passer pour des journalistes partout où ils passent mais à une seule fin : la chasse au perdiem. Cette nouvelle vague de «journalistes», qui ne rate aucune cérémonie importante dans la capitale sénégalaise, n’est jamais invitée dans les manifestations et autres rencontres ouvertes à la presse. Mais ils trouvent toujours le moyen d’y prendre part. Même si on organise un point de presse dans un trou, afin de les éviter, ces traqueurs de perdiem sont les premiers à être sur les lieux. Et quand ils arrivent en dernier lieu, ils ne manquent pas l’occasion d’occuper tout l’espace avec des questions incon­grues. Non seulement ils sont souvent des intrus de la profession de journaliste, mais ils se permettent de réclamer à la fin des rencontres, le remboursement du transport, au vu et au su de tout le monde.
Avoir des perdiems, c’est tout ce qui les intéresse vraiment. De tout temps, on a souvent vu des organisateurs d’évènement offrir le transport aux journalistes. Certains le prennent discrètement. D’autres déclinent poliment. C’est une question de conscience. Mais pour «la racaille», c’est une obligation pour tout organisateur de donner de l’argent. Et quand ce n’est pas le cas, ces derniers sont parfois pris en otage et sont obligés de débourser une somme, pour les satisfaire. Prête à leur faire la peau, «la racaille» n’a pas de honte. Elle ne recule devant rien et n’épargne personne, quels que soient par ailleurs la qualité, le titre, le rang ou le nom de la personne. «Je connais bien ce groupuscule de journalistes. S’ils te ciblent, tu ne les échapperas pas. Je les ai déjà vus immobiliser un ministre de la République et exiger de ce dernier de l’argent, publiquement…Ils n’ont de retenue devant personne», confie un jeune reporter, scandalisé face aux agissements de ces personnes qu’il croyait être ses «aînés» dans le métier.

Une stratégie de «racaille»
«La racaille» a toute une stratégie pour parvenir à ses fins. Jamais on ne voit ses membres au front lorsqu’il s’agit d’un évènement qui nécessite le courage journalistique. Ils sont, en plus, une tare pour la corporation, des «journalistes de luxe». Impos­sible de les rencontrer par exemple dans les reportages chauds comme un front des étudiants sur l’Avenue Cheikh Anta Diop, ou encore une marche syndicale ou nationale sur le Boulevard du centenaire.
La plupart du temps, on ne les retrouve que dans les hôtels et restaurants où ils deviennent même les amis des serveurs. Ces serveurs, parfois de connivence, leur indiquent chaque semaine les rencontres prévues et quels genres de structures les organisent. Ceci permet à «la racaille» d’être très bien et beaucoup mieux informée que les journalistes qui sont dans les rédactions traditionnelles. «Quand on leur demande dans quel organe ils évoluent, ils inventent les noms d’organes fictifs», relève une consœur qui précise que leur traditionnelle réponse quand leurs interlocuteurs s’étonnent de ne pas connaître leur mé­dium, ils mentionnent immédiatement : «C’est un nouveau journal, c’est un nouveau site d’information, c’est la presse en ligne.» Puis, le tour est joué. Ils trompent les gens, qui croient effectivement qu’ils ont affaire à des journalistes.
«La racaille» a également sa stratégie. Elle s’est approprié la sagesse populaire qui dit : «Tout vient à point pour celui qui sait attendre.» La patience est une des qualités de cette nouvelle famille de chasseurs de perdiem.
Dans les rencontres où ils s’invitent sans être les bienvenus, ils ne sont jamais pressés de partir à la fin. «Ils sont gentils, aimables et très serviables sur le terrain. Calmes, ils sont prompts à aider, à donner un coup de main, histoire de gagner de la sympathie», font remarquer d’autres confrères. Ceux-ci expliquent qu’avec eux, une cérémonie peut durer plus de 4 tours d’horloge, cela ne les gênerait point. «N’ayant aucune con­trainte, aucun compte à rendre à personne, ils attendront le temps qu’il faudra. Surtout quand il y a à côté ou s’il est prévu un cocktail. Ils mangent tout ce qu’il y à manger, boivent tout ce qu’il y à boire. Et les plus téméraires vont jusqu’à se remplir le sac de nourriture», dé­non­ce non sans ironie un de nos interlocuteurs.
Ils indiquent également que ces «fauteurs de troubles» qui se réclament journalistes et n’écrivent dans aucun organe, se permettent même de se lier d’amitié avec des journalistes des organes de presse traditionnels, histoire de profiter de cette situation. «Souvent, par courtoisie, ils demandent et prennent le numéro d’un confrère, aux seules fins de pouvoir émarger à sa place le jour où il ne sera pas dans une rencontre», renseigne-t-on.

L’émargement, une surpriorité
Pire, si l’on en croit tout ce qui se raconte dans les couloirs des rédactions sur eux, ces soi-disant «journalistes» prennent le petit déjeuner, le déjeuner et parfois le dîner dans les hôtels ou restaurants, gratuitement aux dépens des organisateurs d’événements. «Quand ils arrivent le matin dans un hôtel, ils sont capables d’y traîner jusqu’au soir ou de roder aux alentours jusqu’à X heure, tant qu’il y a une activité prévue.» Ils ont aussi la particularité de venir en retard et de rentrer les derniers. Mais leur vraie nature ne se dévoile que quand arrive le moment de revendiquer le transport. Là, ils deviennent exigeants et s’imposent pour gruger les organisateurs de rencontres et leur soutirer de l’argent. Quelles que soient la nature et les circonstances de la rencontre, «la racaille» constituera une liste des journalistes afin de se faire rembourser le transport.  C’est la première des choses dont ils s’occupent dès qu’ils débarquent dans une manifestation. «Les amis, qui a la liste d’émargement ?», demandent-ils juste après les salutations.
Mais, il n’y a pas plus solidaire que la racaille. Quand l’un d’eux tient la fameuse «liste de présence», c’est pour inscrire toute «la ra­caille» pourtant absente. S’en­suivent les appels téléphoniques. «Copains, je suis au Terrou-bi, je vous ai inscrits, prenez un taxi et rejoignez moi. Ça va bientôt finir», par exemple.
Interpellé, M. R, qui a l’habitude de les côtoyer, lance : ««La racaille» est partout et nulle part. Qui, dans la presse, n’a pas été témoin un jour de leurs agissements ? Pas plus tard qu’avant-hier après la conférence de presse de l’Aim, ils se sont encore manifestés.»
En réalité, après plusieurs recoupements d’informations, on apprend qu’à la fin de cette rencontre, ils s’en sont pris comme à leur habitude à un confrère d’une rédaction, l’accusant d’avoir récupéré des sous destinés à eux, sans le leur rendre. Suffisant pour que ce confrère s’emporte et que les deux camps en arrivent aux mains.
Dans cette frange de «la ra­caille», les hommes sont majoritaires certes mais il y a aussi des «racaillettes» (des femmes). Ce qui est aussi à déplorer, ce sont les journalistes qui travaillaient dans de grands organes et qui fina­lement rejoignent «la racaille» et gonflent leurs rangs.
Ces soi-disant journalistes forcent le copinage pour se donner de l’importance, font semblant de connaître tout le monde pour se donner de la crédibilité. Rares sont parmi eux ceux qui prennent la peine, ne serait-ce que semblant, de prendre des notes ou d’enregistrer lors des interviews. Pendant que les journalistes courent de gauche à droite à la recherche de l’information, eux, s’occupent de la liste d’émargement. Et prennent en otage les personnes à qui ils espèrent soutirer des sous, même si ces personnes n’ont rien à voir avec les organisateurs de la manifestation. Les plus audacieux iront jusqu’à menacer les chargés de communication.
«On était à un atelier dans un hôtel de place, au centre-ville. A un moment de la cérémonie, le chargé de la presse a distribué aux journalistes des enveloppes qui contenaient une demande de couverture médiatique  pour une autre rencontre qu’il organise. Une «racaille» m’a demandé de rendre l’enveloppe qu’on venait de me remettre avec insistance. Chose que j’ai catégoriquement refusée», raconte une consœur. ««Cette demande m’intéresse», lui ai-je dit mais l’un d’eux me dit : «Cette enveloppe n’est pas bonne. Le gars se fout de nous, il faut la lui remettre pour qu’il te donne la bonne enveloppe.» Malgré son insistance, j’ai refusé de m’exécuter. Mais eux ont remis leurs enveloppes en intimant l’ordre au chargé de presse de les charger d’argent. Une dispute hardie s’en est suivie, car le gars a refusé. Quand j’ai ouvert l’enveloppe, j’y ai trouvé une demande de couverture médiatique», explique encore la journaliste.
arsene@lequotidien.sn

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