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La langue arabe étant davantage perçue comme celle du sacré dans un pays majoritairement musulman, les élites sénégalaises issues du système d’enseignement arabe se trouvent plus grandement touchées par les problèmes résultant de l’inadéquation entre formation et emploi, à l’origine de l’ampleur du chômage des diplômés et d’un marché du travail jugé peu performant en termes de débouchés. L’arabisant désigne communément un spécialiste de la langue et de la civilisation arabes, une personne ayant suivi un enseignement en arabe dans une université arabe ou occidentale, soit-il musulman ou non.  Dans le cas du Sénégal et de beaucoup d’autres pays majoritairement musulmans, il faut ajouter à cette catégorie les personnes sorties des «médarsa» ou des écoles coraniques ou traditionnelles musulmanes. Selon l’inspecteur Mor Talla Cissé de la division de l’enseignement arabe au ministère de l’Education nationale, c’est ce sous-groupe qui s’insère le plus difficilement dans la Fonction publique.
Ils sont souvent cantonnés à des fonctions de maître coranique, d’imam ou de maître d’arabe dans le privé, s’ils ne sont pas commerçants, marabouts confectionneurs de gris-gris, courtiers, démarcheurs, entre autres métiers qui tiennent moins compte de leurs compétences intrinsèques et davantage de leurs capacités à se dé­brouiller et à s’adapter. Il est vrai que l’arabe est d’abord vu comme un instrument servant à diffuser et à transmettre les enseignements islamiques, ce qui l’exclurait du champ des sciences profanes dans l’esprit de nombre de Sénégalais.
«Dans l’imaginaire sénégalais, l’arabe est une langue sacrée. Donc, pas une langue profane comme le français, l’anglais, l’allemand ou le portugais», explique l’enseignant d’arabe Mouhamed Bachir Dia, par ailleurs doctorant à l’Université Cheikh Anta Diop (Ucad) de Dakar. Il ajoute que «l’arabe n’est envisagé et perçu que sous cet angle de la religion musulmane. C’est pourquoi on constate que les paroles, les écrits…de l’arabe font spontanément penser à l’islam». Une anecdote rapportée par Babacar Sy, enseignant d’arabe au nouveau lycée de Thiès, est emblématique de cette perception et concerne un élève de conception chrétienne dont l’intérêt pour l’arabe a plus qu’étonné son monde, y compris jusque dans son établissement. Il était pensionnaire du lycée Seydou Nourou Tall, un des établissements réputés de la capitale, présentement érigé en lycée d’application. Fiacre Coly, l’élève en question, avait choisi l’arabe comme deuxième langue, mais ses camarades de classe, étonnés de cette orientation, n’ont cessé de lui répéter qu’il voulait en fait simplement se convertir à l’islam, seule chose qui expliquerait, selon eux, son choix, rapporte Babacar Sy. L’intéressé a eu beau répéter, sans jamais convaincre, que son choix était motivé par la beauté et la richesse de cette langue sémitique qu’il a appris à aimer déjà tout-petit, en suivant des dessins animés en arabe. De la même manière, l’arabisant qui aurait l’idée d’aborder «des questions liées à la vie politique, économique et sociale de la cité» serait aussi étrangement vu, souligne l’enseignant, ajoutant que suivant cette perspective, son domaine de prédilection «ne peut être que la religion». (…)
Aps

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