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Malal Talla, plus connu sous le nom de Fou Malade et membre-fondateur de Guédiawaye hip-hop, raconte comment est né ce cadre. C’est une idée de Malick Sarr alias Sarenzo, décédé lors d’un accident en février 2018. Désormais, G hip-hop fait partie du décor de Guédiawaye et a permis de «repousser un peu la délinquance» grâce à ses activités qui tournent autour de la formation professionnelle.

Comment est venue l’idée de créer le centre G hip-hop ?
Il a été créé en novembre 2010 sur initiative de Malick Sarr alias Sarenzo, membre du groupe B-one-X et qui est décédé le 5 février 2018, lors d’un accident. Le groupe de Sarenzo et le mien étaient permanemment en clash. C’était des bagarres très violentes et autres. En fait, c’était une question de leadership. Qui va être le chef à Guédiawaye ? Il ne voulait pas que ça soit nous et nous ne voulions pas que ça soit eux. Donc, nos fans se battaient et nous-mêmes à chaque fois qu’on se retrouvait dans un concert on se bagarrait. Et en novembre 2010, Malick Sarr est venu me voir chez moi au studio You Koung Koung à Guédiawaye et m’a dit : «Malal, tu es notre grand frère. Je voudrais qu’on taise nos différends et qu’on travaille pour les générations futures.» En parlant avec Malick, j’avais tout de suite relevé dans ce qu’il me disait de la sincérité et l’abnégation, l’engagement et enfin la vision qu’il avait pour les générations futures. Et il m’a textuellement dit : «Ce que les Matador ont pu créer à Pikine, il nous le faut à Guédiawaye. Sinon le hip-hop va mourir et les générations qui vont venir ne trouveront absolument rien. Notre devoir c’est de faire quelque chose.» Et juste après cette discussion, nous avons marché à pied de Daroukhane jusqu’au foyer de Wakhinane pour rencontrer Oumar Niass, qui était l’ancien directeur du Centre polyvalent d’animation et de formation (Cpaf) qui dépend de la mairie de la commune de Wakhinane. A l’époque, il dépendait de la commune de la ville parce qu’il n’y avait pas la décentralisation. C’est après l’Acte 3 de la décentralisation que le Cpaf, là où nous avons notre siège (G hip-hop), est devenu un patrimoine de la mairie de Wakhinane. Et quand nous avons parlé avec Oumar, il nous a dit : «Ecoutez je n’ai pas de bureau ici.» Et nous avons, dès la semaine suivante, installé une tente, car ici c’était devenu un dépotoir d’ordures. Et l’actuel vidéaste de G hip-hop, Mouhamadou Cissokho, a commencé à vendre du café Touba pour qu’on puisse se regrouper, être là et discuter. Et on mettait de temps en temps du son pour faire du free-style. A la suite de ça, nous avons rencontré Kéba Keinde de Sénégal 2.0 qui a voulu nous aider pour construire le centre, mais le projet n’a pas abouti. Nous avons sollicité Eiffage par la suite dans le cadre de la Responsabilité sociale d’entreprise qui nous l’a construit. Donc, Eiffage a donné tout ce qui est ciment, béton, tous les matériaux de construction et, nous en contrepartie, nous l’avons donné aux membres de Guédiawaye hip-hop. Lesquels ont participé à la construction avec les techniciens d’Eiffage de manière bénévole. Et depuis que nous avons créé ce centre qui réunit des rappeurs, des Dj, des graffiteurs, des beat-makers et même des mélomanes, on a décidé de travailler ensemble. Il a été inauguré le 6 avril 2013 avec Mme Aminata Touré, à l’époque ministre de la Justice, et l’ex-ministre de la Culture et de la communication Aziz Mbaye, et le ministre de la Formation professionnelle. Après ça, nous avons entamé véritablement un programme de formation et de réinsertion aux métiers des cultures urbaines. La réinsertion est au cœur de nos objectifs parce que c’est un quartier assez violent, un quartier qui a connu beaucoup de délinquants. Nous avons eu des amis qui ont pris 11, 15 ou 20 ans de prison. On s’est dit ce n’est pas un beau legs pour les générations à venir. Donc puisque les jeunes décrochent de l’école très tôt et que les parents n’ont pas les moyens de les inscrire pour une formation, pourquoi pas proposer une éducation alternative en nous fondant sur la créativité de ces jeunes-là ? Nous en avons fait un espace d’expression, d’échange. Un espace de rencontre. Ça permet aux jeunes de rencontrer d’autres qui viennent de Dakar, Ouakam, du monde entier etc. et ça a créé une ouverture pour eux. Une certaine interaction entre jeunes et la dimension citoyenne est très fondamentale pour Guédiawaye hip-hop. Parce que son fondateur avait créé à côté un démembrement qu’il a appelé les Volontaires verts. Une association, membre de G hip-hop, qui s’occupe de nettoyer, de recycler les déchets plastiques, mais également d’enlever les ordures et de planter des arbres. On a un peu partout dans la commune des jardins que nous avons créés grâce à ces Volontaires verts. Donc, leur rôle est de se déployer sur le terrain pour identifier des espaces insalubres et les transformer en espaces verts. Si vous allez sur la route de l’église, juste derrière l’école Pikine Est, vous allez trouver que cet espace qui était insalubre est devenu aujourd’hui vert. On l’a confié à un groupement de femmes qui s’occupent de maraîchage, de jardinage, etc. Et fondamentalement, nous avons vraiment compris qu’en fait c’était nécessaire. Parce que depuis l’existence du centre, on a repoussé un peu la délinquance et beaucoup de jeunes sont mieux sensibilisés sur des questions politiques, etc.

Comment est structuré le G hip-hop ?
Nous disposons d’un restaurant, d’un studio d’enregistrement, la salle de répétition est en construction. Nous avons une scène, une équipe composée d’un directeur artistique, de son assistant, d’un comptable. On a également un responsable d’un studio d’enregistrement qui permet aux jeunes d’être formés à l’écriture du texte de rap, mais aussi d’être formés aux métiers du beat-making. Nous avons un collectif de Dj, une salle d’exposition, une bibliothèque etc. Donc, beaucoup de choses se font ici. Nous déroulons des projets avec des fondations, nous travaillons avec beaucoup de partenaires. Mais l’association a vraiment bénéficié d’une forte appropriation locale parce que les parents s’y retrouvent, la communauté comprend le bien qu’elle fait.

Les anciens détenus sont toujours mal jugés par la société. Vous qui les recevez, subissez-vous un tel traitement ?
Nous formons tout le monde, mais puisqu’il y a un volet réinsertion, c’est très normal que le centre soit un espace fréquenté par d’ex-détenus. C’est ce qui nous fait subir souvent un certain nombre de jugements, mais fondés sur des préjugés. Parce que ceux qui ne connaissent pas ont forcément peur des ex-détenus et quand ils les voient, ils pensent que c’est un lieu où on vend de la drogue où ça fume, ça boit, un lieu sale où l’illicite se passe où beaucoup de mauvaises choses se passent…

Est-ce qu’il y a eu des artistes de renom qui sont passés par ici ?
Oui déjà l’album Ousseynou ak Assane de Fou Malade et Niagass a été produit ici. Nous avons eu le Prix du meilleur Dj mixtape qui s’appelle Dj Gasse. Nous avons également eu le Prix du meilleur beat maker et X814 qui tient le studio a eu 4 prix au Galsen hip-hop awards. Donc, ce qui veut dire que ce centre est très important et nous avons eu effectivement Jeanne, qui dirige la danse, qui a gagné le Prix de phénomène battle, mais également le Prix du concours ouest africain de la danse qui s’est passé à Cotonou, au Bénin. Ce qui veut dire que c’est vraiment magnifique comme centre. Et depuis 4 ans, nous avons une collaboration avec la ville de Bordeaux, avec l’Association Couleur du monde qui nous envoie un volontaire dans le cadre du service civique qui fait 6 mois, et nous, nous envoyons un jeune. Cette année, c’est le rappeur Olivier Black Blood qui est parti en France et nous avons reçu comme stagiaire de la part de Couleur du monde Feriel Gaye qui va s’occuper de la communication. Elle vient à peine de faire un mois. On a régulièrement aussi des visites d’universités américaines.

Est-ce que la formation est payante ?
Non elle n’est pas payante, mais elle se passe sous forme de session de 3 mois. On a déroulé le focus, on a déroulé beaucoup de projets comme ça. Mais là, on va vers la création, avec Africulture urbaine de Matador, d’un Institut des arts urbains qui s’appelle Institut «oubekou» (Ndlr : ouverture). C’est Amadou Kane Fall Ba qui est le directeur de cette initiative-là. Donc, on y travaille avec des partenaires. On est en train d’écrire les curricula parce qu’on cherche un agrément de l’Etat du Sénégal, du ministère de la Formation professionnelle, de l’apprentissage et de l’artisanat pour quand même prendre en charge ces métiers-là. Parce qu’ils n’existent pas dans la nomenclature de l’éducation et de formation professionnelle. Parce qu’on n’enseigne pas du Djying, le graffiti etc. à l’Ecole des arts, ni dans les autres écoles.

Quelle est la tranche d’âge des jeunes que vous recevez ?
Nous avons deux tranches d’âge : des jeunes de 15 à 30 ans, nous avons aussi des gens qui ont une expérience carcérale assez intéressante et qui ont quand même la légitimité de parler avec ces jeunes-là de leur trajectoire pour leur permettre de comprendre c’est quoi la prison, quels sont les dangers qui se trouvent dans le monde de la délinquance. Tout le monde est là, c’est un espace très ouvert. Si vous restez, vous allez voir des personnes psychiquement malades qui nous fréquentent. Parce que c’est très ouvert, elles voient que c’est un espace qui les accueille, car dans le hip-hop, c’est l’exclusion de la stigmatisation. Il est ouvert du lundi au vendredi, on tient des concerts, les samedis on fait des conférences aussi.

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