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Arrêtée le 10 mars dernier, puis incarcérée en France dans une affaire d’«enlèvement d’enfant» qu’elle conteste, autour de la garde de sa fille, la chanteuse franco-malienne a finalement été libérée le 25 mars pour raisons médicales après avoir entamé une grève de la faim. Rokia Traoré demeure néanmoins placée sous contrôle judiciaire avec interdiction de quitter le territoire et pourrait être extradée vers la Belgique où elle risque cinq ans de prison. C’est la première fois qu’elle s’exprime depuis sa sortie de Fleury-Mérogis.

Quel est votre état d’esprit aujourd’hui ? Comment vivez-vous cette période ?
Avec un grand sentiment d’injustice. Et je me sens désemparée. J’essaie de trouver un espace quelque part pour oublier tout cela et ne pas ressentir toute l’amertume que cela cause et la tristesse, et arriver à m’accrocher à quelque chose de positif et à un espoir. La prison, même si ce ne sont que deux semaines passées en prison, c’est quand même un choc. La violence des menottes, on vous parle de la présomption d’innocence, mais en prison cela n’existe pas. Un prévenu est comme un condamné. Vous arrivez là, vous êtes fouillé comme un condamné. Tout vous est retiré tout de suite. Vos téléphones, tout. D’une minute à l’autre, on bascule dans un autre monde. Pour quelqu’un qui n’a jamais connu cela, c’est une violence. Donc, c’est indescriptible ce que j’ai vécu.

Cette grève de la faim, c’était vraiment le seul moyen de vous faire entendre ?
Et de m’accrocher. Je ne pouvais pas manger la nourriture de prison. Ça ne pouvait pas passer.

Mais vous saviez qu’il y avait deux mandats d’arrêt européens contre vous. Vous n’imaginiez pas pourvoir être ainsi arrêtée et incarcérée ?
Non, non. Je n’imaginais surtout pas les effets de la prison et je n’imaginais pas que ça puisse aller jusque-là.

En quoi, selon vous, la justice française fait preuve ce racisme dans ce dossier ?
Je le dis, la justice belge a été raciste. Et je reproche à la justice française de cautionner ce racisme en vertu de la coopération judiciaire qu’indique le mandat d’arrêt européen. Le mandat d’arrêt européen a été fait pour la grande criminalité et le terrorisme international. Je ne suis ni un criminelle de guerre ni une terroriste, et la justice belge a fait preuve de racisme. Elle n’a pas été équitable, elle n’a pas été impartiale. Elle n’a toujours vu que l’Africaine qui vit en Afrique, donc coûte que coûte cet enfant nous devons le ramener en Belgique. C’est cela le racisme.

Cette affaire en tout cas pose sur la place publique le débat sur le combat des nombreuses femmes africaines qui sont séparées de leur conjoint européen et qui se battent pour la garde de leurs enfants…
Oui, le racisme, il est là aussi. Je ne suis pas la seule. C’est de systématiquement retirer les enfants aux parents africains. Dans ces dossiers-là, tout ce que dit le conjoint européen est tout de suite pris pour argent comptant. Et l’Afrique est aujourd’hui un continent où on ne peut pas décider comme ça, de manière systématique, que ce sera forcément un continent avec des pays moins bien pour un enfant. Ça demande que les juges respectent la limite de leurs compétences juridictionnelles pour pouvoir collaborer avec le pays où réside l’enfant pour aller réellement voir la vie de cet enfant et quel serait l’intérêt de ces enfants-là.

Vous avez reçu le soutien de nombreuses personnalités africaines notamment, mais pas uniquement celui du gouvernement malien aussi. Est-ce que le Président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) a appelé Emmanuel Macron, le Président français, à votre connaissance ?
Je ne sais pas, je n’ai pas cherché à le savoir, franchement, parce que l’Etat malien me soutient aussi loin qu’il le peut. Et ça a été un soutien, et ça l’est encore, très important pour moi. Mais depuis que je suis sortie, mon équilibre et ma force sont fragiles.

Mais que répondez-vous à ceux qui disent que vous usez et que vous abusez de votre aura internationale ?
C’est cela l’ironie de ce dossier. Et je devais les laisser me mettre en prison pour véhiculer sur moi une image d’artiste femme détraquée, menteuse, sans rien dire, pour qu’on ne m’accuse pas que j’utilise mon aura internationale. C’est injuste. C’est quand on est victime de cette célébrité-là et qu’en même temps que tout cela devrait se passer dans le silence, parce que j’ai une aura internationale.

Au vu de la campagne, notamment sur les réseaux sociaux, est-ce que la justice peut vraiment travailler sereinement ?
Est-ce que la justice a travaillé sereinement jusque-là ? Est-ce que, vu ce dossier, la justice a travaillé sereinement pour envoyer une mère, qui n’a jamais eu de souci avec la justice, en prison ?
Les avocats de votre ex-compagnon parlent d’une «tragédie». Est-ce que finalement cette affaire n’incarne pas tout simplement le drame d’une séparation ?
Oui, le drame d’une séparation quand la justice ne joue pas son rôle. Et ce rôle-là, c’est de rester impartiale. Alors, là où on en est, je n’ai plus aucune confiance et plus rien ne m’étonnerait. En tout cas, il y a un instinct qui fait qu’on se bat, qu’on utilise ce qu’on peut pour que la vérité soit connue. Et j’userai de cet instinct, je m’accrocherai à cela jusqu’au bout.
rfi.fr

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