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L’expansion coloniale française en Afrique et dans le monde, de même que celles anglaise, portugaise, espagnole ou hollandaise, était plutôt liée à la mondialisation du capitalisme et le développement de ses tentacules. Il faut relever cependant qu’avant la pénétration de l’Europe en Afrique, les Arabes avaient eu à faire des conquêtes dans le continent noir avec les razzias, même si cela n’était pas une colonisation au sens de l’établissement de territoires, comme les Japonais l’avaient entrepris en Asie. Auparavant, l’humanité a connu l’esclavage pendant plus de deux siècles avec le commerce triangulaire Europe – Afrique – Amérique. C’est dire que, réellement, le monde n’a jamais eu de frontières et les puissances se sont partagées, à différents moments de l’histoire, les huit coins de la planète, au prix même de la guerre pour le contrôle des richesses. Depuis les temps immémoriaux, la volonté de toujours avoir plus grand ou d’avoir une ascendance sur son voisin a été un déterminisme chez l’homme et les Etats-Nations, selon leurs degrés de maîtrise du savoir, du savoir-faire et de l’accumulation du capital. Avant la révolution scientifique et technique au 16ème siècle avec Copernic, entraînant une transformation radicale de la société, les Conquistadors se mettaient à parcourir le monde à la recherche de terres arables pour l’agriculture et les métaux précieux, puis le développement industriel favorisa la recherche de débouchés et de matières premières pour une plus grande accumulation du capital dans les pays dits du centre.
Aujourd’hui, avec l’universalisation des savoirs, du savoir-faire et la symbiose inéluctable des cultures, de nouveaux changements de paradigme apparaissent, au point que l’effet de compétitivité vient supplanter l’effet dominateur, tyrannique ou xénophobe. Le monde est devenu plus humain en raison des progrès scientifiques et techniques dans tous les domaines pouvant rapprocher les Peuples et les cultures, tout en permettant la démultiplication des richesses profitables à toute l’humanité, mais aussi en raison des horreurs de la guerre. Nous sommes en effet arrivés à un point où le monde est devenu un village planétaire dans lequel il y a une convergence des systèmes et des modèles, entraînant l’inexistence réelle de frontières avec la liberté de circulation des capitaux, des biens et des personnes, en dépit de l’existence de réglementations contraignantes. L’ouverture, la liberté d’entreprendre et d’échanger, les mouvements sans entraves du travail et du capital doivent supplanter le protectionnisme suranné, dès lors qu’aucune entité nationale ne peut être autarcique. C’est dire que certains discours à relents protectionnistes, xénophobes ou identitaires relèvent du national-populisme dont l’humanité a expérimenté les effets destructeurs pendant les deux guerres mondiales.
Le retard de l’Afrique provient justement du lourd handicap de départ, avec la balkanisation des Etats par la division de nos espaces homogènes au moyen de frontières fictives dont nous n’arrivons pas, jusqu’à présent, à nous départir, malgré les tentatives d’intégration de nos économies plombées par les résistances relevant d’égoïsmes nationaux, de querelles de leadership ou de manque de volonté politique. Bien sûr, cette situation compromet, plus que tout autre chose, le développement économique des Etats africains, surtout à l’heure de la mondialisation, à laquelle les micros-Etats réducteurs survivront difficilement du fait des faibles échelles. Le mal-développement de la plupart des pays africains vient plus de la faiblesse des structures productives nationales que par rapport à l’existence d’une monnaie commune reliée à l’euro par une parité fixe, car c’est l’économique qui précède la monnaie qui est principalement un moyen d’échange. Nous ne sommes plus dans le temps des résistances à une néo colonisation virtuelle. Nous sommes dans le temps des unions économiques des Etats du continent, du co-développement et d’un partenariat mutuellement bénéfique où le protectionnisme qui s’apparente à la xénophobie n’a pas sa place.
Dans ce cadre, les partisans de «France dégage» voudraient faire de la néo résistance contre une domination fictive de l’ancienne puissance coloniale. Ces adeptes de «France dégage» devraient commencer par ne plus utiliser la langue de Molière pour être cohérents ou, pour certains, renoncer à leur nationalité française acquise. On ne peut pas vouloir une chose et son contraire, si ce n’est une stratégie pour servir des politiciens, lobbies ou des intérêts de pays concurrents à la France. Il faut reconnaître qu’il est impossible d’effacer notre propre passé au sens où notre pays, le Sénégal, est lié à la France par l’histoire et la culture, en dépit des plaies de la colonisation reconnues d’ailleurs par l’ancienne puissance colonisatrice. Si bien que nous ne devrions pas être des anarchistes passéistes pour donner raison aux partis d’extrême droite européens qui préconisent le national protectionnisme populiste pour capter des électeurs et venir au pouvoir chasser les Africains dont un nombre incalculable brille dans tous les domaines d’activité en Europe. Les partisans de «France dégage» ne pensent-ils pas un instant aux quatre millions de Sénégalais à l’étranger, représentant la moitié de la population active, lesquels étudient ou travaillent pour rapatrier dans notre pays plus de la moitié de notre budget national ?
Le culte du sentiment anti français développé par certains activistes minoritaires téléguidés, en utilisant comme argument les volets économiques et monétaires pour justifier le retard de l’Afrique, voudraient en réalité redéfinir les relations extérieures du Sénégal vers un changement de partenaires, en contrepartie d’un appui pour la conquête du pouvoir. Il se trouve que ces arguments sont fallacieux, à partir du moment où les relations extérieures du Sénégal sont fondées sur l’ouverture, l’amitié entre les Peuples, l’intégration économique africaine, le multilatéralisme et la diversification des partenaires, comme l’atteste la vigueur des relations anciennes avec les pays émergents que sont la Chine, l’Inde, le Maroc, la Turquie, pour ne pas évoquer l’ancienneté de la coopération Sud-Sud pratiquée depuis Mathusalem par notre pays.
A ce titre d’ailleurs, il est curieux de relever que l’activisme des partisans de «France dégage» soit apparu au moment où le Sénégal s’apprête à exploiter les immenses richesses pétrolières et gazières, ainsi qu’au moment où le terrorisme frappe à nos portes. Cette double coïncidence est troublante, au point de faire penser à l’existence de lobbyistes qui agissent pour servir les intérêts de puissances extérieures qui ne se sont jamais souciées des problèmes de l’Afrique et qui voudraient maintenant agir sur le continent devenu fréquentable.
Dans le contexte de l’émergence d’une économie globalisée, l’heure n’est plus à un culte d’un nationalisme anachronique aux relents xénophobes, elle est à la réalisation d’une communauté de destins et au développement d’espaces transnationaux où s’exercent des solidarités multiculturelles et économiques comme la francophonie.
Kadialy GASSAMA
Economiste
Rue Faidherbe X
Pierre Verger Rufisque

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