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Allez, sors de chez toi ! Verse un pot d’eau sur le pas de la porte ! Pose le pied droit devant ! Femme, prends un balai «debout» avec un manche en bois de «kel» ! Toi homme, viens et pose l’empreinte de tes chaussures jamais cirées sur le sable tamisé ! Murmure tes prières, caresse ton chapelet, écrase tes 33 perles entre tes paumes (Ta mère Adja Ndèye Koudhia Mbaye te l’avait offert, de retour à la Mecque) ! Prononce sept fois le nom de ton marabout, dont le portrait est accroché à ton salon rempli de fauteuils miteux ! Postillonne à gauche et à droite, Plouf, Plouf, et avance ! Vas, la vie t’attend. A l’arrêt du bus, tu grilles ta première clope de la matinée, le 497 millième de ta vie. (Souviens-toi, quand tu fumais au collège en cachette ! Tu fumais pour pouvoir avoir une voix plus rauque pour impressionner les filles. Et tu attends là, ce matin. Enfin le «tata» !
Il arrive bondé, grince et penche sur le côté. Il a l’impression d’un vieux malade qu’on traîne dans nos hôpitaux. Mais t’as pas le choix, prends-le ! Ecrase le mégot et vas-y, monte et accroche-toi ! Il y a longtemps que les portes des «tatas» ne ferment plus. Ça ne dérange personne. La dernière fois, une femme est tombée avec son enfant au virage des Maristes. Bang, sur la chaussée. Le danger est partout dans ce pays. Faut pas trop se lamenter.
Le matin, il y a souvent des querelles dans les «tatas», t’as remarqué ? Pourquoi, les gens sont énervés. Ils se sont réveillés fâchés. Comment peut-on être heureux quand on est traité comme du bétail. On ne cause plus dans les transports. Le chauffeur met du Wally à fond la caisse. Tout le monde a mis ses écouteurs «chinois». Tu avances, dans le bus, à coup d’épaules. Evite de serrer de trop les filles ! Elles sont imprévisibles, parfois elles ne disent rien. Elles jouent le jeu. Parfois, elles font un vrai scandale. C’est vrai qu’il y a pas mal de pervers qui traînent dans les bus. Et il y a tous ces diabétiques au sang glucosés comme un jus de bissap (les «deums» n’achètent plus de sucre) ; ces fumeurs invétérés (qu’est-ce que tu penses : 35 ans de tabac, ça fait des ravages) ; tous ces gens qui ne bandent plus depuis belle lurette ; ils veulent tester ça, si ca marche encore.
C’est une habitude. La vendeuse de tickets ne rend pas la monnaie. Elle griffonne derrière quelque chose d’illisible et te tend le ticket. N’oublie pas de lui demander, même si c’est 25 francs. T’as trimé dur pour l’avoir. Et qu’est-ce qu’elle a à garder la monnaie des gens ? C’est une dame couverte de voile, un voile léger sur la tête. A la mode des jeunes filles. Elle a dit qu’elle ne porte plus de perruque. Femmes, faites attention : les scooters arrachent maintenant les perruques… C’est vrai que se coiffer, c’est plus évident. Avant ça se faisait en famille, à l’ombre du manguier dans la cour ; comme Yaye Daro le faisait pour sa fille Maïmouna. Aujourd’hui, tout s’apprend dans les écoles de formation à Dakar : la cuisine, le repassage, la coiffure. Après le diplôme, on devient un professionnel et on cherche du travail.
Toi, quand tes cousines venaient à la maison pour se faire des tresses, assises sur la natte, tu te mettais en face pour lorgner entre les jambes. Ton regard libidineux avant même le réveil de ta libido voulait percer les profondeurs, les mailles de la décence. Passer à travers les filets de quatre cent siècles d’éducation. (Ecoute la morale : «Une fille doit serrer les genoux quand elle s’assied».) Yaye Daro te chassait poliment avec les mots sans froisser ta virilité naissante. «Vas jouer avec les garçons !» Ta préférée, c’était Maïmouna, la pauvre idiote qui se fait «enceinter» par un garçon en ville. Elle portait obstinément le même slip en nylon rouge qu’elle avait acheté au marché dimanche. (Les haut-parleurs des marchés nous tympanisent : «slip 200, slip 200», difficile de résister, c’est le marketing).
Quand tu as appris qu’elle était enceinte des œuvres de ton meilleur ami (la star des navétanes). Tu étais choqué. Blessé dans ton orgueil. Toi, pauvre idiot, t’as jamais rien soupçonné ce que tout le monde savait dans le quartier… Blessé dans ton orgueil, parce que tu te disais : «Qu’est-ce que l’autre a et que je n’ai pas ?» La question que nous nous posons tous : celle de la nouvelle métaphysique qui ne s’occupe plus de Dieu, mais des hommes.

 

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